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Coups de foudre pour le Sud

Publication: Mis à jour:
GHARDAIA
DEA / M. FANTIN via Getty Images
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Un grand architecte, qui était très lié à l'Algérie, vient de disparaître. Il s'agit d'André Ravéreau, mort en France où il était né en 1919--on ne peut qu'admirer la longévité de cet homme qu'on aurait pu croire fragile physiquement et menacé--non sans avoir passé de nombreuses années à Alger, où il a été après l'indépendance (1965-1971) architecte en chef des Monuments historiques.

Si l'on ne retenait qu'un aspect de sa vie, la découverte qui a été pour lui vraiment déterminante et essentielle, ce serait sa rencontre avec le M'Zab. Il raconte lui-même comment elle s'est passée, pour mieux nous faire comprendre la signification intime de ce qui reste son grand livre : Le M'zab, une leçon d'architecture (Sindbad, 1981).

Très éprouvé par la deuxième guerre mondiale, André Ravéreau est encore étudiant en architecture à Paris lorsqu'il décide, en 1949, d'aller avec un camarade visiter Ghardaïa --ce qui prouve que dans son milieu en tout cas ce nom était loin d'être inconnu--sans savoir encore qu'il allait presque aussitôt se passionner pour son architecture. A partir de là en effet commence la longue histoire de la relation entre un homme et un lieu, dont le livre précédemment évoqué est l'un des résultats, rendu possible, et d'une grande beauté, par près de 200 photographies et dessins, les premières étant l'œuvre de celle qui fut pour André Ravéreau une compagne de toujours, Manuelle Roche.

Il y a certainement eu un coup de foudre dans la rencontre entre cet homme et ce lieu mais dans ce cas le coup de foudre n'est pas qu'un feu de paille, bien au contraire, il débouche sur un attachement dans la longue durée et surtout sur un travail en profondeur pour expliquer le caractère exemplaire de ce qu'il appelle "une architecture sans architecte", dont il pense que les leçons (le mot "leçon" est présent dans son titre) devraient inspirer une modernité trop souvent vouée à ce qu'il considère comme des aberrations.

Dans l'architecture du M'zab, tout est justifié, tout s'explique par les nécessités et une sorte d'aptitude naturelle à y faire face avec la plus grande simplicité. Cette modestie lui plaît, "pas de palais au M'zab", écrit-il, d'autant que l'apport de ce qu'on appelle le confort moderne n'est nullement incompatible avec cette architecture millénaire. A l'inverse de ce qui se passe trop souvent, il faut se garder d'introduire des pratiques et des concepts contemporains dans l'architecture d'un pays qui n'en a nul besoin, là où ils et elles seraient non seulement tout à fait superfétatoires mais désastreux esthétiquement. D'ailleurs il n'est pas sûr que ce dernier mot aurait convenu à André Ravéreau, dans la mesure où l'esthétique renvoie à des effets visibles ou fondés sur une recherche de visibilité, alors qu'au M'Zab, cette recherche est ignorée, la construction est organique, ce qui veut dire qu'elle découle uniquement des conditions de vie, des matériaux, du climat.

L'architecture est entièrement liée à la vie quotidienne dont elle porte les traces, empreintes de mains par exemple, elle est artisanale et en même temps provoque une sorte de ravissement par le rapport qu'elle entretient avec l'ombre et la lumière. "Le M'zab n'a pas été pensé pour des raisons visuelles et pourtant il satisfait l'œil totalement", nous dit cet homme à propos du pays dont il a été l'amoureux fervent.

Certains lieux du Sud algérien ont, semble-t-il, le pouvoir de susciter des coups de foudre comme celui-là. En remontant un demi-siècle plutôt, on ne peut qu'admirer celui qu'Isabelle Eberhardt dit avoir connu en 1899, au moment de sa découverte d'El Oued. Là encore, elle eut bien d'autres occasions de retourner au même lieu mais l'émerveillement de la première découverte ne s'est jamais démenti. En fait, elle a raconté cette première vision après coup ce qui explique que son récit soit en plus nimbé par la beauté du souvenir: "Ainsi, ma première arrivée à el Oued il y a deux ans, fut pour moi une révélation complète, définitive, de ce pays âpre et splendide qui est le Souf, de sa beauté particulière, de son immense tristesse aussi".

Mais comme pour André Ravéreau, ce choix est suivi d'effets durables, c'est le moins qu'on puisse dire, et il deviendra celui de toute une vie. Certes, s'il y eut une vie soumise au mélange de hasards et de nécessités, c'est bien celle de la pauvre Isabelle, mais en même temps, incontestablement, cette vision du sud est comme une sorte de fil conducteur qu'elle ne lâche jamais et qui lui tient lieu de destin.

Comme tout coup de foudre, celui-là contient sans doute une part de mystère, mais nous pouvons du moins nous en remettre à Isabelle Eberhardt elle-même, écrivaine de talent et de vocation, dont les mots nous aident à comprendre ce qui s'est passé. On trouvera peut-être, sans doute, que son style relève de ce qu'il est convenu de décrier sous le nom d'orientalisme, et que par exemple, elle se souvient un peu trop d'avoir lu Pierre Loti.

Il y a pourtant des notations originales, comme celle d'un silence inouï (c'est le cas de le dire) durant un moment sur ce paysage au coucher du soleil, jusqu'à ce que les femmes sortent en procession pour se rendre à la mosquée, tandis qu'on entend, au loin, une petite flûte de roseau d'une tristesse infinie : "Et cette plainte ténue, modulée, traînante à la fois et entrecoupée comme un sanglot, était le seul son qui animait un peu cette cité de rêve". 

M'Zab pour l'un, Souf pour l'autre, ce sont des visions mythiques ou devenues telles, diront peut-être nos contemporains. Car le réalisme oblige à reconnaître que ces visions en effet, de nos jours en tout cas, relèvent du rêve autant et plus que de la réalité. Ni André Ravéreau ni Isabelle Eberhardt n'ignoraient les intrusions menaçantes visant à la destruction plus ou moins rapide de ce qu'ils admiraient tellement, mais c'était pour l'un comme pour l'autre une raison supplémentaire de dire, avec toute la force dont ils étaient capables, ce qu'il y avait d'unique dans ces lieux, dont on ne verrait peut-être plus jamais la qualité exceptionnelle, désormais en voie de disparition.

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