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Ce que le jour doit à la nuit (2e Partie)

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Lorsque Yasmina Khadra écrit ce livre de 2008, il est loin d'être un débutant et il a déjà publié entre autres sa grande trilogie romanesque située à Baghdad, Kaboul et Tel Aviv, c'est-à-dire dans quelques lieux du monde contemporain où la violence détruit les êtres physiquement et moralement d'une manière poignante, qui semblerait incompréhensible si elle n'était vraie.

L'analyse qu'en fait le romancier n'est pas sans rapport avec ce qu'il raconte en revenant à son pays l'Algérie, retour en arrière qui peut sembler un éloignement dans le temps puisque l'action du livre se passe entre 1930 et 1962 mais qui en fait est un rapprochement considérable à l'égard des traumatismes franco-algériens.

L'histoire commence à peu près au moment qu'évoque Djemaï dans L'histoire presque vraie de l'Abbé Lambert et aussi à peu près au même lieu, c'est-à-dire en Oranie, à la campagne puis à Oran puis à Rio Salado qui est une ville plus petite et plus paisible, en apparence du moins. En tout cas, c'est bien de l'Algérie coloniale que Yasmina Khadra veut parler dans son roman, et comme il le fait de manière extrêmement soigneuse, précise et réfléchie, on a très envie de comprendre ce qu'il veut dire--ce qui est moins évident qu'il n'y paraît d'abord.

Tout n'est pas donné d'emblée dans ce livre, on peut même avoir le sentiment qu'il porte en son cœur une sorte d'énigme, que le film tiré du roman en 2012 (par Alexandre Arcady) n'aide pas à résoudre, en dépit de ses efforts pour être une reconstitution honorable de l'époque et respectueuse de l'intrigue. L'énigme pour le dire vite concerne le personnage principal, Jonas ex-Younès, que l'on suit depuis son enfance (il a neuf ans quand le récit commence) jusqu'à son entrée dans l'âge adulte. Ce qui normalement correspond aux années de découverte du monde et de formation à son contact.

Autant dire que ce devrait être un moment d'évolution, d'ouverture, d'enthousiasme et de grands sentiments. Tout ceci en droit, évidemment, car les circonstances historiques ou personnelles ne manquent pas qui peuvent faire obstacle, allant jusqu'à provoquer des états pathologiques comme ceux que la psychanalyse s'efforce de soigner.

Dans le cas de Jonas, quelque chose s'oppose à son épanouissement et même à un développement de sa personnalité qu'on pourrait dire normal, mais le roman insiste surtout sur ce qui aurait dû au contraire les permettre, c'est-à-dire toutes les circonstances favorables dont ce jeune homme a réellement bénéficié.

Devenu le fils adoptif et autant dire le fils tout court de son oncle, un pharmacien musulman aisé, et de sa tante, une Française débordante pour lui d'affection, il est accueilli de façon amicale et sans discrimination par quelques garçons de son âge, du petit groupe qu'on appellera par la suite les Pieds-Noirs. Jusqu'à un moment très avancé de la Guerre d'Algérie, on peut dire qu'il n'a pas à souffrir personnellement du racisme et que la situation décrite par Yasmina Khadra, bien que sans ménagement à l'égard de l'exploitation coloniale, n'a rien à voir avec l'apartheid tel qu'on le connaît à travers le modèle sud-africain.

Le fait qu'une Française, certes plus âgée que lui, fasse son éducation sexuelle, peut passer pour un avantage de plus à l'actif de Jonas, s'agissant d'une période où la formation des jeunes gens à cet égard était encore problématique voire traumatisante.

On dirait que l'auteur du roman s'emploie à éliminer tout ce qui pourrait expliquer le malaise et cette sorte d'apathie dans laquelle Jonas est le plus souvent plongé. Yasmina Khadra oppose un déni aux idées reçues, (ce qui ne veut pas dire qu'elles soient fausses) sur la difficulté pour un jeune homme d'origine musulmane à trouver sa place dans la société coloniale.

Difficulté il y a, c'est évident. A partir d'un certain moment du livre, il propose certes une explication à cet état incertain voire angoissé mais il faut bien avouer qu'elle est bizarre et peu convaincante : Jonas tombe amoureux d'Emilie, fille de la Française qui a fait son éducation sexuelle, mais cette femme, pour des raisons un peu obscures, lui interdit toute relation avec sa fille et lui fait promettre de ne pas répondre à l'amour qu'Emilie manifeste pour lui. Par jalousie de femme, diront certains, ou par une sorte de tabou de l'inceste qui existe profondément dans les inconscients. Cependant la pression exercée sur Jonas par l'amour d'Emilie, de même que réciproquement sa propre passion pour elle, font que le respect de l'interdit paraît bientôt inexplicable ou plutôt demande qu'on lui trouve des explications puisque l'auteur ne les donne pas explicitement.

En fait il les donne, ô combien, dès le début du livre, mais on ne les comprend que plus tard, par empathie pour ce malheureux garçon. Il devient finalement évident que ce qui l'empêche d'être heureux est un sentiment torturant de culpabilité à l'égard des siens, c'est-à-dire de sa famille biologique, son père le fellah ruiné, humilié déchu, sa mère et sa jeune sœur abandonnées à la misère des plus affreux quartiers d'Oran.

Coupable non par sa faute, car c'est son père qui l'a confié à l'oncle au terme d'un débat intérieur d'une grande cruauté, mais coupable pourtant de n'avoir rien pu faire pour ces trois être aimés malgré quelques tentatives désastreuses et vite avortées. Tous les bienfaits qu'il a reçus après son adoption, non seulement matériels mais comportant surtout l'affection, l'éducation , la protection, sont autant de reproches qu'il se fait à un degré plus ou moins conscient et qui débouchent sur les bizarreries de son comportement.

Yasmina Khadra est vraiment un romancier en ce sens qu'il se garde bien de tirer une théorie généralisante de la situation qu'il décrit, mais elle s'impose d'elle-même. L'interdit qui pèse sur un garçon musulman dans l'Algérie coloniale vient de ce que tout avantage tiré par lui de la situation serait une trahison à l'égard des siens.

On a beaucoup parlé d'une tragédie de la double culture--notamment à propos d'Assia Djebar pour son dernier roman autobiographique, "Nulle part dans la maison de mon père", où l'on voit comment elle est poussée à une tentative suicidaire par un sentiment insurmontable de culpabilité. Yasmina Khadra, de façon originale, déplace le lieu de ce qui a pu être la tragédie vécue par des jeunes gens éminents d'origine musulmane, parfaitement capables de s'intégrer au plus haut niveau à la société coloniale mais ... La moindre réflexion montre bien que la double culture n'est nullement en soi une difficulté ou un obstacle.

Le roman va à l'encontre de toute description simpliste ou rudimentaire, et mille fois entendues sans être plus convaincantes pour autant. En effet, il nous parle d'obstacles qui ne viennent pas du dehors, d'un racisme créateur d'exclusion ou d'un "choc culturel" perturbant  comme on a beaucoup dit. Il nous montre que les obstacles les plus graves et de loin viennent du dedans et prennent la forme d'un interdit auto-infligé, s'opposant à un bonheur personnel qui prétendrait effacer tout l'environnement passé et présent. Futur aussi car c'est un peu le titre qu'on serait tenté de donner à la très triste histoire de Younès/Jonas : "No future".

Il n'y en aura ni pour lui ni pour Emilie. La guerre d'Algérie (en fait toute l'histoire de la colonisation) s'est terminée par une victoire collective et par de nombreux désastres individuels irréparables. Que des écrivains algériens le disent est tout à l'honneur de leur humanisme et de leur liberté d'esprit.

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