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Camus, pour un retour à l'épineuse question...

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ALBERT CAMUS
- via Getty Images
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Eh ! bien non, pour une fois, ce ne sera pas l'épineuse question du choix entre la maman et la justice, le ciel nous en préserve, mais une autre, beaucoup plus vaste, qui est le sujet principal d'un livre très récemment paru, l'essai de Christian Phéline et d'Agnès Spiquel-Courdille intitulé : "Camus, militant communiste Alger 1935-1937".

Comme ce titre, trop réducteur, ne l'indique pas forcément, il s'agit principalement dans cet essai d'un retour fondé sur de nouveaux et précieux documents à la vaste question des rapports inévitables, et difficiles ô combien, entre communisme et nationalisme dans l'Algérie encore coloniale ; c'est dire qu'il s'agit d'un problème de longue durée, continûment posé pendant les trois décennies qui précèdent l'indépendance. Mais il est bien vrai que son ancrage dans l'essai est la position prise assez clairement par ses deux auteurs sur l'exclusion de Camus du PCA. Tout leur art consiste à rattacher un problème de première importance aux deux années de militantisme du jeune Camus. Avant de lever le suspense, revenons sur la formule titre du livre.

L'adhésion de Camus au PC datant de septembre 1935 et son exclusion par le PCA d'octobre-novembre 1937, cela veut dire que Camus n'a été "militant communiste" qu'à peine plus de deux ans. Ce qui n'est ni négligeable ni considérable, mais vaut la peine d'être rappelé en raison de ce que seront par la suite ses réactions de rejet à l'égard du communisme. Autre commentaire du titre de l'essai : le terme de militant (d'usage pour tout adhérent) convient-il vraiment à Camus, tant il semble peu conforme à ce qui était déjà sa très grande liberté d'esprit ? Camus est un homme occupé par ses propres valeurs et c'est à celles-là seulement qu'il veut être fidèle, en toute honnêteté et sans les "aménagements" (un euphémisme ?) qu'implique toute politique.

On dira pourtant que dans les raisons de son exclusion, il y aurait eu des accusations de trotskysme (le crime le plus rédhibitoire pour les camarades communistes !) ; mais alors, se demande-t-on, peut-on concilier le trotskysme avec l'esprit libertaire souvent considéré comme une caractéristique fondamentale de Camus (on sait que telle est la thèse de Michel Onfray) ?

Faute de pouvoir répondre à d'aussi graves questions, on se réjouit de trouver un livre à la fois très informé et dépourvu d'esprit partisan. Ce qui n'empêche pas les deux auteurs de prendre clairement parti quand ils estiment qu'ils peuvent s'appuyer sur des preuves ; et c'est ainsi qu'on en arrive au point fondamental qui fait le lien entre Camus et ce que nous appelions "l'épineuse question". 

Oui, c'est bien parce qu'il voulait un soutien du Parti communiste aux militants nationalistes du PPA que Camus a été exclu dudit parti, qui ne l'entendait pas de cette oreille. A part cela et comme il arrive souvent, si Camus n'a pas cherché davantage à défendre sa position, c'est sûrement parce que globalement il ne se sentait pas d'affinités, non pas avec les thèses communistes, mais avec les comportements du parti chargé de les appliquer.

Sur ce point, la confrontation de Camus avec Amar Ouzegane, un des grands sujets abordés par le livre, est vraiment intéressante car elle montre entre autres l'aptitude beaucoup plus grande du second à se vivre en homme politique et en militant : Ouzegane tiendra dix ans de plus que Camus avant de se faire éjecter à son tour du PCA, en 1947 ! Dix ans à avaler des couleuvres, selon une expression imagée, c'est long et il y faut une endurance remarquable.

Un penseur comme Camus n'en manque pas mais il l'utilise autrement. D'ailleurs il se pourrait bien qu'une partie des erreurs commises à l'égard de Camus viennent de ce qu'on a voulu le considérer comme l'homme politique qu'il n'était pas. En tout cas, et même pendant l'expérience qu'il a vécu au parti communiste, Camus semble décidé à se consacrer davantage ou de plus en plus à la littérature (en tant qu'auteur) et c'est ainsi qu'en 1939, il publie "Noces", texte poétique d'une grande beauté dont il serait bien difficile de donner une interprétation politique.

La plus grande partie de son œuvre s'écrit aux confins de la philosophie, de l'histoire des idées ou des idéologies et de la littérature à travers plusieurs de ses genres. Naturellement, une réflexion sur la politique y est souvent incluse, implicitement ou explicitement. Ce qui ne veut pas dire que le sens de tous ses écrits puisse être enfermé dans une interprétation précise comme s'il avait voulu en faire une représentation masquée de ses opinions, laissant au lecteur le soin de les décrypter.

Sur le problème du militantisme (au sein d'un parti "fort") et d'un certain masochisme qui pourrait bien en faire partie, on a tenté des lectures politiques d'une courte nouvelle énigmatique qui figure dans le recueil "L'exil et le royaume" de 1957, mais en dehors de ce que Camus en a dit lui-même, le reste n'est guère convaincant. Il s'agit d'un texte d'une trentaine de pages (c'est-à-dire ni court ni long, ni elliptique ni explicite) intitulé "Le Renégat", où l'on voit un missionnaire chrétien parti pour convertir les sauvages, mais se convertissant finalement lui-même à leur religion, bien qu'ils le traitent très cruellement et avec un grand mépris. Entre autres maltraitances ils lui coupent la langue pour l'empêcher de parler et c'est ce détail qui a mis sur la piste d'une interprétation politique : n'y aurait-il pas là l'image du militant zélé auquel toute prise de parole est rigoureusement interdite par les moyens les plus brutaux ?

Camus ne cache pas que son personnage figure assez bien un certain type de progressiste chrétien dont il veut évidemment se démarquer, de peur qu'on le prenne lui aussi pour une "belle âme", ce dont il avait horreur. Cependant, que le zèle intempestif du chrétien soit visé, on l'admettra volontiers, mais il est plus difficile de soutenir qu'il s'agirait aussi bien d'un intellectuel français communiste ou tiers-mondiste, même s'il a pu arriver à Camus lui-même de suggérer cette interprétation, au moins une fois, dans une lettre à Jean Grenier. Mais peut-être ne s'agit-il que d'une méchanceté en retour, alors que, de méchancetés, Camus lui-même en était plus qu'abreuvé !

En fait, on cherche en vain dans le texte le moindre indice allant dans le sens d'une aussi claire intention : l'histoire de la langue coupée convient à tous ceux qui abdiquent leur droit de parole pour complaire à des chefs ou petits-chefs autoritaires et bornés qui, comme on dit, ont pris barre sur eux. Et si l'on veut réduire cette servilité à celle de militants communistes, ce serait plutôt ceux de l'URSS aux beaux jours du stalinisme.

Encore une fois, un texte comme Le Renégat et comme plus tard La Chute avec leur part d'énigme, doivent être lus comme la preuve de la liberté d'invention propre à l'écrivain --et c'est finalement l'aspect le moins bien connu d'Albert Camus.

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