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Camus et l'Algérie, un tour de force de Salah Guemriche

Publication: Mis à jour:
ALBERT CAMUS
Denise Brahimi
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Pour secouer l'emprise troublante de l'essai-fiction dans lequel l'auteur s'efforce minutieusement de préciser sa position à l'égard d'Albert Camus, peut-être convient-il d'être un peu direct, voire un peu désinvolte, et de simplifier des questions qui sont tout sauf simples, quitte à feindre au sens où Cocteau disait : "Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur". Mais naturellement le véritable et le seul organisateur, c'est bien l'auteur lui-même, Salah Guemriche, alors qu'il fait tout pour ne pas en avoir l'air.

Quitte à s'interroger plus tard sur le sens de ce choix, on ne peut manquer d'en faire d'emblée le constat : Salah Guemriche a décidé que son essai serait un tissu de digressions, ainsi d'ailleurs que de citations, tissu serré et complexe qui compose le matériau du livre, fabriqué aussi densément que le sont certains nids d'oiseau, où la multiplicité de ce qui s'y trouve rassemblé aboutit paradoxalement à une très grande cohésion.

Et si ce n'était pousser un peu trop loin la métaphore, on dirait que dans les deux cas, le ciment pourrait bien en être la salive, dans le livre celle de Tal Mudarab, supposé être le fils de l'Algérien tué par Meursault dans L'étranger. Car tout l'essai n'est pas autre chose que les propos rapportés de celui-ci, incorrigible bavard d'ailleurs autoproclamé, qui comme ceux de son espèce fait les demandes et les réponses pour éviter que la parole ne lui soit confisquée.

L'interlocuteur supposé, qui est Albert dont le nom de famille ne sera jamais prononcé, est certes constamment présent dans le livre, comme référence permanente de celui qui parle, mais il ne l'est jamais directement comme ce serait le cas dans un véritable dialogue ; c'est d'un dialogue supposé qu'il s'agit et l'auteur dit en avoir trouvé l'idée dans La Chute d'Albert Camus, récit intrigant par lequel Salah Guemriche semble avoir été fort impressionné.

Long bavardage pour lequel le lecteur a même droit à quelques mots en langue pataouète--intégrés au livre parce que Camus lui-même adorait en faire usage et pour un effet de couleur locale mais surtout pour amuser et pour détendre. C'est l'un des procédés employés dans ce but, et sans doute sont-ils tous nécessaires, en tout cas le plus souvent bienvenus, tant il est vrai que le propos du livre est en revanche fort sérieux.

Une écriture "à sauts et à gambades"

Tissu de "digressions" donc, de la famille d'un mot qui signifie "marcher", ce qui nous autorise à parler de la "démarche" de Salah Guemriche, en restant dans la métaphore larvée. Elle est ici autorisée par un ancêtre prestigieux qui a fait il y a quatre ou cinq siècles le même choix d'écriture pour un même genre littéraire que cependant il désigne en mettant le mot au pluriel : les Essais.

On a reconnu Montaigne pour sa célèbre revendication d'une écriture "à sauts et à gambades"--ce qui comporte très largement le droit auto-octroyé à ce que Salah Guemriche appelle les "digressions". Pour ceux qui trouveraient le mot "gambade" un peu fantaisiste et badin, rappelons qu'il l'était sans doute un peu moins au 16e, parce que plus proche de sa racine "jambe", désignant donc une agilité de virtuose dans la manière de se déplacer--si sérieux que soit le sujet.

Ceux qu'abordent les Essais ne sont d'ailleurs pas moins dramatiques--guerres de religion, massacres, etc.--que ceux qui se trouvent évoqués dans Aujourd'hui Meursault est mort. Preuve s'il en fallait que ce type d'écriture n'est nullement incompatible avec la gravité.

Si donc il s'agissait de savoir pourquoi Salah Guemriche a fait ce choix, on en reviendrait à ce qui nous paraissait d'abord un peu direct, voire désinvolte, avec les inconvénients et les avantages de la simplification : ce que l'auteur de cet essai-fiction a voulu trouver d'abord et avant tout, c'est un certain ton. A quoi il faut ajouter que cette recherche était tout sauf facile, étant donné tout ce que l'auteur avait manifestement résolu d'éviter. Disons-le vite et en vrac, tout lecteur s'en avisera puisque Salah Guemriche a en effet réalisé avec succès son projet d'évitement.

Ce livre n'est pas un règlement de compte avec Camus, pas un réquisitoire ni un acte d'accusation, pas davantage un plaidoyer, pas un bilan systématique mettant en balance le pour et le contre, pas un alignement sur les positions de tel ou tel commentateur précédent ni d'ailleurs une démolition en règle de ses commentaires. Il peut arriver qu'on frôle telle ou telle de ces définitions, mais pour s'en éloigner bien vite, et c'est notamment à cela que servent les digressions.

Cependant et pour ne pas botter en touche (c'est une expression qui revient souvent sous la plume de Salah Guemriche, content de partager avec son interlocuteur Albert un même goût du football !), il faut essayer de dire positivement en quoi consiste le ton recherché, ou obtenu.
Quatre interlocuteurs pour un... dialogue.

En fait il y en a plusieurs, ou en tout cas des variations et des nuances à l'intérieur du même. Une des possibilités serait de considérer qu'il y a non pas deux interlocuteurs mais quatre : d'une part, Tal Mudarab, fils de l'Arabe, et Albert qui se trouvent être voisins à Belcourt et qui font connaissance au moment où Meursault est exécuté, en sorte que leur dialogue fictif pourrait apparaître comme une sorte de suite presque immédiate de L'étranger ; d'autre part Salah Guemriche et Albert Camus, aux prises dans un dialogue non moins fictif et qui se prolonge jusqu'en 2012-2013, à la date des premières tentatives pour publier Aujourd'hui, Meursault est mort.

Le second de ces dialogues prend parfois le dessus pour des échanges nourris et très argumentés, incluant d'autres interlocuteurs qui se sont exprimés sur Camus et auxquels il est ici donné la possibilité de se faire entendre une nouvelle fois. Salah Guemriche est manifestement imprégné de ces propos divers et nous les rappelle opportunément, sous la forme de citations dont l'avantage est d'être incontestables. Le premier dialogue qui accompagne des déambulations dans Alger, ponctuées d'arrêt en diverses buvettes ou gargotes, est volontiers facétieux et n'exclut pas ce qu'on appellerait d'un mot un peu trop familier des blagues --dont beaucoup, comme on sait, ne sont pas dépourvues de piquant. Ces deux tons ne restent pas distincts bien longtemps, tout le jeu de l'auteur consistant au contraire à les entremêler. Le lecteur, lui, passe d'un pied sur l'autre, démarche qui peut avoir un effet comique et qui est légèrement déstabilisante, un effet dont on comprend bien qu'il est recherché par l'auteur.

S'il est permis de proposer une hypothèse concernant cette recherche, ce serait que l'auteur doit lutter en lui-même contre quelques contradictions, et qu'il s'emploie sans les dire à les contourner. Non les contradictions qu'il décèle chez Albert, souvent avec malice mais aussi avec sérieux ; mais des contradictions entre des griefs qu'il ne peut passer sous silence, car ils sont beaucoup trop graves, et des poussées de tendresse pour un homme, cet Albert, qu'il ne peut en aucune manière mésestimer ni détester.

Sur un sujet aussi rebattu que "Camus et l'Algérie" quel tour de force de nous faire partager encore, tout en la déniant, une si profonde émotion.
Denise Brahimi

Salah Guemriche, "Aujourd'hui, Meursault est mort. Dialogue avec Albert Camus", éditions Frantz Fanon, Algérie 2017, 210 pages, 700 DA.

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