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À propos d'un stupide aveuglement

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Les mots cités dans ce titre sont du grand Salman Rushdie, ce qui les rend particulièrement impressionnants. Ils ont été prononcés à l'occasion d'une rencontre entre des écrivains de grande notoriété et leur public, qui a eu lieu à Lyon en juin 2017 sous le titre "Assises internationales du roman". Kamel Daoud y était également présent, ce qui a permis à une journaliste de faire un rapprochement entre les deux écrivains, qui se trouvent l'un et l'autre sous la menace d'une fatwa.

Elle n'a pas manqué d'interroger le premier nommé, à propos du djihadisme, lui demandant s'il convenait ou non de le mettre au compte de l'islam, ou si ce n'était pas plutôt une forme de révolte qui se serait "cristallisée sur l'islam". L'idée ne vient pas de la journaliste, elle a été formulée en France en tout cas, par d'éminents spécialistes de la question. Mais que n'avait-elle pas dit, la malheureuse--en fait sciemment provocatrice comme ses collègues le sont quand ils agitent le chiffon rouge sous le nez du taureau. Salman Rushdie met à lui répondre toute la vigueur dont il est capable, sans doute est-il dans son caractère de foncer quand on lui met sous le nez des propos qu'il juge imbéciles, et de toute façon étant donné ce qu'il subit depuis la fameuse fatwa (1989), on comprend que du moins, quand l'occasion lui en est donnée, il ne mâche pas ses mots : c'est bien le moins qu'il puisse faire et il se sent autorisé à n'user d'aucun ménagement !

Bref, c'est pour lui l'occasion de dénoncer l'aveuglement stupide de gens qu'il ne nomme pas--sauf Derrida, parce qu'il est mort depuis longtemps (en 2004) -- mais désigne fort clairement : en gros toute la gauche occidentale, qui s'évertue à dissocier le fondamentalisme de l'islam, pour éviter le risque de nourrir l'islamophobie. On pourrait ajouter à ce que dit Salman Rushdie que si tel est le but de ce déni, l' effet en est plutôt raté, mais le sujet est sans doute trop grave pour qu'on puisse s'autoriser à railler de la sorte. Plus intéressant est de suivre Rushdie lorsqu'il va au-delà de l'invective que lui suggère sa colère, pour incriminer les présupposés idéologiques de la gauche, obsédée par l'idée que le monde occidental est mauvais, et que là est l'origine de tous les malheurs du monde, Daech inclusivement.

Salman Rushdie est surprenant et il fait preuve d'une audace rare voire exceptionnelle, lorsqu'il dit à propos de l'islamisme que finalement, si l'on prend l'exemple de la France, on en trouve une meilleure analyse chez Marine Le Pen que dans la pensée dite de gauche. Naturellement il ne fait pas ce constat de gaieté de cœur, et le juge consternant ; sa conviction est que la gauche n'a pas encore pris pleinement la mesure de la menace et du danger, en sorte que, même pour qui ne partage rien avec l'extrême droite, force est de constater qu'elle est la seule à l'avoir fait.

Au moment même où Salman Rushdie témoigne de cette remarquable intrépidité, il se trouve que des faits déplorables voire révoltants tendent à prouver qu'une société musulmane comme l'algérienne est  submergée par l'islamisme -- ce sont encore une fois les mots même d'un écrivain qui en a été la victime et qui n'est autre que Rachid Boudjedra, dont on sait qu'il n'a jamais caché la vérité concernant son rapport ou plutôt son absence de rapport à la religion.

Il tire cet amer constat sur la société dans laquelle il vit en réponse aux questions que lui pose le journaliste Adlène Meddi, à propos de la sinistre intimidation que lui ont infligée des islamistes jouant les terreurs à défaut d'être vraiment des terroristes. Tous les Algériens qui le souhaitaient ont été mis au courant des faits, ce qui est très intéressant est le commentaire qu'en donne leur victime, c'est-à-dire Rachid Boudjedra lui-même dans cet entretien.

Il confirme le sentiment (dont Salman Rushdie parle d'une manière plus générale) que dans l'esprit de beaucoup de gens en Algérie y compris lui-même, un optimisme beaucoup trop grand avait prévalu, au début des années 2000, lorsque le climat était à la réconciliation nationale.

Il partage la violence de la dénonciation portée par Salman Rushdie en employant un adjectif assez proche de celui qu'on trouvait dans le stupide aveuglement : chez Boudjedra cela devient un optimisme idiot, et il invoque, de façon convaincante, la durée considérable --plus de vingt ans -- de la lutte menée contre les terroristes islamistes, comme la preuve qu'elle est pour le moins inefficace. Seule une petite élite est capable de résister à l'intimidation et la peur, d'autant que les islamistes, très riches, prennent appui sur leur pouvoir économique pour s'imposer. Cependant Boudjedra rend grâce à la partie de la société civile qui est capable de réagir énergiquement et rapidement dans le cas d'une agression comme celle qu'il a subie.

Cette capacité est en acte, depuis des années, chez un autre Algérien, à la fois journaliste et écrivain, on veut parler de Kamel Daoud, que tout le monde aura reconnu à cette définition. On a pu lire les dénonciations d'une très grande fermeté qu'il publie sous le titre Mes Indépendances, un choix de ses chroniques écrites pour le Quotidien d'Oran.

Ses lecteurs, et tout porte à croire qu'ils sont nombreux, sont partagés entre le pessimisme de certains de ses constats et l'optimisme, pas si idiot que cela, que globalement on peut tirer de son livre. Car on y fait la rencontre précieuse d'un homme qui a appris peu à peu au fil des ans que rien ni personne n'a le droit de lui retirer sa liberté de parole ni de pensée. La durée pendant laquelle il a écrit ces chroniques est de six années, de 2010 à 2016, ce qui dans l'histoire de sa vie personnelle correspond à la pleine maturité : il a alors de quarante à quarante-six ans, ce n'est déjà plus l'âge de l'entrée dans la vie, (personnelle, intellectuelle, professionnelle etc.), et les recherches qui l'accompagnaient sont désormais dépassées, au profit d'une affirmation de soi qui s'est donnée les moyens d'être juste et justifiée.

C'est pourquoi, bien que moins âgé qu'eux, il rejoint des hommes comme Salmane Rushdie (né en 1947, il a aujourd'hui soixante-dix ans) et Boudjedra (né en 1941, donc âgé de soixante-seize ans), dont la réflexion s'approfondit et se conforte depuis plusieurs décennies. Il est très important que le combat à mener le soit par des hommes de plusieurs générations. C'est la preuve qu'il y a continuité dans la résistance comme dans l'agression. Et le trait constant de la première est d'opposer la lucidité à l'aveuglement.

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