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A propos du soufisme

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SUFISM
izzetugutmen via Getty Images
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A la fin de l'année 2017, on apprenait un horrible massacre qui s'est produit en Egypte et qui a fait un nombre considérable de victimes, dont de nombreux enfants. Daech avait encore frappé, faisant 305 morts et 128 blessés.

L'idée qu'on se fait de ce terrorisme en Occident est qu'il vise plutôt les mécréants de toute sorte, englobant dans ses victimes des gens qui de toute évidence n'ont rien à voir avec l'islam, même si Daech privilégie, si l'on peut employer un tel mot, ceux qui sont déclarés islamophobes, c'est-à-dire ennemis de la religion.

D'où dans un premier temps, une réaction d'étonnement lorsqu'on a appris que la très violente attaque de Daech concernait cette fois une mosquée (située dans le Sinaï, à Bir al-Abed), et qui plus est à l'heure de la prière du vendredi, ce qui explique le nombre considérable de victimes.

Oui, mais voilà, nous a-t-on expliqué, il s'agissait d'une mosquée soufie, et les terroristes sont violemment opposés au soufisme. Etant donné l'actualité brûlante de ces faits, c'est une incitation, pour le commun des mortels mal renseigné, à lire ceux qui le sont davantage, et qui font des efforts de pédagogie.

Tel est le cas d'un chercheur et universitaire spécialiste du soufisme, Eric Geoffroy, très au fait de l'opposition précédemment évoquée--sans doute parce qu'il est à la fois professeur d'islamologie à l'Université de Strasbourg et président d'une fondation appelée "Conscience soufie", qui s'exprime au moyen d'une revue du même nom. Le but de ce converti à l'islam, par ailleurs reconnu comme excellent arabisant, est de soutenir à toute force une religion centrée sur la spiritualité (d'où le titre de son dernier ouvrage : L'Islam sera spirituel ou ne sera pas). Il fait partie de ceux qui s'opposent au détournement de l'islam et à sa falsification au profit de la violence et du meurtre.

Or que nous dit Eric Geoffroy à propos du soufisme, alors même que les définitions en sont nombreuses, et particulièrement à notre époque, où il bénéficie d'un grand renouveau d'intérêt. C'est ou ce serait "la façon dont l'humain doit intérioriser en lui les enseignements du Coran, du Prophète, de l'islam. Une voie d'introspection, d'exploration de l'enseignement islamique.

Le soufisme ne se suffit pas de dogmes extérieurs, mais incite à s'interroger sur la façon dont chacun vit le Dieu unique dans sa cohérence intérieure". A partir de là, on comprend sa dénonciation de ce qu'il appelle, et certainement à juste titre, "une vision unidimensionnelle, mutilante de l'islam".

Le grand renouveau du soufisme nous vaut de précieuses mises au point, même chez ceux qui ne s'en déclarent pas forcément les adeptes mais qui l'abordent par exemple par l'un de ses plus éminents représentants, tels qu'Hallâj au 10e siècle et Ibn Arabî ou Rûmî au 13e. Il est vrai que ces mystiques ont été en même temps d'immenses poètes et ne peuvent manquer d'être reconnus à cet égard par leurs pairs d'aujourd'hui.

Dans un numéro de revue consacré aux "cultures du mysticisme", le Libanais Salah Stétié, qui se souvient d'avoir été disciple de Louis Massignon (passionné de Hallâj) auquel il a consacré quatre gros volumes !) fait un précieux travail en essayant de définir ce qu'il appelle "quelques termes et comportements" indispensables à connaître pour comprendre quelque chose au soufisme.

Cependant, et puisque c'est d'abord le Maghreb qui nous intéresse, on trouvera dans cette même revue (qui s'intitule précisément Expressions maghrébines) plusieurs évocations intéressantes de traces ou de manifestations du soufisme en Algérie à l'époque moderne (sinon tout à fait contemporaine).

Les premières se trouvent dans des propos et écrits du sociologue et écrivain originaire de Mostaganem Habib Tengour. Dans un entretien auquel il s'est prêté, il explique pourquoi et comment son œuvre ne peut que s'inscrire en faux contre tout projet intégriste, son désir étant de poursuivre seul un chemin inconcevable sans une entière liberté : "Un islam entièrement phagocyté par une interprétation rigide ne m'intéresse absolument pas. C'est politique. C'est une vision politique totalitaire que je rejette. Le cheminement est individuel, c'est un travail sur soi, c'est une intériorité". 

Vient ensuite et toujours dans la même revue un article écrit par un universitaire de Tizi Ouzou, Mohammed Fridi, qui s'est intéressé, pour y montrer la présence du mysticisme, au livre de Malek Ouary, Le Grain dans la meule (1956). Selon son exégète, on trouve dans ce roman "cet anéantissement tant recherché par les mystiques : la fusion avec l'Autre". En tout cas ce serait la preuve (s'il en était besoin) qu'il existe dans le patrimoine kabyle une tendance mystique non négligeable.

Pour résumer la situation actuelle, avec un humour que certains trouveront sans doute déplacé, on pourrait dire qu'il y a au moins un effet secondaire positif au dévoiement pseudo-islamique de Daech. S'il est vrai que cette organisation réussit pour le moment à recruter des candidats à la lutte armée, il se pourrait que pour une fois--soyons optimiste--les apparences soient trompeuses, et bien plus nombreux ceux qui cherchent leur voie dans une direction opposée, vers une spiritualité dont le soufisme donne l'exemple.

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