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Les nouvelles du Marché Central: "Elle arrose la rue"

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"Quelle que soit la façon dont on l'aborde, le futur sera sans surprise: l'eau va manquer".

Ainsi commençait un des rapports d'experts ouverts sur ma table alors que je faisais des recherches sur la situation hydrique du pays. "La Tunisie fait déjà partie des pays les moins bien lotis, dits en 'Déficit chronique' d'eau [...] On considère un pays en 'stress hydrique' quand il ne peut fournir que 1.000 m3 d'eau par an et par habitant. Aujourd'hui, la Tunisie n'en fournit que 300 [...] Alors que l'agriculture y prélève plus de 75% des réserves d'eau, le goutte-à-goutte n'est présent que sur 10% des surfaces agricoles".

C'est bien plus grave que je ne le pensais. Tiens, n'est ce pas un robinet qui coule que j'entends là? J'ai dû rêver. Je poursuis mes lectures.

"Avec la hausse des revenus, l'augmentation de l'urbanisation, et l'augmentation de la consommation de viandes, les experts prédisent que la Tunisie va se rapprocher du 'manque absolu' (water barrier)"

Si, un robinet coule. Il ne devrait pas tarder à être fermer. Poursuivons.

Pourquoi insistent-ils sur la consommation de viandes? Je cherche et je lis avec stupéfaction "Qui mange un steak consomme les 2.600 litres d'eau qui ont été nécessaires à l'abreuvage du bœuf, la production des céréales et du fourrage pour le nourrir, l'entretien des installations [...] On estime qu'un poulet d'élevage industriel produit 1,7 kg de viande en moyenne, consomme 30l d'eau pour son breuvage et son entretien, auxquels s'ajoutent 6.630l pour produire sa nourriture".

Toujours cette eau qui coule.

- Ya Fattouma ! Brabi thebet. Yodhhorli fama sabbela tejri men kbilika. (Fattouma, s'il te plaît vérifie, il me semble qu'il y a un robinet qui coule depuis un moment)

Une minute après, alors que l'eau coule toujours:

- Là ya monsieur, mich fi darna. (Non monsieur, pas chez nous)
- Mella ouin? (Où alors?)
- âand ejiren. kâdin yeskiou. (Chez les voisins, ils arrosent)
- Taoua yeskiou, taht eskhana hedhi ? (Ils arrosent à cette heure ci? Sous cette chaleur?)
- Mahomch kaadin yeskiou ejjarda ouel gazon. (En fait, ils n'arrosent pas le jardin et le gazon)
- Mella yeskiou fi chouna? (ils arrosent quoi alors?)
- Teski fil kaies!

Elle arrose la rue !

Et en effet, en me penchant par la fenêtre, la femme de ménage de mon voisin arrose la rue! Enfin, elle arrose la rue... Forte, la peau tannée par les années de labeur, elle est solidement campée sur ses deux jambes, un foulard sur les cheveux, devant le pas de la porte de son jardin, le tuyau savamment pincé entre le pouce et l'index de la main droite, alors que la main gauche le tient un peu plus bas telle une poignée de marteau pour s'assurer de l'avoir bien en main. Et avec ce jet clair, précis, puissant et inépuisable que les enfants affectionnent, elle dégage une à une les quelques feuilles qui sont venues mourir devant sa porte.

Nous habitons une rue en pente. Une rue qui pour l'occasion devient le cadre d'un mini toboggan aquatique pour feuilles mortes, mégots et autres détritus qui n'ont pas trouvé le chemin de la poubelle, et qui revivent soudain en déferlant vaillamment la mini rivière qui s'est formée dans la fine rigole le long du trottoir. L'eau, qui maintenant déborde de la rigole, vient même embellir le décor en colorant l'asphalte d'un éphémère gris foncé. Le tout allant s'accumuler devant le pas de la porte du voisin d'en bas que j'imagine déjà sortir avec son tuyau orange, plus ou moins bien raccordé avec du scotch d'électricien, et entreprendre lui aussi ce même shooting de feuilles vers son voisin de gauche, ou de droite, au gré de l'humeur.

A ce moment j'entends la voix de mon cher instituteur des toutes premières années d'écoles : "Un robinet de jardin ouvert à puissance maximale débite toutes les secondes....". Combien de ses précieux 300 m3 aura-t-elle déjà gâché?

En tous cas, sa rue est propre maintenant. Du moins pour les quinze prochaines minutes, au vu des deux feuilles du figuier qui viennent de tomber, du morceau de journal qui s'approche dangereusement de sa porte et des deux mégots encore fumants que l'on devine viennent d'être jetés par deux amoureux lovés dans le creux d'une autre porte. Quoi qu'il en soit, on devine au relâchement du pincement du bout du tuyau qu'elle ne va pas tarder à s'arrêter.

Ouf, elle s'arrête. Elle rentre. Mais le tuyau est là. Posé sur le trottoir. L'eau coule. D'interminables secondes.

Ah! Elle revient. Un grand seau à la main. Elle le remplit. Le pose. Rentre à nouveau. L'eau coule toujours. Et puis s'arrête. Enfin. Mais quel sera le destin de ce seau? Il n'y a plus de feuilles, ni de plantes. Les trottoirs de ma rue sont déjà entièrement bétonnés. Probablement pour bien s'assurer qu'aucune goutte d'eau, que l'on a donc en abondance, ne puisse jamais être récupérée. Et pour que la pluie bienfaitrice ne serve strictement à rien d'utile quand elle y tombe. Quoi qu'il en soit, rien de plus à arroser, me dis-je. Erreur.

J'avais oublié la dernière bataille. Alors qu'elle tient l'anse métallique du seau fermement de la main gauche, elle se penche légèrement vers l'avant, incline son seau, et commence à mettre de la main droite des petites claques régulières et précises dans l'eau pour l'éparpiller progressivement sur le trottoir. De béton donc, qui lui aussi tourne quelques instants au gris foncé, alors que la chaleur du jour a déjà imposé le retour au gris clair deux pas derrière. Autant de claques sur le visage de la poussière, qui certainement ne s'en remettra pas... Et puis, en guise de dernier acte de ce drame muet qui s'est joué devant moi, elle prend un petit élan, balance le fond d'eau d'un grand geste expert et circulaire, tourne immédiatement les talons, et rentre avec empressement.

Ouf, ça y'est, elle a fini d'arroser la rue.

- Ya fattouma, chnoua el ftour lyouma? (fattouma, on mange quoi?)
- lham mechoui

Oh, de la viande grillée...!