Charlotte Montpezat

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Dear friend...

Publication: 16/09/2013 17h48

Dear friend...

C'est comme cela que Gandhi commence la première lettre qu'il écrit à Hitler en 1939, pour lui demander de renoncer à la violence. Lettre qu'il conclut par "je reste votre ami sincère".

"Cher ami, Des amis m'ont encouragé à vous écrire pour l'amour de l'humanité. Mais j'ai résisté à leur requête, à cause du sentiment qu'une lettre de moi serait une impertinence. Quelque chose me dit que je ne dois pas calculer et que je dois faire cet appel à toutes fins utiles. Il est très clair que vous êtes aujourd'hui la seule personne dans le monde qui puisse empêcher une guerre qui peut réduire l'humanité à l'état sauvage. Devez-vous payer ce prix pour un objectif, si valable qu'il puisse sembler être pour vous? Écouterez vous l'appel de quelqu'un qui a délibérément évité la méthode de la guerre, non sans un succès considérable?

De toute façon je sollicite votre pardon si j'ai fait erreur en vous écrivant. Je reste votre ami sincère, Sd. M. MK Gandhi".

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Covering Letter - Jitish Kallat - Courtesy Galerie D. Templon.


Dear friend....

Une entrée en matière que Gandhi réitère en 1941, dans une seconde lettre, en spécifiant cette fois que, s'il utilise ce terme, c'est justement parce qu'il n'a aucun ennemi. Que l'oeuvre de sa vie a été de de s'assurer de l'amitié de toute l'humanité sans distinction de race, de couleur ou de croyance...

Dear friend... Interpellant, non? Il s'agit tout de même de l'adresse de l'incarnation du bien à l'incarnation du mal. Comment peut-on appeler Hitler "cher ami"? Et en même temps, c'est toute la force de la non violence prônée par Gandhi qui a prouvé son efficience face à l'Angleterre. Et évidemment ses limites aussi, ici.

Alors voilà. La pièce en elle même, conservée au musée Gandhi de Mumbay, est déjà extraordinaire. Et il fallait un certain culot pour s'en emparer et penser être à même de lui donner une dimension supplémentaire, même si Bollywood s'était déjà emparé déjà du sujet (avec Raghubir Yadav en Hitler...) il y a peu. Mais c'est clairement ce que fait l'artiste Jitish Kallat, de façon spectaculaire, avec l'installation "Covering Letters" dans l'annexe de la galerie Templon.
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Covering Letter - Jitish Kallat - Courtesy Galerie D. Templon.

Plongée dans le noir, la galerie n'est éclairée que par la projection spectrale de la lettre sur un rideau (de nuit et) de brouillard. Les lettres glissent peu à peu sur le sol et envahissent l'espace. Les mots partent en fumée, disparaissent, reviennent... Happé par la lumière, on traverse le rideau d'eau pour se retrouver de l'autre côté du miroir, dans le noir.

Jitish Kallat décrit ce texte comme un haiku : la supplication d'un des plus grands avocat de la paix à l'un des êtres les plus violents ayant existé. Fascinant et bouleversant. On n'en sort pas indemne. Allez-y.

Jeune artiste indien, Jitish Kallat est aussi une super star dans le sous continent. On se souvient des camions squelettes et des 22 000 photos de pains ("Rotis") exposés à Bâle de façon spectaculaire. Représentant les 62 ans de cycles lunaires, vécus par son père, l'oeuvre était une réflexion sur le temps et sur la nourriture, déjà envoûtante.

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22.000 Rotis photographiés comme des cycles lunaires. "Epilogue" - Jitish Kallat - Bâle 2012

On en retrouve d'ailleurs chez Templon une déclinaison hypnotique sous la forme de 6 vidéos de "Rotis" grignotés façon lune par un néant noir et gluant... A voir également des sculptures et les toiles qui ont fait le succès de l'artiste en Inde. Ancrée dans la vie quotidienne de Mumbay, la peinture de Kallat développe un nombre infini de niveaux de lecture, du plaisir immédiat à la réflexion politique, historique, sociale etc. Mais bon.. Surtout ne ratez pas Covering Letters....

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Rotis Lunaires - The Hour of the Day of the Month of the Season - Jitish Kallat - Courtesy Galerie D. Templon.

Galerie Daniel Templon: Impasse Beaubourg et 30 rue Beaubourg, Paris, France, jusqu'au 2 novembre 2013
 

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