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Éducation aux médias et à l'information: Un esprit critique pour des temps troublés

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"Protection de l'enfance et éducation aux médias". C'est autour de ce thème qu'en partenariat avec l'Unesco et le RIARC (Réseau des Instances Africaines de Régulation de la Communication), la Haca (Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle) a récemment organisé, à Rabat, un séminaire international dont les débats ont été animés par des représentants de l'Unesco, de l'Observatoire européen des médias, dont le Maroc est le seul pays membre non européen, et des régulateurs audiovisuels de 15 pays africains aussi bien francophones qu'anglophones.

À première vue, les deux termes de l'intitulé du séminaire semblent arbitrairement accolés. En fait, et dans une logique des droits de l'homme, comme l'a fait souligner la présidente de la Haca, Mme Amina Lemrini El Ouahabi, lorsqu'on parle de "protection de l'enfance", il s'agit du renforcement des capacités des titulaires d'obligations (opérateurs audiovisuels, Haca), mais quand on parle de "l'éducation aux médias", il s'agit du renforcement des capacités des titulaires de droits, à savoir enfants et jeunes, téléspectateurs et auditeurs de tout âge, par l'école et des émissions audiovisuelles dédiées.

Si depuis sa création en 2002, la Haca a élevé la protection du jeune public au rang de ses priorités (tout un chapitre est d'ailleurs consacré à la question dans les cahiers des charges des opérateurs audiovisuels publics et privés, la mise en place de la signalétique, l'édition d'un guide et toute une série de décisions de sanction des infractions commises par les services audiovisuels), ce n'est que tout récemment, en 2017, que le chantier de l'éducation aux médias et à l'information (EMI) a été ouvert. Deux acteurs majeurs devraient conjuguer leurs efforts pour réussir: l'école et plus généralement le système éducatif, et les médias audiovisuels accompagnés par le régulateur, sans oublier les fournisseurs de contenus en ligne.

Mais pourquoi ouvrir un tel chantier? En quoi réside l'importance de l'Éducation aux Médias et à l'Information (EMI)? Laissons la parole à Frank La Rue, Directeur général adjoint à l'Unesco: "De la Déclaration de Grünwald en 1982 aux Recommandations de Riga en 2016, l'Unesco a continuellement développé ses connaissances sur l'éducation aux médias et à l'information, avec ses partenaires dans le monde entier, avec l'objectif de construire des esprits critiques". Dans cette Déclaration, on peut lire: "Les systèmes politiques et éducatifs doivent assumer les obligations qui leur reviennent pour promouvoir chez les citoyens une compréhension critique des phénomènes de communication". Dans les Recommandations, l'Unesco appelle les éducateurs, les régulateurs audiovisuels et les journalistes à "encourager l'EMI pour une évaluation critique et réfléchie de l'information et pour sensibiliser aux manipulations et à la propagande."

Et de fait, le leitmotiv de l'Unesco dans le domaine de l'EMI, depuis l'acte fondateur que constitue la Déclaration de Grünwald, réside dans le développement de l'esprit critique chez le citoyen consommateur des médias. Sans cet esprit critique, inculqué dès le jeune âge dans les écoles, point de développement durable, ni de participation citoyenne à la vie publique démocratique. Telle est l'essence de la littérature de l'Unesco en la matière. La Déclaration de Fès sur l'EMI de 2011 en fait "un droit humain fondamental".

En quoi consiste exactement l'éducation aux médias et à l'information? Beaucoup de définitions ont été données. Elles varient en fonction de l'angle d'attaque choisi, celle de Mme Rosario Soraide (responsable projet à l'Unesco) est la plus synthétique: "L'EMI est un ensemble de compétences qui permet aux citoyens d'accéder, de récupérer, de comprendre, d'évaluer, d'utiliser, de créer et de partager des informations et des contenus médiatiques de tous formats, en utilisant divers outils, de manière critique, éthique et efficace."

De cette définition découle des apprentissages qui relèvent de trois champs de compétences: esthétiques (connaissance des œuvres iconiques, cinématographiques et télévisuelles), sémiologiques (apprendre à décrypter les codes des langages médiatiques) et civiques (donner les instruments de l'autonomie et de la responsabilité, enseigner la distanciation intellectuelle et développer l'esprit critique).

Mais à qui s'adresse l'éducation aux médias et à l'information? Elle s'adresse aux enfants et aux jeunes, mais aussi à tous les citoyens utilisant les médias. Quelles en sont les parties prenantes? Il s'agit d'abord de l'école (et du système éducatif en général) ; des associations de la société civile, de l'université, des organismes de recherche et des chercheurs. Il s'agit ensuite des médias audiovisuels et de tous les fournisseurs de contenus en ligne.

D'ailleurs, pendant longtemps en Europe, la mise en valeur du rôle de l'EMI s'est basée sur une approche surtout éducative avec pour objectif de développer l'esprit critique chez les récepteurs des messages médiatiques (TV, radio et presse écrite). Ce n'est que depuis 2007 que la directive européenne sur les services de médias audiovisuels associe l'éducation aux médias à la sphère audiovisuelle et à ses acteurs (opérateurs audiovisuels, publicitaires, agences de publicité, régulateurs, organismes de formation des journalistes et des professionnels des médias, etc.).
Des émissions de télévision dédiées à l'éducation aux médias donneront une idée sur son importance primordiale. En voici quelques exemples (accessibles sur les sites web des TV françaises): "Médias Le Magazine" sur France 5, "Médiasphère" sur LCI, "Votre Télé et Vous" sur France 3, "Cash Impact" sur France 2, "Désintox" sur Arte ou encore "Le Petit Journal" sur Canal+, et la liste n'est pas exhaustive. Il y a également des sites web dédiés à l'EMI, tel "Arrêt sur images" de Daniel Shneidermann, celui-là même qui tenait une chronique du même nom dans le supplément TV du quotidien Le Monde pendant de nombreuses années, un module de quatre minutes intitulé "Data Gueule", coproduit par France Télévision.

Par ailleurs, assumant sa mission de service public, l'audiovisuel public français (France Télévision) dédie un site web consacré à l'éducation aux médias et à l'information intitulé "France TV Education". Il comprend des vidéos adaptées pour les écoliers, les collégiens, les lycéens, sans oublier un espace pour les enseignants. Enfin, France Télévision consacre chaque année une semaine pour l'éducation aux médias. Celle de 2017 s'est déroulée du 4 au 8 décembre dernier et comprenait près de 29 vidéos de près de trois minutes consacrées par exemple aux coulisse d'un magazine politique, à la neutralité journalistique, au respect de la dignité et de la présomption d'innocence, aux sources des journalistes, à la responsabilité du journaliste, à la liberté de la presse, aux journalistes et la publicité, etc. Cette semaine comprend des visites dans les chaînes de télévision publiques françaises et des débats avec ses journalistes et responsables.

Malheureusement, l'éducation aux médias et à l'information est absente du système d'éducation-formation national et des curricula universitaires. Il en est de même du paysage audiovisuel aussi public que privé. C'est pourquoi la Haca en a fait un chantier prioritaire.

En ces temps troublés par le discours de la haine, la radicalisation et l'extrémisme violent, la pensée critique, but ultime de l'EMI, est indispensable voire vitale. C'est ce que vient rappeler un ouvrage intitulé "L'éducation aux médias et à l'information: renforcer les droits de l'homme et contrer la radicalisation et l'extrémisme", publié par l'Unesco en 2016. L'EMI peut contribuer efficacement au renforcement du dialogue interculturel, de la compréhension mutuelle, de la paix, de la promotion des droits de l'homme, de la liberté d'expression et de la lutte contre la haine, la radicalisation et l'extrémisme violent. En fait, l'EMI est essentiel à la production de connaissances sur la pensée critique, la citoyenneté démocratique, l'apprentissage indépendant et la bonne gouvernance.

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