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J'ai 40 ans et ça me change la vie quand on m'appelle mademoiselle

Publication: Mis à jour:
WOMEN SUPERMARKET
Danilin via Getty Images
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Je suis entrée dans la pharmacie, une des préparatrices attendait le client derrière son comptoir.

Je me suis avancée vers elle en lui disant bonjour, elle m'a répondu très poliment: "Bonjour, mademoiselle. Que puis-je pour vous?"

Arrêt sur image. Poudre de riz. Raccord maquillage.

Une faille spatio-temporelle béante est venue s'ouvrir sous mes pieds.

J'ai tenté de lui répondre...

"Euh..."

Si on peut appeler ça une réponse.

Puis j'ai bafouillé, j'ai toussé et je me suis raclé la gorge.

La vérité, c'est que ce genre de choses ne m'était pas arrivé depuis la nuit des temps.

J'ai douté, j'ai alors regardé autour de moi pour être sûre que la somptueuse et très sympathique préparatrice ne s'adressait pas à quelqu'un d'autre.

"Incroyable: c'est à moi qu'elle parle!" me suis-je dit.

En fait, je ne me souviens plus du tout à quel moment je suis passée de mademoiselle à madame.

Trou noir. Amnésie partielle.

Et vous, vous en souvenez-vous? Parce que, selon moi, cela n'a rien à voir avec le moment où Monsieur Papa m'a passé la bague au doigt, ni même avec l'année de mon premier accouchement.

Purée, il y a au moins une décennie que ce mot magique ne m'avait pas été soufflé à l'oreille! Et là, au détour d'un comptoir de pharmacie, j'ai retrouvé ma jeunesse perdue.

Feu d'artifice. Avec tambour et trompette. Applaudissements, s'il vous plaît.

Vous auriez dû voir ma tête... Surtout quand je lui ai tendu, béate, mon ordonnance pour mon nouveau stérilet. J'avais presque honte de la lui donner, comme si, en la parcourant des yeux, elle allait découvrir le pot aux roses - et moi retrouver mes rides.

J'aurais pu la corriger, lui dire gentiment: "Moi, c'est Madame." Mais je ne l'ai pas fait.

On le fait quand on a vingt-cinq ou trente ans, un jean et un teint frais comme la rosée du matin, pas quand on en a quarante, avec une collection de rides et ridules, et un énorme sac à main, appelé plus communément chez les mères de famille de plus de deux enfants sac à merdes, parce qu'il est rempli de tout un tas de bidules en tous genres - pièces détachées de jouets Kinder, mouchoirs souillés, vieux bonbons moisis, poches de compote vides ou presque.

Non, quand on a quarante ans et que l'on entend mademoiselle, on savoure l'instant...

Pendant ce laps de temps très court où la préparatrice a disparu derrière ses immenses étagères munie de mon ordonnance de demoiselle, j'ai savouré.

J'ai eu l'impression de perdre quinze kilos et quinze ans en même temps, mon vieux pantalon noir laissant place à une jolie robe fourreau brodée de strass. J'ai senti les spots de la pharmacie illuminer ma chevelure de déesse. J'ai souri bêtement et à pleines dents. J'ai presque entendu les gens applaudir. Je crois même avoir entendu siffler. J'ai rougi.

La préparatrice est revenue (un peu trop vite, à mon goût) et m'a tendu mon stérilet. J'arrivais à peine à parler tant j'étais émue.

Elle a remis ça :

"Tenez, mademoiselle."

J'ai pris la boîte d'une main tremblante et lui ai accordé un merci. C'est la seule chose que j'ai pu prononcer. Un merci timide et embarrassé. Elle aurait mérité plus, bien plus. Si j'avais su, j'aurais préparé un discours. Recevoir un tel accueil, être honorée de la sorte - bordel, quel bonheur! C'est comme si j'avais reçu un NRJ Music Award des mains de David Guetta.

Lentement, j'ai tourné les talons, j'ai posé ma main droite sur ma hanche, et je suis sortie de la pharmacie en empruntant le grand tapis rouge.

Un flash m'a ébloui - peut-être un photographe?

Je me suis relevée. Je venais de me prendre la porte vitrée automatique de la pharmacie en pleine face. Le retour à la réalité a été rapide et plus abrupt que ce que j'aurais aimé.

J'ai marché dans la rue jusqu'à ma voiture, en continuant de sourire bêtement.

Une fois assise, j'ai regardé l'heure sur mon tableau de bord, et je me suis rappelé: "Merde, les enfants!"

J'ai foncé jusqu'à l'école. J'y suis arrivée juste à temps.

J'ose à peine imaginer les mots de Miss Tarte au maroilles si j'avais eu ne serait-ce qu'une minute de retard.

Parce qu'elle ne plaisante pas, la miss. Embarqués, les enfants se sont énervés et excités, comme d'habitude dès qu'ils sont tous les trois. J'ai hurlé un coutumier: "Vous allez vous calmer!" Formule toute faite qui sort de ma bouche presque sans réfléchir, et qui fait partie des nombreuses phrases qu'une mère peut répéter chaque jour inlassablement sans que cela serve à quoi que ce soit, puisqu'elle la répétera le lendemain, et le surlendemain, et encore après.

Les enfants auraient pu me faire chavirer du côté obscur de la parentalité.

Ils auraient pu, en s'énervant, là, dans la voiture, me faire choir direct de mon trône, me faire sortir de mes gonds et me faire hurler des noms d'oiseaux de vieille sorcière malfaisante, que j'aurais sans doute regrettés ensuite. Mais la magie opérait encore. Le mademoiselle susurré par la gentille fée de la pharmacie faisait encore tout son effet. Je n'avais pas envie de redevenir cette mère acariâtre qui crie à tout va.

J'ai donc décidé de ne rien dire de plus.

Joie, calme et sérénité absolue.

Bref, nous sommes rentrés à la maison. Chacun a vaqué à ses occupations - devoirs pour les uns, télé pour les autres, préparation du dîner pour moi.

Toujours sous le charme, je chantonnais, je plaisantais avec les enfants, je me sentais bien. Je me disais que j'avais vraiment beaucoup de chance d'avoir ces enfants-là, beaux comme des dieux, intelligents, malins...

Maman: individu narcissique qui, quand elle regarde ses enfants, se dit: "Purée, c'est moi qui ai réussi à faire ça, ils sont trop beaux!" #touslesmini-moi #sontlesplusbeauxdumonde

Et, en pareil moment, quand tout va bien, quand mes enfants sont zen, que je suis cool, j'ai l'impression d'être la meilleure mère du monde. J'adore ce sentiment...

Ce que j'aime beaucoup moins, c'est le sentiment qui a suivi.

Je ne sais pas ce que je vais faire à manger!

Au bout de sept mille trois cents jours de vie commune avec Monsieur Papa, soit environ quatre mille sept cent quarante-cinq jours avec enfants, je pense que je suis en droit d'hésiter, de chercher, de me demander ce que je vais faire à manger ce soir.

Allez, j'ose, jour de bonté! Je pose la question - question dont je connais parfaitement la réponse...

"Les enfants, vous voulez manger quoi ce soir?

- Des pâtes! Des pâtes! Des pâtes!"

Entendre ces mots m'a terriblement arrangé. Je n'avais pas grand-chose dans mes placards, et je n'avais pas du tout envie de passer trois heures en cuisine.

Et puis, toujours dans l'euphorie du prix qui m'avait été décerné l'après-midi, j'avais envie d'être cette mère parfaite qui fait des pâtes.

Car, oui, l'état de grâce d'une mère ne tient parfois qu'à un fil, celui du spaghetti!

Alors n'oublie jamais, quand tu es au bord du gouffre alimentaire, que tes placards sont vides, ou quand il est bientôt l'heure du repas et que tu n'as pas spécialement envie de sortir toute ta batterie de casseroles...

Crie: "Coquillettes!"

Parce que même les enfants les plus difficiles adorent ça.

Parce que les enfants, fous de joie, te déclareront alors leur flamme et t'enverront illico sur le podium à la première marche des mères parfaites.

Parce que tu n'auras pas à leur répéter mille fois de finir leur assiette. Ce qui t'évitera du même coup un ulcère verbal.

Maman: individu créatif qui, quand l'heure du repas approche et qu'elle ne sait pas que faire à manger, fait preuve d'une originalité époustouflante et fait des pâtes! #lespâtescestlavie!

C'est dingue comme les éléments extérieurs peuvent influer sur la vie d'une mère!

Un simple mademoiselle a réussi à faire de moi une mère cool, patiente, sympa et chérie de ses enfants. Je suis de bonne humeur, rien ne peut entacher cela et, de ce fait, les enfants sont plutôt agréables à vivre aussi.

Qui a dit, déjà, que les enfants étaient des éponges? Qu'ils ressentaient et s'imbibaient des émotions des parents?

Dommage que John Rambo ne soit pas une éponge à chaque fois qu'il renverse son verre sur la table... Ce serait vraiment très pratique!

La vérité, c'est que je n'ose imaginer dans quel état je serais à cette heure de la journée si je n'avais pas effectué mon petit passage à la pharmacie.

J'aurais sans doute hurlé à la mort tout à l'heure dans la voiture, quand ils se chamaillaient, et, du coup, j'aurais dit non pour les pâtes, après leur avoir demandé ce qu'ils voulaient manger. J'aurais sûrement préparé une jardinière, ça m'aurait pris trois plombes d'éplucher tous ces légumes, ce qui m'aurait encore plus énervée. Et j'aurais dû répéter une bonne trentaine de fois à table: "Finissez vos assiettes!"

Les enfants m'auraient détestée.

Et moi, je me serais détestée aussi.

Alors que, ce soir, je vois la vie en rose et je compte bien tout faire pour qu'elle le reste.

Même le bain de John Rambo qui va suivre, celui qui transforme inévitablement ma salle de bains en piscine olympique, ne me met même pas en rogne.

Même les douches de Miss Tarte au maroilles et de Miss Nut, qui durent des heures, me laissent complètement indifférentes.

Je me verse un petit verre de vin blanc tout en préparant mon plat de pâtes au gratin.

Parce que les pâtes c'est bien, mais les pâtes au gratin, c'est encore mieux - dixit Miss Nut.

Le repas a été un succès. Décidément, c'est mon jour de chance!

Une fois Monsieur Papa et moi allongés dans notre lit, la petite loupiote allumée, je l'ai regardé. Il m'a regardée. Je lui ai dit :

"Tu sais, toi, je t'aime autant qu'il y a quinze ans."

Il m'a répondu :

"Tu sais, toi, moi aussi."

Je lui ai souri. Il m'a souri.

Et je lui ai raconté l'anecdote de la pharmacie, la préparatrice, le stérilet, le mademoiselle, David Guetta, la porte... Tout ça.

Il a soupiré, s'est enfoncé dans le fond du lit et m'a répondu :

"Tu as tout de même une belle araignée au plafond!"

J'ai soupiré et je lui ai répondu:

"Pfff, ce n'est vraiment pas sympa. Tu es vraiment un homme pour penser ça. Tu ne peux pas t'imaginer l'effet que ça peut faire, d'être encore appelée mademoiselle quand on a quarante ans et trois enfants... Ça fait des années que cela ne m'était pas arrivé!"

Il s'est exclamé :

"Ah ben ça, c'est sûr. On m'a rarement appelé mademoiselle. Mais ce que je voulais dire, c'est que, si tu lèves la tête, tu verras une belle araignée au plafond..."

J'ai levé les yeux, et j'ai vu l'araignée au plafond.

J'ai compris qu'il ne se moquait pas de moi. J'ai hurlé, tétanisée comme le veut la coutume quand une femme découvre une araignée juste au-dessus de sa tête. Et j'ai prié Monsieur Papa de la tuer sur-le-champ.

Il m'a dit :

"Voilà, moi, je suis un vieux monsieur de quarante ans, pas sympa, avec trois enfants, mais je vais devoir me lever de mon lit pour aller chercher un balai et tuer ta fichue araignée au plafond."

J'ai redit :

"Tue-la!"

Il m'a répondu :

"Moi, j'aime bien ton araignée au plafond..."

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