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Le plan "Vision 2030", genèse d'une émancipation réelle des femmes saoudiennes?

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SAUDI WOMEN
Faisal Nasser / Reuters
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INTERNATIONAL - Avec le plan "Vision 2030", publié en avril 2016 et porté par le vice-prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS), l'Arabie saoudite s'engage dans une série de réformes: économie, politique, culturel et sociétal. Le plan vise, entre autres, à développer le tourisme, les activités culturelles et de divertissement et la pratique du sport dans le pays. Ce plan volontariste permettra-t-il de faire avancer les droits de la femme saoudienne? L'influence du clergé ultra-conservateur ne risque-t-il pas de s'opposer à la volonté du jeune prince d'ouvrir la société aux Saoudiennes? La communauté saoudienne est-elle prête à ce que les femmes s'émancipent et puissent conduire?

Les difficultés économiques du pays pourraient paradoxalement favoriser l'émancipation des femmes saoudiennes, largement éduquées, qui sont une main d'œuvre disponible et efficace, mais encore inexploitée. Alors que les Saoudiens s'ouvrent progressivement à la question de la condition féminine, les Saoudiennes pourraient significativement accroître le rôle du secteur privé et ainsi faire croître les revenus non pétroliers du royaume.

Dans un contexte budgétaire sous contrainte, conséquence, entre autres, d'une chute vertigineuse des prix du pétrole, depuis juin 2014, la diversification de l'économie saoudienne et sa "saoudisation" est devenue un impératif pour le royaume. Le succès des réformes économiques et sociales est une priorité pour le gouvernement car la guerre au Yémen, aux lourdes conséquences budgétaires, a déjà bien terni son image.

L'orthodoxie religieuse n'interdisant pas le pragmatisme économique, le plan "Vision 2030", fortement inspiré d'un rapport du McKinsey Global Institute et porté par MBS, pourrait favoriser l'émancipation des Saoudiennes, et une stratégie de Washington pour préserver la Maison des Al-Saoud d'un risque de désagrégation interne.

En effet, le déficit budgétaire a atteint 89 milliards d'euros en 2015, soit 16% du PIB, et il s'établirait à environ 80 milliards d'euros en 2016. Le taux de chômage atteint lui 11,6% de la population saoudienne (5,5% au global) sur une population totale de 29,2 millions d'habitants dont 9,2 millions d'étrangers. Or, 75% des Saoudiens ont moins de 30 ans et un tiers des jeunes est au chômage. L'un des enjeux pour le royaume est de "saoudiser" les emplois, or les Saoudiens coûtent 30% plus cher que les étrangers. Le taux d'emploi des femmes est très faible, 18% contre 65% chez les hommes, et les postes qualifiés sont encore majoritairement occupés par des expatriés.

L'objectif est donc de porter le taux d'emploi des femmes à 28% d'ici 2020, et de multiplier par quatre le nombre de femmes dans la fonction publique (aujourd'hui à 5%). Augmenter le taux d'activité des femmes permettrait d'améliorer la productivité, dans un royaume où la productivité masculine est perfectible, et c'est un euphémisme, et aussi répondre à l'enjeu démographique en Arabie saoudite.

Emancipation des femmes

La participation des femmes à la vie active pourrait permettre d'accélérer l'ouverture progressive des droits des femmes dans le royaume, dans le respect de toutes les composantes de la société. Cela permettrait de mieux répondre aux objectifs de relance de l'économie du plan "Vision 2030", car le gouvernement souhaite "développer les talents, investir dans leurs capacités productives et permettre de contribuer au développement de notre société et notre économie." En dehors d'un regard "occidento-centré", les Saoudiennes ont obtenu des avancées certaines, comme la fin de la demande d'autorisation pour travailler et la loi pénalisant les violences domestiques.

Qui aurait pu penser que les femmes puissent faire leur entrée au Majlis al-Choura (le Parlement saoudien) en 2013, ou obtenir le droit de vote aux élections municipales en 2015? Les femmes vont continuer à surprendre dans un pays où le taux d'utilisation des réseaux sociaux (par rapport à la population), est l'un des plus élevé au monde. En Arabie saoudite, les jeunes filles, pleines de potentiel, pourraient jouer un rôle de premier plan et contribuer au développement du pays.

Obtiendront-elles des avancées plus audacieuses? Avoir la possibilité d'être leur propre chauffeur, à l'heure où l'Arabie saoudite a investi 3,5 milliards de dollars dans Uber, et compte 800.000 chauffeurs étrangers pour un coût d'environ 3,7 milliards de dollars. Aussi, lever progressivement l'interdiction faite aux Saoudiennes de conduire, pourrait ne pas rencontrer d'opposition féroce des tenants de la doxa religieuse, car aucune prescription coranique n'interdit de conduire et "en religion point de contrainte", selon le Coran.

Aussi, MBS a déclaré dans The Independent que "la religion n'a pas grand-chose à avoir là-dedans". En effet, la plupart des chauffeurs étrangers sont des hommes étrangers, et l'enclos d'une voiture devient donc un espace mixte! Le wahhabisme saoudien n'est pas à une contradiction près, alors que les femmes au Qatar et au Bahreïn conduisent.

Les Saoudiennes font du cinéma

Le royaume assiste à une lente évolution sociétale mais bien réelle, tout en préservant la loi islamique. La cité des médias, par exemple, qui fournira à terme un peu plus de 6.000 emplois, sert à promouvoir la production audiovisuelle, et le complexe royal des arts exposera les artistes saoudiens, bien qu'il n'existe pas encore de théâtre, de musée ou de salles de cinéma! Ces projets permettront de changer l'image de l'Arabie saoudite dans le monde.

Les Saoudiennes produisent déjà des films. En attendant de leurs donner vie dans des salles de cinéma, beaucoup de productions se diffusent sur YouTube. Souvenons-nous que les salles de cinéma n'ont pas toujours été interdites dans le royaume, et de "Wadjda", premier film saoudien produit par la réalisatrice Haifah al Mansour, qui a obtenu le prix du meilleur premier film international au Festival international du film de Vancouver 2013.

Plutôt favorable à une ouverture sur le droit des femmes, Muhammad Ben Salmane pourrait avoir le soutien de Washington pour mener à bien les réformes sociétales, et 2017 pourrait sonner comme l'année de la femme dans un royaume à la croisée des chemins.

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