Huffpost Tunisie mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Beligh Ben Soltane Headshot

Tunisie: Diplomatie Économique. Tout ambassadeur est un entrepreneur

Publication: Mis à jour:
Imprimer

Quel rôle pour la diplomatie tunisienne en cette phase critique de transition économique?

La Diplomatie tunisienne a un rôle important à assumer, et qui devrait se traduire par une revue des priorités et des orientations des efforts ainsi que la mise en place d'une diplomatie économique active en s'inspirant de modèles qui ont déjà fait leurs preuves. Ce débat est aussi utile, car on apprend en avançant ou selon l'expression anglo-saxonne "we learn from others mistakes". ("Nous apprenons des erreurs des autres")

"They say that we learn from our mistakes, but it turns out that we could get even more out of our competitors' slip-ups." dixit Mark Brown - Mercredi 13 Octobre 2010 ("On dit qu'on apprend de ses erreurs, mais il s'avère que nous pourrions en apprendre encore plus de la part de ses concurrents")

Quel est aujourd'hui l'état des lieux des indicateurs économiques en Tunisie?

Rien à cacher, on est tous d'accord que la situation économique en Tunisie est très difficile. Tous les indicateurs sont au rouge. Un taux de croissance en 2015 de moins de 1%. Pour l'année 2016, l'objectif a été révisé à la baisse à deux reprises passant de 2,5% à 2% pour n'atteindre que 1,8% pour le 1er semestre. L'objectif d'ici 2020 est de réaliser 4,9% - un niveau déjà atteint avant 2011 et considéré insuffisant pour la création d'emplois souhaités et qui signifie que notre pays a perdu 9 années consécutives de développement.

Le flux des investissements étrangers a atteint le montant de 915,1 Million TND à la fin du mois de Juin 2016 et est réparti à raison de 882,9 Million TND en IDE et 32,2 Million TND en portefeuille enregistrant une baisse de 23,4% par rapport à la même période de 2015 (portefeuille -86,7%).

Les exportations tunisiennes ont atteint en 2015 le montant de 40 Milliard TND (dont 28 Milliard TND en termes de produits et 12 Milliard TND pour les services) enregistrant un taux de croissance de 6% seulement.

Ce qui est à retenir est que plus de 50% de ces exportations sont réalisées par les entreprises étrangères et que les 2/3 des exportations sont effectuées par les entreprises totalement exportatrices d'où l'importance des IDEs et la corrélation étroite entre le Commerce et l'Investissement.

Il est aussi nécessaire de maitriser les importations en augmentation de près de 10% pour les 6 premiers mois de 2016 en comparaison avec la même période de 2015 en provenance principalement de 2 partenaires de taille à savoir la Chine et la Turquie.

Le tourisme tunisien est un secteur sinistré et ainsi de suite en ce qui concerne les secteurs agricole, du phosphate, l'énergie, les transferts des tunisiens résidents à l'étranger, etc.

Il s'agit tout simplement d'un tableau morose de l'économie tunisienne de toute façon - qui reflète une réalité amère. Il faut que nos responsables soient responsables et aient le courage d'agir et agir vite d'où l'importance et la nécessité d'adopter une nouvelle stratégie de développement.

A-t-on pris conscience de l'importance d'une Diplomatie Économique active et efficace?

De prime abord, il faut signaler que la notion de Diplomatie Économique est aussi relative et difficile à cerner, dans la mesure où elle diffère selon les pays et selon les acteurs impliqués et se définit "non pas par ses instruments, mais par les problèmes économiques qui lui donnent son contenu".

La Diplomatie Économique signifie "BUSINESS" et devrait mettre les entreprises tunisiennes les plus performantes au cœur de l'action. Elle est de plus en plus associée à la stratégie globale de développement c'est-à-dire, une visibilité et une vision bien définies à moyen et long termes. Deux aspects qui manquent encore si j'ose dire en Tunisie.

A l'heure actuelle, les problèmes et les priorités économiques en Tunisie sont multiples ce qui explique, en quelques sortes, la complexité de toute intervention. J'énumère quelques-uns:

  • L'absence d'un climat de confiance entre tous les acteurs publics et privés,
  • Les limites de l'approche actuelle ; efforts et ressources éparpillés,
  • L'absence de coordination sur tous les niveaux,
  • L'absence de définition des priorités stratégiques et sectorielles sur les marchés internationaux ; chaque acteur navigue en solo,

D'où la nécessité de:

  • Restructurer l'Administration Tunisienne et réduire les formalités administratives pour répondre aux nouvelles attentes,
  • Améliorer le cadre légal et climat des affaires par l'adoption des textes et lois nécessaires à l'instar du Code des Investissements car la crédibilité du pays est en jeu.

  • Restructurer la formation professionnelle et assainir les relations sociales,
  • Adopter des solutions urgentes pour ce qui est logistique/infrastructures portuaires et réalités douanières si on veut préserver notre compétitivité dans un environnement international très concurrentiel.
  • Construire sur le positif, et corriger l'image de la Tunisie à l'étranger avec un budget conséquent, en s'inspirant des expériences réussies à l'instar des Pays Bas "Holland" ou du Royaume Uni "Britain is Great"
  • Engager et renforcer les politiques sectorielles, à l'instar de SMART Tunisia, Ces politiques sont des lignes d'action qu'on devrait suivre dans certains domaines, pour atteindre les objectifs généraux qu'elles se sont fixés. Il s'agit très souvent de domaines qui touchent étroitement à la vie des citoyens et qui concernent également les entreprises. Cohésion, agriculture, pêche, environnement, santé, droits des consommateurs, transport, tourisme, énergie, industrie, recherche, emploi ainsi que fiscalité, justice, culture, éducation et sport, sont des domaines où la Tunisie a intérêt à se relever le plus vite possible.
  • Consolider notre intégration au sein de notre environnement -espace naturel-, en l'occurrence l'UE, les pays du Maghreb et les pays arabes et africains avec une ouverture plus agressive sur d'autres destinations, à savoir l'Amérique du Nord, l'Europe du Nord et l'Asie.
  • Effectuer un redéploiement en toute urgence avec implication de tous les acteurs ; le Ministère des Affaires Étrangères comme chef de file, instances économiques, secteur privé, les Compétences Tunisiennes à l'Étranger et les relais d'influence (notre cercle de lobbying). Il est primordial de travailler tous ensemble pour une meilleure intégration à l'économie internationale. Il faut que tout le monde soit à bord.

Quelles seraient les attentes des entreprises tunisiennes?

La diplomatie tunisienne est appelée à devenir le meilleur allié des "champions nationaux" dans leur quête de marchés. Dans cet esprit, la vision tunisienne souhaitée consisterait à faire des entreprises nationales des véritables ambassadeurs à l'extérieur. C'est un puissant outil d'influence à l'échelle internationale qui peut permettre à la Tunisie de consolider son image et attractivité à l'extérieur de ses frontières.

Il est important que le secteur privé tunisien participe activement aux délégations officielles. Toutefois son rôle devrait se limiter à la participation passive aux actions de l'État en d'autres termes en back-office dans le cadre de commissions sectorielles pour définir et arrêter les priorités et les objectifs ; l'exemple de la diplomatie économique néerlandaise. Cette approche est encore négligée par les autorités tunisiennes malgré certaines tentatives qui restent très timides.

Ces acteurs privés exercent de plus en plus d'influence dans les processus décisionnels et deviennent un acteur central de la Diplomatie Économique. C'est une diplomatie qui vise à servir le secteur privé et lui faciliter la tâche de conquête de parts de marchés d'où la nécessité d'encourager et de faciliter l'internationalisation des entreprises tunisiennes. Et là on peut citer des exemples de réussites intéressantes, en l'occurrence le Groupe Chakira.

Comment procéder pour une meilleure optimisation des ressources disponibles?

Il est sans doute essentiel de travailler sur l'attractivité de la Tunisie et de la renforcer pour attirer plus d'entreprises étrangères et mieux soutenir l'entreprise tunisienne à l'étranger.

Les méthodes à suivre sont préconisées par la plupart des spécialistes en la matière. Il faut révolutionner aussi bien le ministère des Affaires Étrangères que les instances économiques tunisiennes dans le cadre d'opérations de fusion et de rapprochement des méthodes et rythme de travail sans oublier les méthodes hybrides: secteurs public/privé - État/Entreprise).

Il n'est plus admissible d'avoir une seule personne en qualité de Conseiller Économique au sein de nos ambassades à l'étranger qui gère aussi bien les dossiers économiques, culturelles et parfois consulaires au même temps.

Nos ambassades sont appelées à être dotées de conseillers économiques au vrai sens du mot dont la tâche principale est de défendre les intérêts économiques du pays. Je ne crois pas que c'est le cas à l'heure actuelle. Ce poste est généralement négligé. Pourtant, ils sont un acteur central de la stratégie nationale bilatérale. Ils sont les relais du secteur privé et jouent un rôle primordial en matière d'accompagnement des entreprises tunisiennes. Néanmoins, le rôle joué par ces conseillers et la valeur ajoutée qu'ils apportent à la diplomatie économique tunisienne sont loin d'être reconnus, vu la confidentialité de leurs missions et l'insuffisance de moyens humains et financiers.

Les Compétences Tunisiennes à l'Étranger peuvent et doivent jouer un rôle important pour défendre les intérêts du pays et peser sur les décisions or ce qu'on constate est que la Tunisie a perdu pas mal de postes au sein des instances internationales. Pour redresser la barre, il faut du temps et de lobbying.

A-t-on pris conscience du rôle primordial de la Veille Économique ou de l'Intelligence Économique?

A vrai dire, la réussite de toute Diplomatie Économique passe par une nouvelle stratégie agressive englobant une bonne maîtrise de l'information stratégique, une diplomatie des contrats, une diplomatie d'influence et une meilleure communication des "Success Stories" des entreprises tunisiennes.

Tout l'enjeu de la Diplomatie Économique consiste à trouver les bonnes sources d'informations, à identifier les bons décideurs et à les influencer dans un sens favorable aux intérêts économiques du pays. C'est la raison pour laquelle il est impératif d'intégrer la Diplomatie Économique dans le cadre d'un dispositif national d'intelligence économique afin de mieux servir les intérêts stratégiques de l'entreprise "tunisienne".

L'information est une arme absolue et un avantage compétitif que l'entreprise doit transformer et exploiter dans un environnement très difficile. L'accès à l'information et la maîtrise des sources d'informations constituent une entrave majeure pour les opérateurs économiques tunisiens souhaitant entretenir des relations économiques avec les pays cibles.

Ce déficit informationnel lié au manque de diffusion des opportunités et des facilités qu'offrent ces pays aux opérateurs économiques est un handicap sérieux à la réalisation des objectifs attendus.

Malheureusement, l'évaluation de l'action de la Diplomatie Économique tunisienne est freinée par l'absence du suivi a posteriori des actions de promotion. De de fait, les réalisations économiques de la diplomatie tunisienne sont en dessous des moyens engagés et de la multitude d'actions entreprises. C'est pourquoi le renforcement des capacités est indispensable pour réussir le pari de l'insertion régionale de l'économie tunisienne. Deux aspects sont fondamentaux au niveau de la stratégie de développement des exportations et d'accompagnement des investisseurs étrangers en Tunisie ou tunisiens à l'étranger, à savoir l'accès à l'information et les entraves institutionnelles.

Pour conclure, je voudrais citer deux préalables à toute réussite d'une Diplomatie Économique efficace, à savoir 1) le Nation Branding afin de corriger l'image et la mauvaise perception dont souffre le site Tunisie et stimuler les exportations, les IDEs et le tourisme, et 2) le Marketing Territorial pour mieux préparer l'offre tunisienne par secteur et par région en vue de bien promouvoir les intérêts et les différentes opportunités qu'offre notre pays.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.