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Tunisie: Une élite en faillite

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Quand je parle d'élite, je parle évidemment de la nôtre: l'élite (lol) tunisienne. Ceux qui se font passer pour des progressistes alors qu'ils sont tout sauf progressistes. Personnellement, je pense qu'ils sont carrément contre le progrès et plutôt pour le statu quo. Pour que rien ne change, pour qu'ils gardent leurs petits intérêts et leurs petites relations douteuses avec les ambassades, car si on ne les invitait plus aux 14 juillet, leur petit monde s'écroulerait. Ceux qui se prétendent tolérants mais qui en vérité ne peuvent accepter l'autre: la seule différence qu'ils acceptent est celle qui correspond à leurs propres critères, qui évolue à l'intérieur de leur propre périmètre, qui leur permet de rester sur le piédestal qu'ils se sont créé et de se sentir supérieurs. Un vrai monopole intellectuel. Si tu as le malheur de choisir un créneau différent et d'y exceller, ils te combattront de toutes leurs forces.

C'est pour cela qu'ils veulent une démocratie à leur sauce, un islam à leur sauce, une culture à leur sauce, des valeurs morales à leur sauce, une laïcité à leur sauce...

Ils sont arabes mais se désavouent de leur arabité à la première occasion. C'est drôle: ils ont tous un ancêtre berbère ou ottoman. Pour certains, que leur grand-mère ait été abusée par un soldat colonial est moins déplorable que d'être un descendant de Oqba Ibn Nafâa. Ils sont berbères, puniques, carthaginois, romains, byzantins, phéniciens et kabyles, et peut-être bien arabes. Mais attention, pas n'importe quels arabes, en tout cas pas ceux d'Arabie Saoudite, qui sont des bédouins sans éducation ni culture. Eux sont des arabes différents. Des arabes raffinés comme les européens, cultivés comme les européens, élégants comme les européens, des "arapéens", en quelque sorte.

Ils sont musulmans mais contre tout ce qui touche à l'islam de près ou de loin, contre tous les signes extérieurs: le foulard, la barbe, les prières de rue, l'appel à la prière, les écoles coraniques... Contre d'afficher son islamité de quelque manière que ce soit, ils répètent à tout bout de champ la fameuse phrase: "Mes convictions, c'est entre moi et Dieu" (ils ont failli me convaincre que cette phrase estt un verset sacré du Coran). Ils sont contre les religieux et les hommes politiques musulmans, contre que l'on se réfère aux préceptes du coran, que l'on se réfère au prophète ou à ses compagnons... Par contre, ils sont les premiers lorsqu'il s'agit de discuter le Coran, de contester le Coran, de soupçonner le Coran. C'est, en fait, leur passe temps favori sur les plateaux télé et dans les cercles privés, dans les cafés et les soirées mondaines.

En tant qu'individus issus de la culture arabo-musulmane et vivant dans des pays arabes - et dont religion, pour la quasi-totalité, est musulmane - , ils voient de leurs propres yeux les événements et les interprètent à l'envers. Pour eux, celui qui attaque un pays, lui vole ses richesses, lui impose ses dirigeants et sa politique, s'ingère dans son économie, dans son système judiciaire, et décide jusqu'à quelles valeurs morales sont acceptées et lesquelles ne le sont pas, en utilisant tous les moyens possibles imaginables, de façon flagrante et devant les yeux du monde entier, en commençant par les interventions diplomatiques, médiatiques et financières, et se terminant par des interventions armées s'il le faut, celui-là, donc, est exempt de tout reproche. Ils lui trouvent même des excuses. Par contre, celui qui refuse l'ingérence et défend ses biens et sa famille avec la voix, la plume ou les armes mérite qu'on lui attribue tous les malheurs du monde et qu'on justifie même son élimination?

Pour eux, un coup d'Etat armé est la concrétisation de la volonté du peuple. Une attaque au drone qui tue des civils, ce sont des dommages collatéraux. Un million d'enfants tués en Irak, c'est de la désinformation. Une attaque à l'arme chimique, un complot franco-qatari-saoudi-turco-anglo-sionisto-wahabo-américano-britano-alieno-salafiste. Et, enfin, toute invasion armée est la représentation de la démocratie en marche.

J'ai d'ailleurs remarqué que l'excuse préférée de ces prétendus progressistes est: "C'est pour leur apporter la démocratie!". Comme si la démocratie était une condition sine qua non pour la survie de l'espèce humaine, que sans la démocratie les immeubles s'écrouleraient et les commerces feraient faillite, que les gens courraient dans les rues tous nus, que la faune et la flore disparaîtraient et que le soleil cesserait de briller. Comment vivaient nos ancêtres sans la démocratie? Se pourrait-il qu'ils aient été plus heureux que nous? Certainement pas!

Je continue donc de m'étonner devant leurs réactions et leurs prises de position. Lorsque l'on voit ce qu'il se passe aujourd'hui dans le monde, nous sommes tout à fait en droit de nous poser la question: la pseudo élite a-t-elle vraiment un cerveau? Font-ils travailler leur propre matière grise ou laissent-ils d'autres personnes réfléchir pour eux? Il existe, en fait, deux réponses à cette question: soit ils ne travaillent pas pour les intérêts de leurs propres peuples, soit il leur manque une case. Et j'ai opté pour la deuxième, car la première serait une accusation gravissime que je laisse de coté pour le moment... (mais je n'en pense pas moins).

En conclusion, ces hommes et ces femmes me font me poser de nombreuses questions. Une élite si déconnectée de son peuple, si déracinée de sa culture et si éloignée de ses origines est-elle vraiment une élite? Une élite qui méprise le bas peuple dans une relation hautaine d'aristocratie face à ses serfs peut-elle vraiment conduire le pays vers l'avant? Et, enfin, une élite qui travaille contre les intérêts de la majorité ne favorise-t-elle pas la dictature de la minorité? En tout cas, il s'agit manifestement d'une élite en faillite, qui est en train de rendre son dernier souffle et qui va bientôt laisser sa place à une nouvelle génération bien ancrée dans son histoire, dans son environnement et dans sa religion.

Merci la révolution!