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Rue Darwin

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Pour ceux qui ont lu et aimé le roman de Boualem Sansal "Rue Darwin" je rends public le commentaire que j'en avais fait et que j'avais adressé à l'auteur.

Eddar wine?*

Je sors ce matin de la lecture, et en partie relecture, de la "Rue Darwin" et j'ai encore cette curieuse impression d'être convoqué tout à l'heure aux fouilles pour retrouver le cadavre enfoui de Farroudja, cette sorte de mère-monde, véritable disque dur de plusieurs histoires enchevêtrées et à tiroirs multiples, matrice finale de la saga du phalanstère, aussi bien ancrée dans le bled que dans la ville, véritable coffre-fort de mémoires douloureuses, tapie dans l'obscurité de son bidonville mais ô combien aimante et pugnace.

C'est elle et elle seule qui explique pourquoi la "Rue Darwin" est en même temps un enfer et un paradis, c'est elle seule qui permet le contact entre les seuils de l'interdit et du sordide et ceux de l'honneur et de la sérénité, c'est elle qui exprime le mieux la distance abyssale entre la fortune obscène de Djeda et le bonheur tout simple d'aimer et de chérir un enfant.

"... On avait aussi peur que le luxe te manque".

Si un jour le hasard me fait encore traverser le vieux Belcourt, j'aurai du mal à ne pas vouloir replacer chacun dans son alcôve et j'aurai certainement tendance à vouloir enjoliver les décors tant la misère décrite, tout le livre durant, s'est peu à peu transformée en éclats et dorures au milieu des bonbons mentholés qui caracolent joyeusement dans les venelles de "l'immense, labyrinthique et radieuse cité aux mille bidonvilles".

Et puis quel vertige que ces continuels aller-retour entre Alger, Vichy, San Francisco, Genève, Ottawa, Madagascar, le Waziristan, Miliana et terminus à Belcourt où on arrive "haletant comme un pauvre diable déchu... "

Et tous ces personnages toujours éblouissants ou fascinants qui sortent les uns après les autres des silences et des non-dits, ce Jean qui recèle et exhume malgré lui une parentèle d'outre-tombe, et ce Daoud, impénétrable sosie qui rappelle à chaque ligne la chanson de Maxime Le Forestier.

"Toi le frère que je n'ai jamais eu. Sais-tu, si tu avais vécu, ce que nous aurions fait ensemble?"

Voilà, cher Boualem, comment je sors hébété et sonné de ce labyrinthe de haute tenue qui simule étrangement le parcours erratique et besogneux d'une nation qui ne reconnaît pas ses propres progénitures.

Je reste toujours attentif à te lire.

* Littéralement cela signifie "la maison c'est où?"