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L'année 1974: un tournant essentiel en Algérie

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L'assassinat d'Ahmed Medeghri en décembre 1974 fait partie de ces épisodes mystérieux et peu étudiés dans l'histoire récente du pays, à l'instar de celui de Mohamed Khemisti , M.Seddik Benyahia ou Kasdi Merbah.

Cela ne signifie pas qu'il n'existe aucune grille de lecture pour un événement aussi peu commun que l'assassinat du Ministre de l'Intérieur, l'homme supposé le mieux protégé du pays.

Quel en était le contexte ?

Quelques mois auparavant, en décembre 1972, un membre éminent du Conseil de la Révolution, le sieur Kaid Ahmed, est débarqué de ses fonctions de Responsable de l'Appareil du FLN. Il s'agit d'une personnalité importante car il a été porte-parole du Conseil de la Révolution puis Ministre des Finances et du Plan.

Durant l'année 1973, tout Alger savait que son départ était lié à son opposition radicale à la Révolution Agraire et plus particulièrement à sa deuxième phase ouverte en 1974 prévoyant la nationalisation des terres privées.

On sentait donc clairement en cette année 1974 que quelque chose se passait dans les hautes sphères du pouvoir.

Ania Francos et JP Serini dans leur livre "Un Algérien nommé Boumediene" écrivent :
"Au printemps 1974, la révolution agraire commençait à toucher directement les propriétaires fonciers et dès le début de l'année, on ressent une agitation contre-révolutionnaire diffuse dans le pays".

La tension était tellement perceptible que la revue de l'Armée "El Djeich" n'y allait pas de main morte en titrant : "L'ANP frappera les ennemis de la révolution agraire".

En effet, lors de la même année commencent les débats publics autour du premier projet de Code de la Famille opposant, parfois très violemment, les partisans d'une législation progressiste aux tenants d'un Code de la Famille exclusivement inspiré de la Chariaa. C'est aussi l'année où Boumediene déclare à la Conférence des pays islamiques à Lahore que "Les hommes ne veulent pas aller au Paradis le ventre creux, un peuple qui a faim n'a pas besoin d'écouter des versets".

Cette déclaration met le feu aux poudres, les saoudiens vont commencer à financer ouvertement les premiers islamistes de l'Université qui vont organiser la riposte en embrigadant les mosquées des grandes villes.

L'autre riposte qui se prépare est plutôt une affaire d'intrigants qui mobilisent à l'intérieur des administrations publiques ceux que le projet "socialo-communiste" effraie ou dérange.

D'un côté on sentait bien qu'une partie de l'Algérie officielle ou institutionnelle renforçait, grossissait le profil socialiste du pays mais qu'une autre partie, occulte et apeurée, posait pas à pas les balises pour un non basculement irréversible.

Pour l'opposition libérale tapie dans les rouages de l'Etat, il faut faire vite parce qu'en plus de l'aura acquise par Boumediene auprès des gens du peuple, dans les villes autant que dans les campagnes, le voilà maintenant affublé de titre de Chef des pays du Tiers Monde depuis son discours lors de l'Assemblée Générale Extraordinaire des Nations Unies consacrée aux matières premières.

L'accélération du projet socialiste crée des remous au plus niveau de la hiérarchie militaire et civile, l'aile libérale du régime se met en ordre de bataille et va commencer à compter ses hommes car Cherif Belkacem, l'éminence grise, est déjà en disgrâce, son élimination interviendra l'année d'après.

Au mois de Mai 1974, alors que Boumediene se trouve à New York, un important meeting est organisé très rapidement à la Salle Atlas. Tous les parrains du courant libéral étaient là au premier rang et assez vite une rumeur sournoise se répand sur une déposition prochaine de Boumediene.

Boumediene est même obligé de démentir l'information, dans un discours à Tizi Ouzou, en affirmant qu'il n'y a aucune crise du régime et confirme, à demi-mot, que désormais l'opposition la plus active se trouve à "droite", alimentée par les propriétaires fonciers, les milieux d'affaires et certains technocrates accusés de bâtir des alliances immorales.

Il faut allumer des contre-feux car l'attaque du projet socialiste vient de partout, y compris de l'intérieur des rouages de l'Etat comme ce livre très libéral de Hachemi Larabi "Opinions sur l'économie algérienne" publié par la SNED, entreprise publique dépendant du Ministère de la Culture et de l'Information dirigé alors par le très conservateur Ahmed Taleb Ibrahimi.

A chaque discours de l'année 1974, on comprend que Boumediene veut passer un cap important mais il sent que de puissants lobbies sont à l'œuvre pour l'en empêcher. Il invite ses ennemis potentiels, déjà incrustés au cœur du pouvoir, de quitter le navire car, dit-il, "le socialisme a besoin de ses bâtisseurs".

En cette fin d'année 1974, Boumediene ne rate aucune occasion pour dire sa détermination à contourner les comploteurs qu'il découvre parmi ses plus proches collaborateurs.

Au journaliste égyptien Lotfi El Kholi, Boumediene déclare le 18 Octobre 1974, soit vingt deux jours avant l'assassinat du Ministre de l'Intérieur :
"Avec la fin de 1974, nous terminons la 1e étape de la révolution algérienne pour entamer la 2ème étape au début de 1975; ce sera une nouvelle révolution, celle du socialisme".

Quoi qu'on en dise aujourd'hui, l'assassinat du Ministre de l'Intérieur ne peut être analysé ou compris en dehors du contexte de tension politique, d'affrontement entre l'aile libérale et l'aile sociale du régime, un contexte qui va s'enflammer dès Mars 1975 par l'envoi d'un tract virulent envoyé de Bonn par Mr Kaid Ahmed, très vite imité par Mohamed Lebjaoui qui enverra une déclaration de Genève .

La tension ne retombe pas puisqu'en 1976, quinze mois après la disparition d'Ahmed Medeghri, c'est un manifeste ouvertement assumé par des conservateurs et des libéraux qui est distribué à la presse à Alger au moment où commencent les débats publics sur la Charte Nationale.

Pour certains observateurs, la disparition successive de deux ténors du clan d'Oujda (Kaid Ahmed puis Cherif Belkacem) aggravée par l'assassinat d'Ahmed Medeghri, était peut-être le signe de l'affaiblissement du clan d'Oujda. C'est ce qui explique, selon les mêmes observateurs, l'isolement d'Abdelaziz Bouteflika au moment de la succession de Boumediene.

Si l'information révélée par Mr Youcef Zerarta dans le Huffington Post Algérie selon laquelle Ahmed Medeghri aurait déclaré à Claude Julien, le Directeur du Monde Diplomatique, quelques jours avant sa mort, qu'il se "sentait vraiment menacé", le scénario d'une liquidation politique se confirme même si le Ministre de l'Intérieur n'avait pas exprimé de façon très visible son opposition aux options socialistes de son mentor Houari Boumediene et que, comparé à l'autre rescapé du clan d'Oujda, Abdelaziz Bouteflika, son profil d'homme intègre, sans casseroles, faisait l'unanimité.

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