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Cent fois sur le métier...

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Des serpillières sous plexi. Propres mais ayant gardé les traces d'une vie de peine: vie de parterres, essuyés jusqu'à l'usure. Certaines sont neuves, encore jeunes dirions-nous; d'autres accusent, de front, un passé de travail, leur justification d'objets utiles.

L'artiste aurait pu choisir des brosses à récurer, des manches à balai, ou quelque autre objet courant. L'art est enfant du siècle et notre époque nihiliste a réglé leur compte à toutes les transcendance: dans le lot, se trouvait le concept de beau, désormais tributaire de ce que les faiseurs d'artistes jugent "rentable" d'ériger en œuvre d'art. Or, depuis la "fontaine" de Duchamp, tout (et n'importe quoi) peut être consacré "œuvre d'art". Accord tacite entre les acteurs d'un réseau qui fonctionne en autarcie, sécrétant sa propre légitimité... machine à notoriété, mais surtout planche à billets, car les billets se doivent d'affluer, vu que le produit, même banal à crever, a été récupéré et estampillé par des décideurs, naviguant dans le sens du marché.

Désormais, c'est l'appartenance à un réseau porteur qui fait le talent et décide du beau. Engrenage bien huilé où le dernier mot revient à l'argent. Dès lors, les frontières mouvantes de l'œuvre d'art et du concept de beau, leur adéquation, sans cesse décalée puis réajustée, provoquent, chez un public médusé, le plus élémentaire des questionnements: "c'est de l'art, ça?"

Sur ce terrain glissant, où tout et n'importe quoi se rejoignent, la source vive demeure l'artiste, attelé à son ouvrage: ce matériau qu'il choisit et travaille à sa manière. Discuter du choix et de la manière nous mène sur un chemin où l'irrationnel brouille les cartes. Nietzsche considérait qu'une thèse philosophique n'était que l'autobiographie, voilée, de son auteur. A fortiori, dans l'art où la subjectivité, le ressenti, règnent en maître. C'est après coup, lorsque le travail a "refroidi", qu'il a quitté l'être qui le portait à bras le corps, qu'explications et justificatifs rationnels surgissent, aidés en cela par le réseau qui soutient l'artiste. Dans notre microcosme tunisien, ce réseau, certes agissant, n'a pas la poigne qu'il possède ailleurs: question de nombre d'intervenants, de niveau de vie, de conformisme aussi, cette gangue si épaisse qu'elle formate les regards et infléchit les choix: orner les murs de son salon d'une serpillière sous plexi? Un peu de sérieux, voyons! Les personnes, présentes dans cette galerie, vont louer l'imparable originalité de l'artiste (jamais là où on l'attend...) Les experts hocheront la tête dans le sens du vent: "comme c'est intéressant!" puis se détourneront pour saluer quelque connaissance dont ils pensent beaucoup de mal mais ne disent que du bien...

L'immanence de l'art contemporain a, toutefois, le mérite de placer les êtres devant leur quotidien: monde d'accessoires, abécédaire utile et banal qu'ils ne regardent plus depuis des lustres. Or, voici ce quotidien "racheté" par la grâce d'objets "catapultés" œuvres d'art, alors les gens s'arrêtent et regardent. Parmi ceux qui déambulent ce matin, sourire aux lèvres, il est fort à parier qu'aucun n'avait consacré autant de temps à contempler des serpillières...Quant à l'artiste, interrogée sur son travail, elle évoque un intérêt ancien pour le "matériau-serpillière", son désir de le traverser pour le mener ailleurs, loin des seaux, des détergents et des essorages sans fin. Une promenade, en somme, au hasard des torchons... Résultat: nos serpillières sont en représentation, nettoyées, reprisées, bien tendues, tels des enfants en visite. Sur chacune, l'artiste a indiqué, brodant et s'appliquant, le lieu où la chose a été prélevée. Cet identifiant rudimentaire et anodin n'octroie aucune plus-value à l'objet; recèlerait-t-il, par hasard, l'obscur désir d'extirper la serpillière de l'anonymat placide où sa fonction la cantonne? Mettre de l'humain, partout où la main accède, dans le banal, l'insignifiant, le dérisoire...

Pour nos sensibilités, éprouvées par l'éclipse du divin et la mort des héros, le quotidien devient l'ultime demeure: la lampe qu'on allume au soir venu et qui nimbe de douceur un crépuscule hostile, la paire de savates qu'il suffit d'enfiler pour se blottir dans un cocon de bien-être, ces serpillières qui remettent à neuf un sol, voué à se ré-encrasser très vite... Si le nettoyage figure en bonne place dans la liste ingrate des taches ménagères, la serpillière en est évacuée, ustensile sans âme, juste bon à servir, puis à rejoindre la poubelle, en cas d'usure.

Mais on peut aussi garder la serpillière usée, la laver et déployer une infinie patience à la repriser. Des soirées entières sous la lampe, fil après fil, et voici le torchon appelé à une seconde vie... Il y aurait tant à dire sur ces gestes du quotidien, indéfiniment recommencés! Qui n'a vu sa mère repriser des chaussettes à la veillée? Chaussettes qu'on jetterait aujourd'hui pour racheter des neuves! En vérité, c'est la vie même que ces femmes, tête penchée, s'évertuent à recoudre, y mettant patience et obstination. Une vie qu'on répare le soir, afin qu'elle serve au lendemain. Vie humble, banale et pourtant si précieuse... C'est à elle que la mère, penchée sur son ouvrage, consacre des trésors d'attention, de précision, d'amour. Comme si, raccommoder des bouts de tissus, des bouts de rien, pour en faire quelque chose d'utile, consistait à souffler sur le foyer, pour ranimer, dans l'âtre, une flamme vacillante. Gestes minuscules qui, avec la journée écoulée, ses chaussettes, ses repas, ses livres de classe, préparent, au cœur de la nuit, le jour qui vient. Ne rien jeter, ne pas se détourner, mais se baisser, ramasser, et réparer de tout son cœur, ce qui peut l'être, pour que la vie continue... vie quotidienne, machinale, recommencée jusqu'à l'absurde.

Là, nul besoin de Sisyphe ou Pénélope. Les mythes esquivent l'humilité du quotidien, patchwork de taches sans prétention, accomplies, défaites et sans cesse remises sur le métier... repriser des serpillières devient ainsi, à sa manière, un défi lancé à ce quotidien qui, phénix renaissant de ses cendres, nous invite à toujours recommencer...Mais la tâche importe peu si l'on y demeure présent à soi et au monde ; car comment ne pas voir dans ces gestes répétés, appliqués, aimants, la joie tranquille d'un cœur qui a fait de l'absurde son destin et du quotidien son logis le plus sûr.

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