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Essebsi et Ghannouchi tombent le masque

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CAID ESSEBSI GHANNOUCHI
Zoubeir Souissi / Reuters
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Après avoir été mis pratiquement hors-jeu par le Premier ministre suite au lancement de la campagne contre la corruption et à l'arrestation de Chafik Jarraya, revoilà Béji Caïd Essebsi à la manœuvre pour essayer de reprendre l'initiative et faire avancer ses propres projets. Des projets -faut-il s'en étonner?- qui n'ont rien à voir avec le redressement du pays, mais visent uniquement à renforcer le pouvoir personnel du chef de l'État et à garantir les intérêts présents et à venir de son clan familial. Cela, à travers une entreprise planifiée de restauration de l'ancien régime.

Un discours de diversion

L'offensive s'est déroulée sur plusieurs fronts et a connu différentes phases. Tout a démarré le 13 août dernier à Carthage, avec le discours de Caïd Essebsi sur l'égalité dans l'héritage et le mariage des musulmanes avec des non-musulmans. Le but: lancer une opération de séduction en direction du camp "moderniste", pour le remobiliser autour de lui et réaffirmer son leadership, malmené par des années de collaboration avec Rached Ghannouchi et les islamistes et par les nouvelles ambitions de Youssef Chahed. Il s'agissait, avec ce discours, d'engager une sorte de reconquête idéologique, préalable à la reconquête politique proprement dite.

Attaques contre la Constitution

L'entretien accordé le 7 septembre aux quotidiens Essahafa et La Presse peut être lu comme le deuxième moment de l'offensive. Au début, les commentaires suscités par les déclarations du chef de l'État ont principalement porté sur un passage particulier, celui où il fait une évaluation mitigée de ses rapports avec Ennahdha. Le passage a été monté en épingle, ce qui permettait de ne pas s'attarder sur la gravité des propos tenus dans le reste de l'interview. De fait, les quelques phrases concernant le mouvement islamiste étaient du simple marketing de communication, un peu comme ces articles d'appel que l'on trouve dans les supermarchés, dont l'unique fonction est d'aider à faire acheter les autres produits mis en vente et ne bénéficiant pas de promotions.

De fait, l'essentiel de l'entretien portait sur la Constitution et les institutions, contre lesquelles Béji Caïd Essebsi s'est engagé dans un travail de démolition en règle. Rien ne trouve grâce à ses yeux dans le régime politique actuel, pourtant validé par le vote unanime des députés Nidaa Tounes à l'ANC un certain 26 janvier 2014.

Le grand tort de la nouvelle Loi fondamentale serait, selon lui, qu'elle pousserait trop loin la séparation des pouvoirs et qu'elle doterait les instances constitutionnelles indépendantes de trop... d'indépendance! Dans la phraséologie alambiquée qui est la sienne, cela donne ceci (nous citons d'après La Presse): "La Constitution a créé un système où s'entremêlent les prérogatives entre les institutions constitutionnelles [et elle a aussi] élargi le champ des attributions entremêlées pour toucher également certaines instances constitutionnelles indépendantes [...], ce qui a contribué à affaiblir l'Etat au point que son existence et sa pérennité sont aujourd'hui menacées." Ou encore: "Nous vivons aujourd'hui en Tunisie dans un régime politique 'particulier', où on se soucie de l'indépendance des institutions au point de bloquer le pays et de le paralyser".

Dans la même veine et en d'autres passages de l'interview, Béji Caïd Essebsi s'en prend aux partis (incapables de "s'entendre sur un dénominateur commun qui assure au pays le seuil minimum de stabilité"), à l'ARP (dont le droit de contrôle sur l'exécutif n'est admis que s'il s'exerce "sur la base de dispositions... acceptables") et au gouvernement (dont il dit qu'il est dirigé par un Premier ministre "ambitieux").

Quand on traduit ces déclarations en langage explicite, on comprend sans peine les véritables intentions du chef de l'État:

  • En expliquant les énormes difficultés que connaît le pays par le dysfonctionnement des institutions, il cherche à masquer sa propre responsabilité politique et celle de la coalition qu'il dirige dans le bilan calamiteux de leur gestion des affaires publiques;
  • En dénonçant comme il le fait les institutions constitutionnelles indépendantes, il s'attaque en vérité à ce qui constitue la substance même du régime démocratique, à savoir l'existence de pouvoirs et de contre-pouvoirs, sans lesquels il ne peut y avoir ni pluralisme ni liberté politique;
  • L'objectif réel poursuivi à travers pareille dénonciation est de préparer le terrain à la restauration du régime qui aurait sa préférence: le système présidentialiste d'autrefois, centralisé et autoritaire, où tous les pouvoirs seraient concentrés entre les mains d'un seul homme.

De la part d'un chef de parti quelconque, une ambition de ce genre resterait sans conséquences notables. Elle témoignerait seulement de l'absence de culture démocratique chez son auteur et de sa probable mégalomanie. De la part du président de la République, c'est autrement plus sérieux et inquiétant.

En prêtant serment lors de la cérémonie d'investiture du 31 décembre 2014, Béji Caïd Essebsi s'est engagé sur l'honneur: "Je jure par Dieu Tout-Puissant de préserver l'indépendance de la Tunisie et son intégrité territoriale, de respecter sa Constitution et ses lois, de veiller sur ses intérêts et de leur être loyal". Ce serment, il le bafoue désormais au vu et au su de tout le monde.

La Constitution a établi un régime parlementaire. Elle accorde au Premier ministre l'essentiel du pouvoir exécutif. Et attribue au chef de l'État une fonction prééminente de garant des lois, ainsi que des prérogatives exécutives dans trois domaines de souveraineté: la Défense, les Affaires étrangères et la Sécurité. Béji Caïd Essebsi a été élu sur cette base. Mais pour lui aujourd'hui, ce n'est manifestement pas assez. Ses empiètements incessants - les siens et ceux de son clan - depuis début 2015 sur l'action du parlement et du gouvernement (et dans la vie interne de Nidaa Tounes) ne lui suffisent plus. Il veut maintenant changer la Constitution et le régime. Il veut être un "vrai président", comme Bourguiba ou Ben Ali. Il veut réunir entre ses mains toutes les prérogatives et tous les privilèges. Il veut pouvoir affirmer son pouvoir personnel, son autorité absolue sur tous les rouages de l'État. Et il n'hésite plus, pour parvenir à ses fins, à saper la légitimité de la Constitution et du régime politique qu'il a prêté serment de protéger et défendre.

Dans un pays aux structures démocratiques fermement établies, il aurait été rappelé à l'ordre par qui de droit et forcé de se rétracter. Faute de quoi une procédure de destitution aurait été engagée à son encontre, pour manquement délibéré à sa charge. En Tunisie, nous n'en sommes pas là. La Cour constitutionnelle n'a toujours pas été mise en place. Mais cela ne devrait pas empêcher les citoyens, y compris à titre individuel, de faire leur devoir et de dire solennellement qu'il y a des lignes rouges à ne pas franchir, même - et surtout - quand on est président de la République.

En démocratie encore, lorsque l'on veut apporter des modifications substantielles au texte de la Constitution, on attend les élections générales suivantes. On développe ses arguments et ses propositions de réformes lors de la campagne électorale et ce n'est qu'ensuite, une fois élu avec une majorité suffisante, que l'on peut procéder aux modifications souhaitées, celles-ci ayant été approuvées par le suffrage populaire. On ne change jamais la règle du jeu à mi-mandat.

Report des élections

Autre manquement inadmissible: le report sine die des élections municipales. Le pays est sans conseils municipaux élus depuis bientôt sept ans, avec des conséquences pénibles dans bien des domaines de la vie quotidienne: trottoirs envahis par le commerce parallèle, rues transformées en décharges publiques, éclairage nocturne défaillant dans de nombreux quartiers, circulation routière chaotique, délabrement du mobilier urbain, constructions anarchiques, etc.

Les élections devaient se tenir en 2015, puis en 2016. Chaque fois, des prétextes furent trouvés pour les repousser. Après avoir mené de larges consultations avec les parties concernées, l'ISIE (l'instance indépendante des élections) les a finalement fixées au 17 décembre prochain. Dans l'interview donnée à Essahafa et à La Presse, répondant à la question de savoir s'il allait signer le décret de convocation du corps électoral (la date butoir est le 17 septembre), Béji Caïd Essebsi s'est contenté de propos dilatoires, d'où il ressort qu'il n'y aura pas d'élections municipales cette année non plus.

Ce report représente un scandale supplémentaire. Ce qui se cache derrière son attitude, c'est la conviction que son parti, Nidaa Tounes, risque fort de les perdre. On voit la gravité de la dérobade: après le refus des contre-pouvoirs, nous sommes ici devant un refus caractérisé de l'alternance, l'autre pilier fondamental de l'État démocratique.

Avec un tel précédent, on peut à juste titre s'interroger sur la suite. Si Caïd Essebsi ne veut pas aujourd'hui des municipales parce qu'il pense qu'il ne peut pas les gagner, qui garantit qu'il n'agira pas de la même manière demain aux législatives et aux présidentielles, s'il estime n'avoir pas de chances de les remporter? À moins de faire alors ce que, de son propre aveu, il a toujours fait sous Bourguiba et Ben Ali quand il était chargé d'organiser des élections: les trafiquer.

Un nouveau parti pour remplacer Nidaa Tounes

La question du report des élections municipales nous amène à traiter d'un autre volet de la stratégie de reprise en mains du chef de l'État: la création d'un nouveau mouvement politique pour remplacer Nidaa Tounes. Sévèrement amoindri par les vagues de départs et de scissions consécutives au coup de force fomenté depuis Carthage pour imposer Hafedh Caïd Essebsi à sa tête, le parti a perdu la première place à l'ARP, au profit d'Ennahdha qui dispose maintenant du plus gros contingent de députés.

Comment rétablir les équilibres antérieurs et retrouver une majorité, parlementaire d'abord, électorale ensuite? Pour comprendre pleinement les manœuvres qui se déroulent en coulisses à ce sujet, il faut les replacer dans le contexte plus vaste de la géopolitique régionale.

Le monde arabe a connu de profondes mutations ces dernières années. Des mutations qui se sont récemment accélérées avec l'entrée en scène de la Russie et l'écrasement programmé de Daech et des autres groupes armés jihadistes, en Syrie, en Irak, au Liban, et bientôt dans la Libye voisine. Cette évolution a radicalement modifié la donne dans toute la zone Afrique du Nord/Moyen-Orient. Elle a contraint les commanditaires directs du terrorisme islamiste - les pétromonarchies du Golfe et la Turquie - à se démarquer de lui, pour se dédouaner et camoufler leur défaite.

La volte-face de ces États englobe les organisations de la mouvance Frères musulmans, hier tenues à bras le corps, aujourd'hui vilipendées, réduites à la défensive et condamnées à perdre la plupart de leurs soutiens extérieurs, quand elles ne sont pas ouvertement réprimées et pourchassées comme en Égypte.

Ce nouvel environnement régional a des répercussions immédiates sur notre situation politique intérieure:

  • Il oblige Rached Ghannouchi et les islamistes d'Ennahdha - organisation majeure de l'internationale FM - à faire profil bas ; ce qui explique pourquoi Béji Caïd Essebsi peut se permettre de les bousculer, en étant d'avance certain qu'ils courberont l'échine et avaleront toutes les couleuvres pour rester dans la coalition dirigeante;
  • Il pousse simultanément plusieurs fractions du camp dit "moderniste" - et pas seulement les groupes formés à partir des scissions de Nidaa Tounes - à vouloir se rassembler pour constituer un large rassemblement politique, capable de tirer profit de l'affaiblissement d'Ennahdha, pour marginaliser davantage le parti islamiste et finir par le chasser des postes de pouvoir qu'il détient encore. (Les partisans d'une telle ligne, en Tunisie et ailleurs, sont fortement appuyés par les Émirats sur le plan financier.)

C'est d'ailleurs à l'initiative de ces fractions (notamment Machrou Tounes et Tounes Awalen) qu'un bloc de huit partis a demandé, le 5 septembre, l'ajournement des élections municipales, demande agréée le surlendemain par le président de la République dans son interview.

Le report n'est donc pas seulement lié à l'état de faiblesse de Nidaa Tounes, il est également lié à un processus non encore abouti de création d'un mouvement politique de substitution.

Un gouvernement à forte coloration RCD

Autre pièce à ajouter au puzzle: la formation du deuxième gouvernement Chahed. Initialement, il s'agissait d'un simple remaniement partiel, portant sur trois portefeuilles dont les titulaires avaient démissionné ou été écartés. Cependant, après le lancement de sa campagne mani pulite en mai dernier, le Premier ministre avait déclaré qu'il allait procéder à une réorganisation d'ensemble de l'équipe ministérielle, de façon à disposer d'un gouvernement ramassé, homogène et non soumis aux interférences partisanes. Un gouvernement, autrement dit, apte à conduire la "guerre contre la corruption" et à engager les "réformes indispensables au redressement du pays".

Les négociations autour de la composition ont duré des mois, au cours desquels Youssef Chahed a été peu à peu dépossédé de la gestion effective du dossier. Au final, on est très loin des objectifs qu'il avait fixés.

Annoncé le 6 septembre, le nouveau gouvernement compte 36 membres (28 ministres et 8 secrétaires d'État). Il est bien moins ramassé que le premier. Le Premier ministre réclamait une équipe reconnaissant son autorité, il se retrouve à la tête d'un gouvernement où les départements les plus importants (Intérieur, Justice, Défense, Affaires étrangères, Finances, Education nationale, etc.) sont attribués à des fidèles de Béji Caïd Essebsi. Le poids des partis - et principalement de Nidaa Tounes et d'Ennahdha - est plus accentué, alors qu'il souhaitait le réduire. Il prétendait vouloir former un "gouvernement de combat" pour s'attaquer aux intérêts mafieux dans l'économie et l'administration, il se retrouve avec une équipe où plus de la moitié des ministres sont issus de l'ancien système Ben Ali, une présence si massive et impudente qu'elle a même alerté les médias étrangers .

Au total, Youssef Chahed apparaît plus entravé aujourd'hui qu'il ne l'était hier.

Loi de réconciliation: la corruption réhabilitée

La stratégie de réhabilitation de l'ancien personnel politique de la dictature a été couronnée, si l'on puit dire, le 13 septembre, soit une semaine après la formation du nouveau gouvernement. Elle a été avalisée par le vote à l'ARP de la loi dite de "réconciliation économique", qui arrête les poursuites judiciaires pour cause de corruption - grâce aux voix conjuguées de députés de Nidaa Tounes et d'Ennahdha. Un vote obtenu sur un texte au contenu anticonstitutionnel avéré, puisqu'il contrevient aux procédures de la justice transitionnelle, définie par la Constitution comme étant du ressort de l'instance indépendante IVD (Instance vérité et dignité) mise en place en décembre 2013.

Sur le plan pratique - mais davantage sur le plan symbolique - le vote de cette loi scélérate représente un vrai tournant politique. Il marque un moment décisif de rupture, dans la mesure où Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, en parfaite connivence, ont définitivement tourné le dos aux aspirations exprimées voilà sept ans lors du soulèvement populaire, pour se rallier corps et âme aux anciens réseaux de Ben Ali, à ses hommes et à leurs turpitudes.

Le père, le fils et la dérive dynastique

Dernière touche à ce tableau peu glorieux: la mise sur orbite du fils par le père. Béji Caïd Essebsi ne veut pas seulement rétablir l'ancien régime tout en restant à sa tête, il veut aussi s'assurer que les bâtons de commandement demeureront la propriété de son clan familial après son départ de Carthage, qu'il souhaite le plus lointain possible. Ce délire dynastique, sans doute exacerbé par l'obstination que donne le grand âge, s'était déjà manifesté en décembre 2015, lorsqu'il imposa son fils aîné Hafedh à la direction de Nidaa Tounes. Mais ses ambitions pour lui ne s'arrêtaient pas là.

Un des ministres du nouveau gouvernement Chahed était député et représentait les Tunisiens à l'étranger (Allemagne). Sa nomination rendait libre son siège. Dans les heures qui suivirent, des "sources autorisées" faisaient savoir que le fils était candidat à l'élection partielle qui allait s'ensuivre. L'information intrigua tout le monde. Des journalistes curieux cherchèrent alors à savoir ce qui se cachait derrière l'annonce et découvrirent rapidement le fin fond de l'affaire.

La candidature de Hafedh Caïd Essebsi n'était que le premier étage d'une fusée - ou d'un pétard - en comptant trois. Le deuxième étage, au lendemain de l'élection, serait sa désignation comme chef du groupe parlementaire de son parti. Quant au troisième étage, il consisterait ensuite à le propulser à la présidence de l'ARP. C'est-à-dire au second poste de pouvoir dans le pays, permettant d'être nommé président de la République par intérim en cas de vacance du titulaire. Nos journalistes curieux ne savent pas si l'on a déjà préparé à Carthage le plan de carrière d'un éventuel petit-fils.

On dit que le pouvoir corrompt. L'envie forcenée de pouvoir absolu doit corrompre jusqu'à la démence. Quoi qu'il en soit, au soir de sa vie, Béji Caïd Essebsi s'est définitivement écarté de l'exemple de Bourguiba, dont il continue néanmoins de se réclamer. Il ne court pas seulement après la restauration de l'ancien régime; il cherche à aller plus loin dans le passé. Son atavisme de caste le pousse à vouloir carrément revenir au système beylical précédent. C'est pitoyable et grotesque.

Les masques sont tombés et c'est salutaire

Lorsque l'on met bout-à-bout les divers éléments qui viennent d'être exposés - les annonces du 13 août concernant les femmes ; l'interview du 7 septembre et le réquisitoire contre la Constitution et la démocratie ; le renvoi des élections municipales ; les contacts tendant à créer un nouveau parti pour remplacer Nidaa Tounes ; la neutralisation du Premier ministre Chahed ; le vote de la loi de réconciliation le 13 septembre ; la rampe de lancement aménagée pour Hafedh Caïd Essebsi -, on aboutit à la conclusion évidente que nous sommes bien devant un plan global, manifestement réfléchi et calculé.

Ce plan vise à effacer tous les acquis obtenus depuis le renversement de Ben Ali et à rétablir l'ordre des choses existant auparavant. Et cela, dans deux dimensions essentielles: la dimension économique, par la réhabilitation des pratiques mafieuses ; la dimension politique, par l'élimination des contre-pouvoirs et l'étranglement des libertés.

En vérité, cette entreprise de restauration n'a rien de très nouveau. Plusieurs aspects du plan que l'on vient de détailler étaient connus et avaient commencé à être mis en œuvre depuis un certain temps. Mais il s'agissait jusque-là d'initiatives partielles, séparées, qui semblaient indépendantes les unes des autres, et dont le sens véritable n'était pas toujours facilement perçu. On avait affaire à une forme de restauration rampante, insidieuse, insaisissable, quelque chose comme une lente contagion souterraine, qui progressait d'autant plus dangereusement qu'elle restait masquée. Et dont les effets sur la population étaient d'autant plus démoralisants qu'on ne pouvait ni les saisir pleinement, ni les combattre avec efficacité.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Sans doute alarmé par la popularité grandissante de Youssef Chahed suite au déclenchement de la campagne de lutte contre la corruption, Béji Caïd Essebsi a rejeté toute mesure et toute prudence. Agissant dans l'urgence, il s'est dévoilé. Il se présente désormais tel qu'il est réellement: un homme du passé, refusant viscéralement la Tunisie qui a émergé après le 17 décembre 2010, employant toutes ses forces à la combattre et la détruire, pour la ramener à ce passé hors duquel lui ne peut vivre et dont elle ne veut plus. (Dans l'interview donnée à Essahafa et à La Presse, il parle de notre révolution comme d'une parenthèse de "haine", de "colère" et de "revanche", une parenthèse qu'il faut vite "refermer").

En l'espace d'un mois - entre le 13 août, discours de diversion sur les femmes et le 13 septembre, vote de la loi de réconciliation -, il a abattu toutes ses cartes et s'est définitivement démasqué, démasquant en même temps Rached Ghannouchi comme son principal allié - et son principal complice - dans leur projet réactionnaire commun.

Pour beaucoup, cette révélation a constitué un choc, mais celui-ci est fondamentalement salutaire. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Nous savons exactement qui est qui. Plus précisément, nous savons dorénavant de manière définitive qui fait partie du camp des ennemis de la révolution. Cette clarification - qui ne se réalise jamais d'un coup, qui exige un temps de décantation relativement long - est d'une portée politique considérable.

Durant près de sept ans, ces hommes et leurs partisans ont pu tromper le pays en se présentant comme des agents de progrès et de changement. Au lendemain du 14 Janvier, ils étaient tous devenus subitement révolutionnaires. Tout en poursuivant leur travail de sape en sous-main, ils pouvaient tenir des discours où ils reprenaient à leur compte les mots d'ordre de la révolution ("fidélité aux martyrs", "droits de l'homme", "élections libres", "lutte contre la corruption et les privilèges", "combler le fossé entre le pays côtier et le pays profond", etc.). Cela a d'abord été le cas avec Rached Ghannouchi et les islamistes en 2011 et 2012. Cela a ensuite été le cas avec Béji Caïd Essebsi et Nidaa Tounes en 2013 et 2014. Cela a continué un moment après 2015, lorsqu'ils se sont installés ensemble au pouvoir. À présent, tout cela est derrière nous. Les masques sont tombés. Irrémédiablement.

Aujourd'hui, ils agissent enfin à découvert. Non parce qu'ils se sentent forts, mais parce qu'ils sont acculés et qu'ils jouent leur va-tout. Du point de vue de la poursuite du processus révolutionnaire, c'est une excellente nouvelle. Nous disposons maintenant d'adversaires clairement identifiés - la coalition Nidaa Tounes-Ennahdha, autour du duo Béji Caïd Essebsi-Rached Ghannouchi -, sur lesquels plus personne ne peut nourrir la moindre illusion. Nous pouvons par conséquent nous rassembler contre eux, les isoler, les combattre et les vaincre.

D'ailleurs, cela a déjà commencé. La contestation du projet de restauration a été immédiate. Elle s'est exprimée dès la mi-septembre de multiples manières. On peut d'ores et déjà prévoir que le mouvement d'opposition va grandir et s'amplifier et qu'il finira par provoquer un réalignement général des forces politiques et sociales. Les démarcations s'établiront alors entre partisans et adversaires de la révolution démocratique, et non plus autour des clivages identitaires que Nidaa Tounes et Ennahdha exploitaient jusque-là, pour précisément barrer la voie à la révolution.

Ils ne passeront pas

On peut l'affirmer d'emblée: le plan de restauration a beau avoir été médité et réfléchi, il ne passera pas. Malgré les apparences, il souffre en effet de nombreuses faiblesses, aussi bien objectives que subjectives.

Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi sont ensemble aux commandes depuis trois ans. Leur bilan dans la gestion du pays et de l'État est désastreux. Les deux hommes y ont laissé une grande part de leur crédibilité et de leur prestige. Même l'ascendant exercé sur leurs troupes respectives s'est beaucoup affaibli, comme on a pu le constater en août dernier avec l'opération de diversion qu'ils ont tenté - et qui a avorté -, l'un en agitant le drapeau du droit des femmes dans l'héritage, l'autre en réclamant, en écho, le rétablissement des habous et de la zakat.

Leur autorité est largement épuisée. Ce qui signifie qu'ils n'ont plus la possibilité de mobiliser la population autour d'eux et qu'ils peuvent encore moins compter sur l'appui de l'appareil d'État pour espérer une aide quelconque dans un éventuel coup de force.

Regardons maintenant les divers éléments de la manœuvre politique engagée. Ils reposent sur des contradictions internes majeures, proprement insolubles. Béji Caïd Essebsi veut modifier la Constitution pour se faire attribuer l'essentiel du pouvoir exécutif. Il table sur les votes des députés Ennahdha pour faire adopter une révision dans ce sens. Coincés comme ils le sont, les islamistes peuvent concéder certaines prérogatives supplémentaires, mais ne peuvent aller jusqu'à accorder tout ce qu'il demande. S'ils le faisaient, ils n'auraient plus barre sur lui et se retrouveraient littéralement sans défense. La voie légale pour l'obtention des pleins pouvoirs est donc, elle aussi, bouchée.

Reste la solution de rechange: la création d'une formation politique majoritaire alternative pour remplacer Nidaa Tounes. En dehors du fait qu'un tel objectif est incompatible avec la poursuite de l'alliance avec Ennahdha, tout progrès réel à ce niveau exige que soit réglée au préalable la question du leadership. Pour garder le contrôle sur le nouveau mouvement, Béji Caïd Essebsi cherchera à imposer son fils à sa tête. Et on ne voit pas comment Machrou Tounes ou Tounes Awalen, pour ne prendre qu'eux, accepteraient qu'il en soit ainsi alors qu'ils se sont séparés de Nidaa Tounes précisément parce qu'ils refusaient un tel dictat. Le projet de parti de remplacement paraît ainsi condamné à ne jamais dépasser le stade du projet, en dépit de tous les efforts que ne manqueront pas de dépenser les Émiratis pour le voir aboutir.

Les dernières observations renvoient à une autre faiblesse de l'opération de restauration envisagée, sans doute sa faiblesse la plus rédhibitoire. Il s'agit, on l'aura deviné, de l'entêtement forcené que met le président de la République à vouloir favoriser coûte que coûte la passation du pouvoir à son fils aîné.

Rached Ghannouchi le soutient dans son extravagance, dans laquelle il croit avoir trouvé le moyen de garantir une alliance à long terme des islamistes avec Nidaa Tounes. Mais il est bien seul dans ce cas.

Ce fantasme dynastique, qui a déjà fait exploser le parti, révulse les Tunisiens. Ils y voient, à juste titre, une atteinte à leur dignité reconquise après le renversement de Ben Ali et de son clan.

Homme d'autrefois, vivant dans l'avant 14 Janvier, Caïd Essebsi paraît incapable de comprendre la force de leurs sentiments de rejet. Plus il s'obstinera à servir les intérêts de son fils et de sa famille, plus le rejet croîtra.

Les tâches de l'heure

Le plan de retour à l'ancien régime que nous venons d'analyser est certes miné par de vraies incohérences. Mais les incohérences ne suffiront pas, seules, à entraîner l'échec de l'offensive réactionnaire en cours. Pour la faire reculer et en triompher, il faut se battre. Et pour se battre de manière efficace, il faut soi-même disposer d'un plan et d'une stratégie.

En fonction de tout ce qui précède, nous pensons utile d'insister sur les objectifs de lutte suivants:

1 - Il faut lancer une vaste campagne d'information et de dénonciation, pour expliquer la gravité réelle des buts que Béji Caïd Essebsi cherche à atteindre. Cette campagne doit être menée en Tunisie et à l'étranger, pour le priver des soutiens que sa démagogie et ses manœuvres dilatoires pourraient lui gagner, pour l'isoler davantage et l'affaiblir.

2 - La dénonciation de Caïd Essebsi et de Nidaa Tounes doit être indissociable de la dénonciation de Ghannouchi et d'Ennahdha. Les deux hommes et leurs deux partis sont les deux faces d'un même système. Ils forment ensemble le noyau dur des forces rétrogrades qui s'opposent à la poursuite de la transition démocratique. Il faut les attaquer ensemble et dénoncer systématiquement leur collusion. Cibler uniquement Caïd Essebsi servirait directement les islamistes; cibler uniquement Ghannouchi servirait directement Nidaa Tounes (et le RCD, qui se camoufle derrière lui). Or nous avons besoin de les faire reculer tous les deux, parce que les deux constituent aujourd'hui une menace pour le pays et ses libertés.

3 - La lutte doit être menée dans le cadre unitaire le plus vaste possible. Toutes les forces - politiques, sociales, civiles, professionnelles, intellectuelles, artistiques, sans oublier les forces de la jeunesse -, toutes ces forces extérieures à la bipolarisation doivent y participer et prendre leur part dans le combat. L'affrontement identitaire des dernières années agissait comme une sorte de guerre de religion: il séparait ceux qui devaient rester unis et unissait ceux qui devaient rester séparés. Ces faux clivages idéologiques doivent désormais être abandonnés derrière nous. L'adversaire est aujourd'hui clairement défini. Tous ceux qui s'opposent à lui ont à réapprendre à se parler, à se faire mutuellement confiance et à agir en s'appuyant les uns sur les autres.

Il n'y a pas de salut pour le pays et pour la démocratie si nous ne nous montrons pas capables de réinventer le travail en commun, en impliquant dans l'action unitaire un très large éventail d'acteurs.

4 - Le travail collectif doit pouvoir se matérialiser rapidement. On doit se tenir prêt à affronter une échéance politique qui peut être fixée d'un jour à l'autre: c'est l'élection législative partielle à laquelle doit se présenter Hafedh Caïd Essebsi, dont on sait déjà qu'il aura l'appui de Nidaa Tounes et d'Ennahdha. Il convient de lui opposer un candidat unitaire, choisi d'un commun accord et bénéficiant du soutien de toutes les forces patriotiques et démocratiques. Il est nécessaire d'infliger une sévère défaite au fils, pour empêcher les dérives institutionnelles que son élection ne manquerait pas de provoquer. Il faut écraser le complot dans l'œuf.

5 - Nous devons également être prêt pour les élections municipales. Puisque la date du 17 décembre a été repoussée, il faut faire pression pour obtenir une nouvelle date, la plus rapprochée possible. Et entrer en campagne avec des listes citoyennes unitaires. Étant donné la disproportion des moyens financiers en présence, étant donné aussi le mode de scrutin en vigueur:

- Avec des listes unitaires, on pourrait gagner dans de très nombreuses villes ;
- Avec une multiplicité de listes d'opposition, on est assuré de perdre presque partout.

6 - Pour revenir sur la nécessité de créer le front de résistance le plus large qui soit, il semble indiqué de demander aux quatre organisations (UGTT, UTICA, LTDH et Ordre des avocats) qui ont parrainé le Dialogue national en 2013 de reconstituer un comité de liaison. Politiquement et symboliquement, la mesure revêtirait une grande portée.

Le "Quartet" a reçu une distinction prestigieuse pour avoir garanti la poursuite pacifique de la transition. Le prix Nobel rendait hommage à son action passée, mais il l'engageait aussi pour le présent et pour l'avenir. Par ses conséquences possibles sur le sort du processus démocratique, la crise politique d'aujourd'hui n'est pas moins grave que celle que nous avons connue il y a quatre ans. Dans ces conditions, il est parfaitement légitime d'inviter les composantes du Quartet, et notamment l'UGTT et l'UTICA, à se réengager et à prendre une initiative commune, pour rappeler à la coalition au pouvoir les lignes rouges à ne pas franchir.

7 - Sur un autre plan, il semble également opportun d'exercer un maximum de pression sur le Premier ministre Youssef Chahed, pour l'amener à assumer la plénitude de ses prérogatives constitutionnelles, en qualité de principal dépositaire du pouvoir exécutif. Si nous parvenons à le porter sur ce terrain, s'il comprend qu'il bénéficierait alors du soutien du pays et que c'est la seule façon pour lui de préserver son avenir politique, une grande part des manœuvres du président de la République resterait sans effets, parce qu'il n'aurait plus le moyen de les faire aboutir.

8 - De manière plus fondamentale, pour mettre en échec les plans du tandem Essebsi-Ghannouchi, il faut lutter pied à pied pour sauvegarder les espaces de liberté conquis après 2011. Pour faire avancer ses projets, la coalition dirigeante a besoin de réduire ces espaces, puis de les supprimer. C'est ce qu'elle s'efforce de faire sans arrêt depuis trois ans. Pour faire avancer nos propres projets, nous avons besoin, en revanche, de protéger ces espaces et de les étendre.

C'est sur le terrain des libertés que se dérouleront les batailles décisives. Nous devons apprendre à ne rien laisser passer en ce domaine, pas mêmes les petits empêchements et les petites restrictions. Au contraire, c'est en multipliant les petites résistances au quotidien que nous accumulerons les forces qui prépareront les grandes victoires à venir.

9 - La lutte pour la démocratie a une dimension politique centrale, mais a aussi une dimension sociale non moins essentielle. Il y a sept ans, lors du soulèvement, les exigences populaires étaient d'ailleurs en même temps politiques et sociales.

Les grandes composantes humaines de ce soulèvement - le monde paysan, les masses déclassées des quartiers périurbains, le peuple des fonctionnaires et des salariés, la classe moyenne, la jeunesse - ont vu leurs conditions d'existence empirer depuis, au lieu de s'améliorer. Les luttes qu'elles ne cessent de mener, très souvent dans l'isolement, pour réclamer leurs droits économiques et sociaux, ces luttes sont légitimes et ce sont des luttes fondamentalement démocratiques.

Il est de la plus haute importance, dans la période qui s'ouvre, de jeter un maximum de liens et de ponts entre le combat pour les libertés et le combat pour les revendications. Pareille jonction serait profitable pour l'ensemble des acteurs. Elle donnerait aux luttes sociales la résonnance nationale qui leur manque encore, et aux luttes politiques la profondeur démographique qui leur fait encore défaut.

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Les révolutions commencent toujours par des soulèvements populaires spontanés. Le drame des soulèvements spontanés, c'est qu'ils ne disposent pas, quand ils se déclenchent, des partis, des programmes, des idées, des visions ou encore des figures, qui leur soient adéquats et qui puissent les conduire directement à un triomphe immédiat et définitif. Que se passe-t-il alors? Il se produit ce que nous connaissons depuis le 14 Janvier. Faute d'alternative appropriée, le peuple soulevé se rabat sur les partis, programmes, idées, visions et figures existants - qui sont tous des prolongements ou des appendices du passé -, en croyant pouvoir les reconvertir pour servir son désir de changement et d'émancipation.

Mais la méprise ne dure qu'un temps. Le peuple insurgé commence par faire crédit à ces appendices du passé, il les élit, les élève et ensuite, constatant son erreur, il s'en détourne et les abaisse. En Tunisie, nous avons d'abord élevé Ennahdha et Ghannouchi (2011), puis Nidaa Tounes et Essebsi (2013) et, enfin, pour faire bonne mesure, nous les avons installés ensemble au pouvoir (2015), pour découvrir, vite après, que nous nous étions encore trompés. Leur perte d'influence concomitante a d'ailleurs débuté dès les premiers mois de leur cohabitation.

Pour qui sait voir plus loin que la surface des choses, cela signifie que notre révolution est toujours vivante et qu'elle avance. Non pas malgré, mais grâce à ses erreurs. Nous sommes en train de nous défaire des appendices du passé. Et nous sommes simultanément en train de nous engager dans la création des instruments de libération adéquats - partis, programmes, idées, visions et figures - pour mener la révolution démocratique à son terme.

En dépit des difficultés du moment actuel, une nouvelle étape commence, riche en luttes et en promesses. Nous allons gagner, parce que nous devons gagner.

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