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Sadek, mon frère le Nageur

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SADEK AISSAT
Patrick BOX via Getty Images
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Pour Sid Ahmed et Aziz

Je n'ai pas connu Sadek Aissat. Je le reconnais fraternel. C'est ainsi que je l'ai toujours ressenti et le ressens. Il y a des êtres que nous n'avons pas eu la chance de connaître mais qui nous parlent, qui nous aident à vivre et qui nous apprennent à nager quand nous sommes saisis par la tempête. Des êtres qui nous sont chers et qui comptent dans nos vies.

Des boussoles. Sadek Aissat est de ces êtres. C'est ainsi que je le vis. Peut-être comme il l'écrit: "D.Z. m'a révélé cette vérité simple, que les histoires des autres qui nous troublent sont celles dans lesquelles peut se réfracter notre trouble propre parce que nous y reconnaissons une part de notre histoire, une part de nos histoires possibles."

C'était au lycée. Nous étions en plein printemps ; en pleine révolte soldée par des morts, des blessés, certains handicapés à vie et la trahison. Nous étions des enfants révoltés, nous portons une colère saine, un orage. Nous étions -sommes toujours- exposés à la manipulation des uns, à la voracité des autres ; nous étions des petits destinés à nourrir l'ogresse, nourrir les vieilles féodalités meurtrières.

Au bout, nos rêves. Nos mains nues. Nos chants. Nous étions -sommes-nous- des fleurons d'un pays qu'on avait et qu'on condamne à la violence, la rapine, la corruption et rarement au possible, au langage doux de la fraternité et à l'espérance. Des êtres naissants.

Dans notre pravda, Le Matin, chaque jeudi, nous étions nombreux à lire sa chronique, Café Mort avec celle de SAS, Tag Ala man Tag. Nous commencions la lecture du journal par la dernière page. Ca nous lavait la tête et nous apprenait à connaître autre chose que le mensonge et la propagande ; les cadavres et les scandales. Ca nous ouvrait les yeux sur l'autre face de nous-mêmes. Ca nous aidait à préserver et à défendre les rêves, la vie sans cesse menacée par les loups. Ca réveillait en nous autre chose que le langage ordurier des "rendements de compte", "les clans", la haine, la hogra, la spécialité de la presse : la cuisine du malheur.

Combien de compatriotes qui parlaient -parlent- ce langage de lucidité et de fraternité ? Combien de compatriotes qui parlaient -parlent- ainsi : "Tous les discours sont vains puisqu'ils ne vous ont pas préservés de la mort. Vous payez pour nous tous le prix de la liberté, le droit que nous avons d'être encore des hommes. Et rien ne sera plus comme avant. Ceux qui voudront faire de la politique devront aller à la l'école de votre désespérance. Et de vos rêves".

Ce coin du journal était comme un ilot. Nous apprenions à nager. A l'époque, c'était aussi à cause des post-it. Je découpais les chroniques et les conservais. Parfois, nous anticipons sur l'avenir ; nous le vivons avant même de le connaître. C'est en se frottant aux livres que nous découvrions cette vérité : il n'y a pas de hasard dans la vie et que les humains "pris dans la tourmente des destins qui les dépassent", parlent à tous les humains.

Nous sommes embarqués dès notre propre naissance. Parce que c'est plus tard, en France que j'ai réellement lu et relu son œuvre, dois-je dire aussi vécu l'étrange rêve du nageur. Senti combien des êtres que nous n'avons jamais rencontré fortifient en nous le désir de demeurer vivant et deviennent ainsi des alliés, des frères de vie.

Un ami mordu du chaabi, Aziz m'a dit , il y a quelques jours, que durant notre première rencontre, nous parlions de cette œuvre, Le Nageur. C'était dans un café à Alger. J'avais souri. Il a lu, fait lire autour de lui. Il a aussi connu la déglingue. J'étais secoué m'a-t-il dit. Comment ne pas être secoué par ce plongeon ? Comment être insensible à ce chant, triste et vivant.

Tellement vrai. Dans ce qu'il écrit, j'ai reconnu des choses et même vécues d'autres, de choses intimes qui ont aiguisé ma curiosité allant jusqu'à m'intéresser à la personne de l'écrivain, car derrière une œuvre singulière, il y a un être singulier. Des pages hérissées de douleur, de solitude mais pleines d'espérance, palpitantes de fraternité. Son œuvre parle le langage de l'humain. C'est là la puissance d'une œuvre, c'est là le sens d'une œuvre, de l'oeuvre.

J'aime me souvenir de cette époque -l'exil nous fait sentir que nous avons vécu plusieurs vies en une- parce que notre avenir y est. Je me dis que nous étions en quelque sorte en préparation au grand large : la vie. Et la vie, c'est dans la tourmente qu'elle se fait sentir. Et que la réhabilitation des choses est le sens même du vivre. Etre dans la vie n'a pas besoin de grand-chose, les seules béquilles: le battement de son coeur.

Comment rester vivant parce que l'exil ça attaque le cœur ; ça cisaille l'âme. Ca naufrage. Et Sadek Aissat m'a aidé à y voir plus clair même si le brouillard nous dribble encore le regard et le froid toujours coriace menace de ses crocs. Comme tout écrivain digne, il a pris le risque d'ouvrir sa poitrine ; descendre au-dedans de lui même. Il a joué sa peau. Il ne s'est pas contenté d'habiller, d'ajuster les mots pour que ça fasse beau, il a tranché dans le vif. Il fait chanter la langue. Il a ensauvagé la langue. Il a écrit dans le sang, revenu à sa condition de barbare.

On ne peut pas supporter longuement ce lourd fardeau. Il a mis son âme dans ce qu'il a écrit. Et c'est peut-être pas un hasard si son cœur s'est arrêté de battre une nuit d'hiver : "...quand on écrit on va vers le cœur, de droite à gauche".

Sadek m'apprend à nager et à ne pas désespérer du rivage. Car nager est la première lettre du rivage. "Se maintenir au-dessus de ce trou noir... Ne pas se laisser prendre...sans retour...Sauter". Son œuvre, ce qui survira après la mort, battra, apprend à faire battre la vie. Elle nous apprend à garder les yeux ouverts sur la vie, sur ce qui reste à vivre et ce qui est digne d'être vécu.

Texte publié initialement dans Le Colibri N°7, Journal du Bab-Ilo

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