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Rien désormais n'arrêtera la chanson

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MANDOLE ALGERIAN
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A Ahcene, l'oiseau foudroyé par la neige

Il est né un jour d'hiver, sur cette haute colline qui domine le pays, alors que le feu de la guerre incendiait les champs, asséchait les rivières, envoyait les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes, les maisons, les arbres à la canonnade  du temps. Le profond chant du pays s'éleva alors dans les champs, dans les étoiles, dans la poussière, désir fortifiant la rage de vivre  car les hommes n'ont pas oublié de vivre malgré la misère, la mort, le froid et le poignard de l'Assassin ... n'est ce pas là leur combat ?

Et de ses montagnes s'élevait la fureur d'être... 
 
Ils font des enfants  dans le ventre  de la guerre, des êtres couchés sur la blessure mais êtres naissants; parenthèses ouvertes sur l'avenir ... et comme par miracle, un enfant portait les grondements des chars dans la voix, portait des rivières dans la poitrine non pour détruire mais vivre libres des remparts, des barbelés et des esclavitudes...
 
Il fera éclore plus tard sur ses lèvres fiévreuses le saut de la perdrix, la fièvre de l'amoureux, l'amertume de l'exilé, la mort, la déshérence qui ronge à présent le pays, et mit ses pieds là où l'on a peur d'y laisser sa vie. Quand on goûte à  la vérité, on se bat...
 
Enfant, il promet de faire entendre le grondement des enfances meurtries et des saisons à venir... Un jour, il mit le feu à une maisonnette en paille et ce geste devint alors puissance de commencement, brûlure qui traversa le temps, le sien, le nôtre...  Les morts, les viols, les trahisons, les mensonges, les bâillonnements n'ont pas mitraillé l'avenir... et lui, était là comme une promesse ...
 
Ce pays dont il porte la rugosité et la vérité s'affairait à dégainer ; la guerre reprenait sa lugubre symphonie et ceux qui étaient frères hier devenaient ennemis aujourd'hui et ennemis de demain et peut être pour l'éternité ... Et les tombes s'ouvraient...
 
Les promesses de la renaissance ont été trahies et les enfants ne sont pas étrangers au chant de la Mère... Ils apprennent à défendre l'humus originel ; à parler, à jouer, à aimer, à scander les rires, à affûter les ires... Et les interdits, les viols, les tortures, les emprisonnements, les tueries, sortent à nouveau du ventre fécond  de cette terre  foudroyée par le bec des Assassins.
 
Dans ce pays, on n'a pas encore fini de faire la guerre à la première chanson, à ce qui fut la sève première et la hache déposa son museau sur l'arbre balbutiant de la nation; nous avions alors décidé de couper des langues, interdit les songes d'enfants ; altéré le chuintement des langues. Et voilà que les enfants se révoltent et le printemps fécondera les prairies, les collines, les plaines... et les chansons reprennent la mesure des intrépides vents... L'ancêtre frondeur dormait quelque part dans un bout de terre, un bout de nous même... Et voilà qu'il rue sur les collines tournant ainsi la terre arable des révoltes ...
 
Et de cette bouche-cratère fusait le magma des insoumissions...
 
On  mitrailla, fusilla, kidnappa, tua, viola, racketta...  
 
L'enfant de la guerre qu'il fut ne guerroie que son mandoule et aussi  ce qui corrompt les sources. Il chanta alors comme éclate un torrent en hiver ; il entraîne les rameaux, les trocs abandonnés et quelquefois des corps d'enfants... Il chante l'avenir. On lui promet la mort. Il n'a pas eu peur.  Et les ogres se réveillèrent...
 
Le soleil incendiait le ciel de ce pays meurtri ; emprunter les chemins qui montent devient alors difficiles : la touffeur de l'été  dissuada les corps les plus fermes, les pas les plus résistants et le tison des assassins menaçait de tout part. Il a renoncé à la difficulté du chemin et a refusé de renoncer à ce qui le fait être, lui qui a traversé le feu et la mort. Il prit alors la dernière route, lui qui rêvait encore d'œuvrer pour d'autres routes d'espérance.... On l'attendait et on le cribla de balles, de haines, d'anathèmes...

Les enfants, les mots, les songes, les sources... deviennent à nouveau orphelins ...
 
Et l'amour accoucha de splendides colères ...
 
On brûla, on hurla de rage et de peines et l'on chanta la mort dans le pays ; les rues fusaient de colères et d'enfants. On applaudit le meurtre et on poussa l'ignoble jusqu'à transformer le cercueil en berceau et la lyre en triste appel à la crié... Des châteaux s'élevèrent là où devait s'élevait  la vérité... Des charognards qui faisaient commerce de tout et même de la mort envahirent les oreilles, gelèrent les orteils empêchant ainsi de marcher et barrèrent la route ... Et la légende devint tablettes sur les routes, effigie sur les t-shirts et oubli ...  Trahison... Et la loi du marché mâcha la légende...
 
Mais les hommes n'ont pas désespéré de la vérité, ils savent au fond d'eux-même qu'elle  finira par éclore à nouveau sur les lèvres, sur les fleurs, sur les pierres, sur les guitares... comme le jour jaillit de la nuit et comme la parole défait la mâchoire de l'aphasie.
 
Dans le mensonge qui nous environne, la peur qui nous cheville dans la triste nuit du temps,  la vérité , celle du chant, renaît et voilà que le poète vit, appelle non Anza mais cri de vie, cri d'espérance  plus beau tel qu'en lui même,  cri d'une tribu s'arrachant à la glu de ce qui renie les semences des belles saisons ... quelque part, dans les pierres perdues de ce pays, des sources dorment et des chants viennent annoncer des torrents, imprévisibles comme dans cette histoire impossible où l'oiseau de l'avenir vient rappeler à la vie...
           
Trop ému de ce qui venait d'arriver, brouillé sur les chemins, il tenta dans un ultime geste de chanter...
 
Il  déposa alors sa guitare, reprit son poème comme l'eau reprend source. Sur ses genoux , dans son sang, un tremblement venait d'avoir lieu ...ça bat très fort.  Un transistor tournait défiant le temps... tantôt la voix du poète assassiné  et tantôt la sienne... elles sont là mêlées dans un fabuleux entêtement à l'avenir : rien désormais n'arrêtera la chanson ...
 

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