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La résurrection du figuier

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Voici quelques extraits d'une série d'entretiens réalisés avec Nabile Farès entre fin 2011- début 2013. Ce travail encore inédit est l'occasion de lui rendre un dernier hommage.

A la mémoire de mon père,

A la mémoire de Kamel Nafa, un être incapable de faire du mal à une mouche et qui se retrouve, un jour, avec une carte de "terroriste",

A ma soeur Djamila, le cœur chantant de la tribu.

Nabile Farès, je suggère qu'on aborde votre parcours d'écrivain, de professeur et de psychanalyste sous forme de cycle comme vous le faites dans votre œuvre que vous qualifiez de "biographie forcenée". Vous êtes né en 1940 à Collo, la presqu'île. Votre famille est originaire d'Akbou. Enfant, vous avez pérégriné un peu partout en Algérie. Ce moment là est très important dans votre œuvre.

Oui, cette pérégrination, comme vous dites, est notable et très importante par ce qu'elle est - les années d'enfance sont formatrices, elles sont matrices, elles sont très for-matrices parce que d'une part c'est le corps qui enregistre, ce n'est pas simplement la tête, enfin, ce qui va devenir après bien plus tard, une forme de pensée, une façon de vivre le mouvement, le territoire. Vous savez que, si on se réfère comme ça à des données disons anthropologiques comme vous dites cette fois, toutes les sociétés ont une façon d'accueillir les enfants, les êtres naissants, pendant un certain nombre d'années, comme elles en prennent soin ; les premiers paysages de l'enfance sont des paysages qui vont demeurer et le corps va servir d'empreintes.

Le corps est un enregistreur de toutes les modalités sur lesquelles va venir à un certain moment se placer du langage. C'est le lieu, le corps, d'une première maturation, très importante à reconnaître ; cette condition va définir la façon dont on va vivre la dépendance ou l'indépendance, la violence de l'arrachement à une condition première d'accès au langage. C'est pour dire que l' on naît; on est, dans la dépendance du milieux familial, du milieux historique. Moi, si je me réfère à l'enfance, disons, qu' il y a au moins quatre enfances, en disant cela je pense, aussi, à un très grand copain écrivain, Abdelkebir Khatibi.

Et Khatibi, très curieusement quand il reconstitue son histoire d'enfance, il en nomme quatre. Alors, il y en a trois plus une. La quatrième, c'est l'enfance qui rattrape les trois autres. L'enfance qui n'a pas existé. Moi, je peux me référer à trois enfances particulières : Celle inconnue mais qui est là, incontestablement elle est là parce que à cause de l'air, des embruns, la naissance, la nouveauté dans laquelle était mes parents, c'est celle de Collo, que je n'ai pas connue, puisque les parents sont partis vers le sud algérois 9 mois après ma naissance, mais naissance que j'ai quand même été retrouvé.

J'ai fait un voyage beaucoup plus adulte quand j'étais prof à Alger pour retrouver ces lieux et celui ci n'a duré pour moi que très peu de temps parce que mes parents, ça beaucoup marqué ma mère, mon père, mon frère et ma sœur bien qu'ils en parlent pas. Mais mon père en parlait et il en parle beaucoup dans son livre "La cruelle vérité". Il en parle beaucoup parce que c'est là où il s'est battu pour la première fois contre l'injustice coloniale et surtout ce qui pouvait exister chez les européens à l'époque en 1940, avec la loi qui va arriver sur Vichy et les Indigènes de voir combien la ville était prise par un certain nombre de personnes. Le maire de Collo, je crois bien, qui avait très mal accepté que vienne pour la première fois dans sa ville un notaire musulman, indigène et musulman qui parlait très très bien "sa" langue puisque les français s'imaginent toujours que c'est "leur " langue, le français, alors que c'est la langue des francophones, voilà tout.

Mon père était le premier notaire de la colonisation. Les arcanes juridiques, il les connaissait. Et là, il s'est battu pour une jeune dame française qui voulait partir d'Algérie - qui avait été anciennement une fille de colon- qui voulait léguer cette fois-ci à un "indigène" son ancien métayer, sa propriété. Et quelques européens voulaient la prendre. Je crois que c'est ça qui a fait sa mutation à Berouaghia.

A l'époque, Collo était fleurissante. Partout, il y avait de belles robes, de belles voitures. Il y avait de beaux cafés. Il y avait tout ça. Alors il a été nommé à Berouaghia. On est parti; j'avais huit à neuf mois, un enfantement. Là c'est ma deuxième enfance. Voilà. On peut dire qu'il y a un trou au départ mais il y a des embruns ; il y a des parfums qui correspondent à Collo.

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Vous avez essayé de reconstruire cette deuxième enfance si j'ose la nommer ainsi dans "Une enfance algérienne"..

L'autre enfance à Berouaghia. Alors à Berouaghia, on retourne à l'école en 1944-1945. Je crois bien, là, pour la première fois. Voilà. Les petits, on est quand même, dans la colonisation, une famille qui est privilégiée. Mon père ne va pas échapper cependant à sa condition d'indigène. Il va être député des gens du sud et surtout son travail va être d'intégrer les territoires du sud, qui étaient sous administration coloniale directe, à ce qui va devenir l'assemblée algérienne. C'est-à-dire intégrer l'ensemble de ses données sahariennes dans la configuration politique double, duelle, du premier collège et du deuxième collège. Mon père appartiendra toujours au deuxième collège même s'il a eu toutes les reconnaissances obligées, venues tardivement, trop tardivement d'ailleurs ; il va être président de l'assemblée algérienne en 1953. C'est-à-dire une année avant que commence la guerre, que commence la violence anti-coloniale. La violence coloniale a toujours été là. La violence anti-coloniale la plus récente commence vraiment à partir de 1954. Je sais que c'est une grande expérience pour les parents et c'est une grande expérience pour nous, les enfants.

C'est un peu bizarre mais ça m'a donné le goût des grands espaces parce qu'après avoir vécu dans une maison, un appartement qui était au milieu de la ville, de la petite ville de Berouaghia, mon père a pu avoir une maison à la limite de la ville, qui donnait sur des grands champs, un espace de marché, des chameaux qui venaient du sud. Les grands trucs quoi. Les gens qui venaient vendre, s'installer pour un temps et qui faisaient des teintures. Ils avaient des grands chaudrons de couleurs comme on voit à Sbeitla en Tunisie, sur les hauts plateaux. C'était impressionnant. On avait de grands espaces autour de nous.

C'est une période très riche. Et voilà qu'arrive la troisième enfance, qui suit les nominations d'un père. A partir de 1949, il a été nommé dans la Mitidja, dans ce petit bourg dont l'histoire est ancienne, Koléa.

Là on était en pleine Mitidja. On voyait la plaine, on voyait les vignes, on voyait comment une petite ville coloniale est divisée comme toutes les villes d'Algérie "entre" "indigènes" "arabes" "musulmans" et "européens" d'Algérie. Il y a une formule que j'emploie maintenant que "oui, nous vivions ensemble mais séparément". Oui, c'est vrai, on peut vivre tous ensemble d'accord, sur le même territoire, et encore ? Mais, ça dépend comment.

Tous ensemble ça ne suffit pas. Il faut ajouter quelque chose au tous ensemble. On peut être des moutons à emmener à l'abattoir tous ensemble, majoritairement bêtes. On peut être conduits par le bout du nez et ne rien comprendre. Marcher sur la tête alors qu'on croit marcher sur les pieds. Et l'histoire de l'Algérie correspond beaucoup à marcher sur la tête d'abord parce que, je crois qu'on a été bastonné sur la tête. L'histoire de l'Algérie est encore à faire, celle de la colonisation aussi qui est toujours là d'ailleurs avec ses traumatismes extrêmement profonds qui pèsent sur les corps et la pensée. On voit combien on est resté farouche, rebelle, combien on est divisé sur les questions d'appréhension historique qui sont toujours à fleur de peau et passionnelles. Ce n'est pas comme faire de la physique ou des mathématiques. Là on quitte les domaines un peu aléatoires où on invente des récits. En mathématique on n'invente pas de récits ni en physique non plus. On s'occupe que du réel. Et du réel bien particulier qui est un réel objectif.

On prend la mesure des choses, de la liberté des choses, c'est-à-dire que la terre est libre par rapport à nous. On peut la contraindre évidemment. On peut anticiper sur ses lois ; prévoir ses événements mais quand un tsunami se produit, il se produit. On ne peut pas l'empêcher. Il y a comme ça de grandes forces. Eh bien, du côté de l'histoire, il pourrait y avoir quelque chose de plus, précisément parce que la terre, la phusis, n'a pas de conscience mais nous les humains, nous pouvons avoir conscience.

Qu'est ce que nous faisons de notre conscience et de notre rapport à l'histoire ? Est ce que l'histoire nous sert à quelque chose ou pas ? Elle nous sert à inventer des histoires, ça c'est évident. Aujourd'hui, où en sommes-nous par rapport aux histoires antérieures ? Et qu'est ce qui pèse encore aujourd'hui par rapport aux histoires antérieures ? Eh bien, ce sont les ratés, les grands ratés historiques. Nous savons qu'il faut vivre ensemble et solidaires. Et pourtant, nous ne le faisons pas. Nous vivons ensemble non seulement séparément mais violemment, d'une façon violente et antagoniste. C'est de tout ça dont on a à prendre la mesure et je crois que ceux qui sont responsables depuis l'indépendance et même des fois un peu avant n'ont pas su prendre la mesure.

Le destin de l'Algérie n'est pas inscrit autrement que dans l'histoire qu'elle fait. Les dirigeants de l'Algérie avaient conscience des antagonismes, ils les ont exacerbés ; ils les ont laissés s'exacerber alors qu'ils auraient pu faire l'inverse ; leur donner voix, les accueillir. Ne pas faire en sorte qu'ils se constitue pas simplement de l'oubli, s'il se constituait de l'oubli, on pourrait dire qu'on aurait de la mémoire fraîche ou des cervelles fraîches, mais l'oubli ne se constituant pas, au contraire, il reste bloqué, reste la reviviscence, le ressentiment, le désir de vengeance, la construction de je ne sais pas quoi.

On peut dire combien l'Algérie a souffert de notoriété, d'honorabilité n'est ce pas. C'est-à-dire de se construire des honorabilités, des frénésies de toute puissance, de volonté de puissance, de reconnaissance absolument mégalomaniaques qui envahissent aussi bien la construction des mosquées que la construction des édifices publics.

Ce que vous explorez d'une manière subtile dans par exemple "Un passager de l'occident", je fais référence aux puits de pétrole. On abordera cette question plus tard. Vous avez évoqué vos trois enfances. Qu'en est-il de la quatrième ?

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La quatrième enfance qui cette fois, nous met dans l'histoire. C'est-à-dire qui intègre l'histoire que je vous ai racontée à une histoire de la colonisation et de son émancipation c'est-à-dire l'histoire lycéenne. Je ne parlerai plus de cette histoire familiale qui suit, mais de l'histoire lycéenne, là où on commence à apprendre ; avant, on savait qu'il y avait des différences, mais on les pigeait pas. On ne savait que c'était si important de comprendre. Et au lycée, non pas le lycée de Blida mais le lycée de Ben Aknoun a été un bon lycée pour nous en tous les cas On a eu des profs très indépendants qui nous ont ouvert les yeux. Il y avait un proviseur tout à fait étonnant. C'était là où on a compris ce qui s'est passé entre 1940 et 1945. On avait tous les mercredis, je crois, j'étais interne, cinéma qui était un cinéma éducatif et historique. Et c'est là où j'ai vu pour la première fois deux chiens perdus sans collier qui était l'histoire d' enfances juste après la guerre, les enfants de Montreuil, à coté de Paris, abandonnés, qui ont perdus leurs parents, qui erraient.

Et l'autre film, c'est "Nuit et brouillard". On les a vu, c'était 55. Oui, ces films traversent le "Champ des oliviers", "Mémoire de l'absent". Pour moi, ça a été un moment très éducatif qui nous a fait comprendre la violence dans laquelle notre génération s'est trouvée prise, c'est-à-dire la génération dont l'amitié a été rendue impossible. Parce que nous étions une génération nouvelle... Il fallait vraiment être taré pour vouloir rester sur des antagonismes coloniaux, racistes. Il y avait, de chaque côté, des personnes qui voulaient ne rien avoir affaire avec les européens, et des européens qui voulaient ne rien affaire avoir des musulmans. Malgré cela,l et contre ça, il y avait des gens qui voulaient vivre autrement. Cette génération a été vraiment fracassée par la guerre.

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Si vous me permettez, je reviens un peu en arrière, on va faire des allers-retours. Vous parlez de l'injustice, enfant combien même votre famille avait des privilèges puisque le statut de votre père est particulier, premier notaire musulman. Dans un texte qui s'intitule "Appartheid et immigration: Qui fait la guerre à qui ?", publié dans la revue Chimère, vous rappelez un épisode qui m'a frappé dans ce texte: l'injustice coloniale. Enfant, à l'école, il n'y avait pas beaucoup de musulmans comme on dit alors, déjà là il y avait une prise de conscience. Cela va traverser toute votre œuvre du moins les premiers romans.

Oui. Et je crois que c'est pour cela que je me suis retrouvé très vite interne au lycée de Blida parce que l'école de Koléa, cours élémentaires, était une école d'une grande violence ; elle a été une école de très grande violence dans la hiérarchie même de la colonisation. C'est-à-dire les enfants pauvres européens étaient pauvrement traités. Je veux dire, on était peut-être trois ou quatre pas plus d'indigène. Peut-être que moi, j'étais intolérant je ne sais. Mais je sais que la fermeture coloniale était forte, qu'il y avait là des instituteurs qui, je crois, ne m'ont pas beaucoup plu. Je crois que je me suis retrouvé assez souvent au piquet, après l'école. On était obligé de rester une heure alors que tout le monde était parti. Il y avait beaucoup de bagarres; ce qui a fait que mon père a décidé de m'envoyer ailleurs. Il a pu s'arranger avec le proviseur du lycée de Blida pour que je sois "interné", interne là bas et qui m'a amené à être le plus petit interne du lycée. El là aussi par exemple, les musulmans étaient à part au réfectoire. Il y avait deux tables. Le lycée allait jusqu'en terminal; Les Deux tables, c'est pour vous dire combien on était peu.

Alors il y avait beaucoup de gens du sud, de Laghouat, les gens de Blida, les Bencherchali, les Abdelatif. Il y avait ces gens là, des gens de grandes envergures. Attention, il y avait des gens qui arrivaient avec leur burnous. Ils jouaient tous bien au hand-ball. J'étais gâté. Mais il y avait toutes les tables des européens à part et nous à part. C'était clair. Les antagonismes sont venus petit à petit n'est ce pas et la guerre les a terriblement enrichi.

Vous dites aussi par ailleurs que vous êtes un enfant de la guerre, "la double guerre" comme vous l'appelez. On sait par exemple quand il y a eu l'appel du FLN de 1956, vous avez dû interrompre vos études. Vous avez répondu à l'appel, ce qui revient dans "Mémoire de l'absent" à travers cette description très belle de ce moment très important, je dirais même fabuleux en ce jour de la pentecôte.


Pour moi ça a été un grand moment. Ça a été un bonheur de pouvoir l'écrire. D'ailleurs c'est un bonheur d'écrire ce que j'ai écris parce que les traumas sont là. Les violences sont là. Elles vont demeurer mais les espoirs aussi. Les déceptions aussi. Pour nous, l'indépendance c'était s'ouvrir au monde. Ce n'était pas se fermer sur soi. C'était vraiment l'inverse. D'ailleurs oui, c'était faire accéder l'Algérie à un statut international, les Algériens avec, bien entendu. Parce qu'après les Algériens ont été nationalisés; oui, ils ont été nationalisés ils n'ont pas été internationalisés. Alors, nous c'était ça quand même. C'était une grande ouverture. On a vécu ce moment d'une façon très inattendue, très forte. lLa clandestinité de la grève et du départ avait été bien maintenue. Du côté de l'administration, personne ne se doutait de ce départ. C'était vachement bien foutu. Et en même temps, pour marquer le coup du départ, on est parti à 8 heures du matin. Ce n'était pas la sortie à midi comme c'était un samedi, je me rappelle, on partait quand tout le monde partait. Pour moi, c'est resté éblouissant, un grand acte de liberté. Parce que le lycée ça commençait à être intolérable. Cette dernière année 56 était épouvantable. Cette initiative FLN-UGMA venait en appui à des négociations en cours entre l'Algérie et la France. Elles devaient aboutir.... La participation étudiante- lycéenne n'était qu'un appui aux négociations. Il fallait le faire. Mais il y a eu le rapt des cinq, il y a eu un sabotage. Le parti français d'une Algérie encore coloniale a saboté à ce moment là, les négociations et on est entré dans une guerre plus longue.

Avant d'aborder la littérature, on y est déjà. Il y a beaucoup de questions que j'aimerais bien poser. En ce moment là au lycée, vous étiez déjà un grand lecteur. Vous avez lu la littérature américaine, des auteurs comme Caldwell par exemple et des textes très forts qui dénonçaient en quelque sorte déjà ce racisme.

Oui. Vous avez raison d'insister. J'aime beaucoup la façon dont vous travaillez, dont vous lisez. Je vous en remercie beaucoup, vraiment beaucoup. C'est par l'intermédiaire de mon frère le plus grand qui est maintenant décédé. C'est surtout à Koléa, à Berouaghia on ne comprenait pas. A Koléa c'était fort. Et lui était intégré. Il avait des copains qui n'étaient pas d'accord avec ce qui se passait, pas d'accord avec la façon dont les travailleurs étaient traités. Mais qu'est ce qu'ils faisaient ? Eh bien, ils se saoulaient la gueule. Ils étaient très mal. C'était un pays d'ennui. Quand on parle de l'Algérie, il faut savoir que de la colonisation, il fallait pouvoir échapper à son couvercle d'ennui, de non lecture. L'été c'était absolument terrible en plus il y avait la chaleur. Il fallait lire donc on lisait. On essayait de lire au frais ; "La route du tabac", l"e petit arpent du bon dieu", "Un enfant du pays" de Richard Wright ; ça c'était des bouquins lus à cette époque.

Je me rappelle avoir lu très tôt Dostoïevski. Ca me parait étrange même actuellement. Je dis que ce n'était pas possible. Les frères Karamazov. Et, pourtant. C'est reconstitué dans ma tête, par rapport à la violence, disons fratricide et peut-être qu'on peut dire aussi paternelle qui a touché l'ensemble des familles en Algérie. Les familles ne pouvaient plus vivre en Algérie. Il fallait que quelque chose déchire la toile coloniale. Fanon l'exprime très bien, sans apologie de la violence d'ailleurs. On fait ses erreurs de faire croire que Fanon est un violent. Pas du tout. Il disait terriblement que la violence engendre de la violence et une violence encore plus implacable parce qu'elle est liée à la vengeance Elle n'est pas une violence sublimée. Elle est là avec toute sa rage, n'est ce pas. Elle traverse encore. Elle peut traverser des siècles.

Dans "Yahia pas de chance", votre premier roman, vous l'exprimez très bien à travers le personnage de Yahia qui est traversé par la violence. Il y a une scène qui m'a marqué et peut être aussi qui a marqué votre devenir de psychanalyste. C'est quand Yahia tombe suite à la scène du sacrifice. Cela exprime tout le rejet que vous faites de la violence. Vous retournez la violence à travers des lieux par exemple ce qui va être l'outre, ou bien l'ogresse, des choses comme ça. Peut être avant de parler de ce texte, le destin de votre famille comme tant d'autres ne pouvait pas échapper. Vous étiez contraints de partir d'Algérie, et, on peut retrouver cela dans ce roman.

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Il y a eu une tentative d'assassinat de mon père par ce qui va devenir l'OAS en 56. Il y avait eu l'assassinat du maire Froget qui était le représentant des maires d'Algérie, très connu pour son côté outrancièrement colonial. C'était une bévue terrible de ne pas avoir accepté que ça change ; si on voulait rester en Algérie, il fallait que ça change. Et qu'un pays naisse comme ça nouvellement, nouveau dans une histoire qui ne serait plus coloniale qui aurait résolu les contradictions de l'histoire coloniale. Ça n'a pas été possible. Il y a eu cet assassinat par le FLN. A ce moment là, mon père était un libéral. On savait qu'il était pour l'émancipation des lois coloniales ; il n'était pas pour une radicale indépendance mais qu'il y avait une construction nouvelle à chercher. C'était là qu'il était et c'est là où on l'a visé comme pour le meurtre de Mouloud Feraoun après. C'est-à-dire des meurtres contre des démocrates.

Mon père n'a jamais aimé la violence. Il n'a jamais pris une arme. Ça été un homme politique important. Il y a eu cette tentative d'assassinat qui, dans cette année là, ça dû se passer en mai ou en juin, a décidé mon père à ce que nous partions mais pour pas pour longtemps. En fait, on est parti sans rien d'ailleurs. On est passé à Koléa puisque c'était toujours notre maison, on a pris quelques affaires comme si on partait en vacances ou à peine. On a tout laissé. Moi, j'ai retrouvé tout ça après 62. On est parti de là. Voilà comment ça s'est passé. Il a échappé à cet assassinat et après ça été des années extrêmement difficiles pour nous. On s'est retrouvés hébergés, mon jeune frère et moi, par le Moulin de la Paix, le pasteur Trocmé nous a pris en charge, à côté de Versailles, on allait au lycée Hoche. On a été pris en charge pendant deux ans par le moulin de la paix jusqu'à ce que mon père retrouve un équilibre psychique d'ailleurs parce que nos villages étaient saccagés pendant cette période. C'est la période 57, c'est la période affreuse de la guerre d'Algérie. C'est à ce moment qu' il rencontre Jean Amrouche, et ils deviennent des compagnons, moi, je dis deux orphelins qui se sont trouvés et qui ont beaucoup travaillé ensemble pour que des négociations soient possible jusqu'à l'indépendance de l'Algérie.

On était sur les enfances et on a parlé de votre départ précipité en France suite à la tentative d'assassinat de votre père. J'ai relu ses mémoires, La cruelle vérité où j'apprends on lui a tiré dessus. C'est la voiture qui a reçu les balles. C'est son chauffeur Tahar qui lui sauvé la vie. Vous êtes arrivés au lycée Hoche, à Versailles. C'était une toute autre vie quoi que vous ayez gardé des liens très forts au pays.

Oui, j'aime bien la façon dont vous travaillez. J'aime bien cette l'improvisation, qu'on puisse mêler des évènements familiaux et littéraires. On est libre de pouvoir dire ce qu'on a envie de dire surtout ce qui vient comme ça dans une amitié partagée et non pas différée mais partagée à propos de ce pays. Je sais que ce qui vous a beaucoup intéressés c'est la question des enfances. Et je pense que tous les enfants sont intéressés à l'enfance des enfances et que c'est vraiment par la suite que les choses se passent un peu mal. Je crois que je suis resté à quatre enfances et je crois qu'il y en a plus. Il n'y a pas seulement la mienne, il y en a vraiment plus. Parce que j'ai oublié.

En fait c'est marrant la petite enfance en Kabylie. Celle-là je l'ai oubliée alors qu'elle est marquante pour moi d'une façon très bizarre. Elle a rempli un imaginaire qui s'est alimenté à quelques petites choses, quelques petits événements qui ont été interrompus. On allait tous les étés en Kabylie, comme font les émigrés, alors que nous étions en Algérie, à Berouaghia ensuite, à Koléa, à Alger. La Kabylie, c'était le pays des parents, le pays de mon grand frère, des grands parents et ainsi de suite après les grands parent. Mon père nous emmenait à Akbou et ensuite repartait dans le sud travailler. Il venait nous rechercher, lui ne restait pas. Nous, nous restions chez la famille de ma mère. Mon frère l'aîné lui restait chez la famille de mon père. Les maisons étaient en face. Elles n' étaient séparées que par une route.

La soeur de mon père était mariée avec un cousin éloigné des Ath Mliqech. Ils vivaient en face de la maison de mes parents maternels qui eux, avaient un statut local bien reconnu. Pourquoi ? Parce que le père de ma mère, c'est-à-dire le grand père maternel a été un des premiers instituteurs de la Kabyle. Il a fait parti de la première génération des instituteurs. Les deux grands pères, paternels et maternels, venaient du village Ikherchouchen, d'Amalou. Et tous les deux étaient des Fares et ils ont été à Akbou qui devenait un chef lieu d'administration coloniale une commune mixte. L'un a été à un bout du village et l'autre a été à l'autre bout du village ; Je crois qu'au départ, ils étaient des fils d'agriculteurs. Mais en même temps, comme il y avait une petite zaouia à Ikherchouchen où ils auraient appris l'arabe et seraient, tout d'abord, devenus "lettrés" en arabe, le kabyle étant leur langue. Et c'est là qu'ils apprirent le Coran. Le grand père paternel va devenir, je crois bien, un aoukil, avocat, traducteur pour l'administration et l'armée française dans le village d'Akbou. Et l'autre le grand père maternel va devenir instituteur, il va être très connu dans la région comme Si El Moulouv Mohand Ameziane.

Ils s'installent là, l'un à un bout et l'autre à autre bout du village. La mère de mon père, elle va à Tazmalt, en bas, chez les Ath Mliqech. Mais il semblerait que son mari, c'est-à-dire le grand père paternel - il semblerait, c'est une fiction que je donne parce que sa mort n'existe pas à l'état civil, - ait été recruté par l'armée française durant la guerre de 14 et qu'il soit mort durant celle-ci en 1916, je présume. Sa mort n' est nulle part enregistrée mais sa femme a disposé d'une pension, je crois de veuve de guerre. Et très mystérieusement, j'ai reçu, il y a deux, trois ans chez moi un coup de téléphone d'une personne qui était à Toulouse dont le grand père a connu le père de mon père. Elle me dit ça au téléphone, c'est une vielle dame. Elle a connu mon père, elle veut me parler. Elle est bizarre. Et elle me dit : je veux vous parler de votre grand père paternel celui que vous n'avez pas connu. Elle me dit, il est mort dans la bataille de la Somme. J'ai vérifié, ça serait du côté de 1-17, mon père est né en 1913. Il était orphelin. Il a été considéré comme orphelin. Je crois qu'il a dû être considéré comme pupille de la nation, ce qu'il n'a jamais voulu dire mais quand même on s'est retrouvés à Koléa où il est nommé notaire, qui est le village des pupilles de la nation française. Il y avait beaucoup d'Algériens à la caserne à côté. C

'est une histoire très bizarre. J'ai même écrit à Amalou au maire. Le grand père paternel est répertorié sur le registre des naissances à l'âge de douze ans. Il y a marqué: fils de cultivateur. Mais sa mort n'est inscrite nulle part. J'ai fait des recherches. J'ai écrit au ministère des armées, en France, on m'a envoyé une lettre : inconnu, si j'ose, dire, au bataillon.

Justement, il y a un détail qui m'a intrigué dans "Yahia pas de chance". Comme j'ai dit précédemment c'es un roman fondateur pour tout. Il y a cette tombe vide d'Ali Said, je ne sais pas si c'est un hasard.

Ça peut être un hasard. Vous connaissez la définition du hasard ? C'est la rencontre de deux causalités, ou plus.... Vous venez comme ça et l'autre vient comme ça et vous vous rentrez dedans.

C'est un hasard. Vous venez par là et l'autre vient par là. Et vous vous rencontrez. Oui, c'est vrai. Elle est fondatrice cette tombe vide pour autant que le tombeau pour qu'il soit valable il faut qu'il soit vide. C'est une grande erreur que de croire que le tombeau est plein. Il y a un grand échec des croisades, d'ailleurs développé par Hegel dans sa philosophie sur l'esprit du christianisme. Hegel essaie de comprendre pourquoi celles-ci, du coté occidental témoigne d'une sorte de confusion, de défaut d'intelligence, de défaut de spiritualité. C'est vraiment un défaut de spiritualité pourquoi ? Parce que les croisés quand ils partent, ils veulent faire la peau aux gens qui sont là bas. Ils veulent ramener des richesses.

Le marché de Mayence dans le nord de la France, Alsace, Allemagne, est un grand marché. C'est un marché international où il y a toutes les épices de l'orient. Il y a même des esclaves qui sont vendus là bas au 9-10 siècle avant les croisades. Il y a un attrait de l'Orient d jusqu'à maintenant, d'ailleurs. On le voit dans les odalisques, qui sont des représentations riches de l'orient, servantes, femmes du harem, courtisanes de la bouffe, des bijoux, des turqueries fabuleuses, cavernes d'Ali Baba. Ce n'est pas pour le tombeau et le sépulcre qu'existent ces croisades. Mais il y a toutes ces richesses qu'ils faut ramasser.

C'est pour ça qu'ils vont faire des guerres énormes. Mais, dans le tombeau, ils ne vont rien trouver, il y a personne dans le tombeau. Et ils reviennent les mains vides cette fois et vaincus. Parce qu'il y a une grave erreur spirituelle. C'est que le corps et sa spiritualité ne se confond pas avec une marchandise.

C'est la loi de l'anti-esclavagisme. Si on n'a pas encore compris ça c'est qu'on est vraiment nul. Et c'est pour ça que les tyrans tombent parce qu'ils ne font que de la marchandise de corps. Ils utilisent absolument tous les corps et ils oublient comment s'appelle "el moukh", qui n'a rien à voir avec les armes, l'imposition par les armes. De cette histoire du tombeau qui est vide, ce qui me fait écrire, oui, vous pouvez le dire comme ça. Ali Said, je ne pouvais pas faire mourir cet enfant de la révolution. Je ne peux le faire mourir, je ne peux que le faire partir ailleurs. A chaque fois dans les textes, ils se balade. Il va dans toutes les forêts du monde.

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