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De la Tunisie à l'Egypte: La grande confiscation, partie 1

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Le paysage politique Tunisien ne peut être analysé et compris à sa juste complexité sans l'inscrire dans le contexte régional et mondial façonné par ce qu'on appelle les" révolutions arabes", ces tempêtes sociales et politiques qui ont pu décapiter deux des régimes les plus despotiques et les plus corrompus de la région arabe.

Décapiter, certes, sans pour autant pouvoir dire déraciner, car si la tête du pouvoir a pu être éliminée le soir du 14 janvier en Tunisie ou le 11 février en Egypte, les fondements de la dictature jadis connue sous Ben Ali ou Moubarak, ces forces qui font ce qu'on appelle l' "état profond", n'ont fait que changer de forme et de couleur, car ils sont toujours là, intactes, planifiant et opérant dans l'obscurité, au service des mêmes intérêts mais avec de nouvelles têtes, un nouveau pouvoir, une nouvelle élite politique et un nouvel agenda géopolitique en dissonance totale avec les attentes réelles des jeunes révoltés du 17 décembre, ces jeunes qui ont porté l'esprit de la révolution avec l'espoir et le sang avant d'être trahis et d'en être dépossédés, avant que le rêve leur soit volé.

Et pour mieux comprendre ce feuilleton de bulles révolutionnaires qui a fini par une grande confiscation, il est important de revenir sur deux expériences, deux cas d'études qui ont connu, chacune à sa façon, sa propre désillusion. Je vais essayer dans cet article de mettre la lumière sur les traits caractéristiques des politiques de la confrérie en Tunisie et en Egypte, plusieurs parallèles et analogies démontrent une ardente volonté politique de confiscation de la révolution pour l'intérêt propre de la confrérie et celui de leurs soutiens et alliés étrangers.

Au lendemain des révolutions arabes, après des décennies de désert démocratique et politique, il était naturel que les partis les plus organisés et les mieux implantés, soient propulsés au pouvoir. Le parti de la Liberté et de la Justice Egyptien et le Mouvement Ennahdha Tunisien, voici deux partis islamistes idéologiquement et stratégiquement alliés et tous deux issus, ou au moins puisant leur idéologie, de la lignée des frères musulmans (Alikhwan Al-Muslimoun), un mouvement politico-social né en 1928 en Egypte et qui a su habilement se transformer au fil des années, malgré la répression et la chasse aux sorcières qu'il a subies, en une organisation tentaculaire internationalement implantée se targuant d'être le porte-drapeau de l'islam politique.

Évoluant dans deux pays à cultures, histoires politiques et géopolitiques très différentes, ces partis incontestablement populaires dans leurs pays respectifs, connaissent aujourd'hui des crises aiguës qui témoignent, au-delà des origines idéologiques et politiques communes, d'un certains ensemble de traits caractérisant leur gouvernance et la conception qu'ils se font de l'Etat, de la Démocratie et de la Politique en général.

Des politiques économiques à contre-courant de la révolution

Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été, par essence, des révolutions de liberté mais surtout de dignité et de justice sociale. Aussi bien sur l'avenue Bourguiba que la place Tahrir, les deux peuples ont occupé la rue réclamant leurs droits économiques, sociaux et politiques qui font d'eux des citoyens à part entière. Ceci ne pouvait se faire sans la chute du pouvoir et surtout le déracinement de tout l'appareil répressif qui faisait sa longévité. Cet appareil répressif reposait sur deux piliers, le premier est policier et sécuritaire usant de violence, torture, assassinat (j'en parle plus loin)... Le deuxième pilier que je veux expliquer ici est économique, il se base sur ce que Béatrice Hibou a qualifié d' "économie politique de l'assujettissement" dans son excellent ouvrage "La Force de l'Obéissance, Economie Politique de la Répression en Tunisie" (Paris, La Découverte, 2006).

Cette économie politique de la répression pourrait se résumer en une sorte de quadrillage social et économique de la société dont les armes sont le surendettement des ménages, le clientélisme dans l'octroi d'aides et avantages sociaux et économiques (fonction publique, patente, prêts, aides aux familles défavorisées, bourses d'études...), financement des associations... Sans oublier le redoutable contrôle fiscal pour les récalcitrants (opposants politiques, avocats engagés...). Mais cette répression s'exprime aussi par la violence de l'alliance du pouvoir avec le capital, je parle ici des plus grands hommes d'affaires, dont le RCD (le parti de Ben Ali dissous après le 14 janvier) avait comme stratégie d'acheter leur allégeance afin de financer le parti au pouvoir contre une impunité fiscale et la garantie de politique néolibérales et antisociales.

Fort malheureusement, les gouvernements islamistes n'y ont rien changé. En Tunisie, Ennahdha a volontairement bloqué la justice transitionnelle pour faire usage de la justice de Ben Ali, une justice aux ordres dont les lois sont injustes et archaïques. Cette stratégie a pour objectif de faire taire la rogne publique et satisfaire les revendications de vérité et de justice en sacrifiant quelques hommes d'affaires corrompus comme des boucs émissaires tout en intimidant les autres pour les pousser à déclarer l'allégeance et s'engager à payer leur taxe d'impunité, comme au temps de Ben Ali. C'est comme ça que des hommes d'affaires pourris comme Chafik Jarraya, Arbi Nasra ou Neji Mhiri, après avoir accumulé des fortunes douteuses grâce à leurs relations avec le clan Ben Ali, se retrouvent aujourd'hui protégés par le nouveau pouvoir en place.

Après ma démission du palais de Carthage, et lors de mes différents déplacements dans les régions de la Tunisie, j'ai pu être témoin de ce quadrillage économique de la société qui va de bon train sous l'ère Troïka, avec les mêmes outils. C'est ainsi que les postes de fonction publique, le travail de sous-traitance (avec des postes précaires prévus par milliers destinés aux jeunes chômeurs), les avantages et droits socio-économiques (patente, prêts...), sont octroyés sur la base de l'appartenance partisane, tout jeune soupçonné d'avoir participé à un sit-in ou manifestation en est strictement privé. C'est comme ça que mon ami Kaïs Bouazizi, ce Sidi Bouzidien fier et révolté, s'est vu pressé de rembourser son prêt dès sa sortie de prison après avoir participé à des manifestations. Aymen et Atef, deux jeunes de Sekiet Sidi Youssef, ont écopé de six mois de prison avant de voir leurs noms supprimés de la liste des travailleurs en sous-traitance pour « troubles à l'ordre public » et « formation de groupe de malfaiteurs », après des troubles sociaux survenus en mai 2012. Cette répression économique, couplée à la répression policière qui a touché aux symboles même de la révolution (les blessés de la révolution), a pour double objectif d'acheter l'allégeance de la jeunesse et d'étouffer toute velléité de retour à la rue pour finaliser le processus révolutionnaire.

L'alliance Troïka - Capital s'est traduite aussi par des politiques économiques antisociales, avec un déficit budgétaire record de 6.6%, une inflation inquiétante de 6.4% faisant souffrir les ménages, le gouvernement en place a choisi de faire payer les plus défavorisés, en recourant à l'endettement et la destruction du système de subvention en faveur de la hausse des prix. Pour faire avaler la pillule, Ennahdha a choisi la stratégie de choc. Au milieu de crises provoquées (incendie de l'ambassade américaine, agression des syndicalistes, assassinat de Chokri Belaïd, attentats de Chaambi...), Le prix du carburant a connu deux hausses, les tarifs de la Sonede (Société des Eaux) ont récemment augmentés de 7%... Cette politique, imposé par le FMI, pour l'octroi d'un prêt de 2.8 milliards de dinars (1.4 milliards d'euros), s'inscrit plus généralement dans un plan d'ajustement structurel qui nous rappelle le programme destructeur adopté par le gouvernement Rachid Sfar du temps de Bourguiba et qui avait échoué à sortir la Tunisie de la crise.

La situation économique Egyptienne n'est pas plus florissante, l'injustice sociale et le fossé entre riches et pauvres est bien plus important en Egypte avec un taux de pauvreté avoisinant les 40%. Cette réalité n'a pas empêché les ikhwans de trahir leur base électorale historique constituée majoritairement des pauvres et dans une moindre mesure la classe moyenne, c'est ce que Ibrahim El Houdaiby, chercheur Egyptien proche des frères musulmans, a expliqué dans un excellent papier critique intitulé «From Prison to Palace : The Muslim Brotherhood's Challenges and Responses in Post-Revolution Egypt » (Fride Working Papers, Février 2013). El Houdaiby dénonce dans ce papier le recours de la confrérie à des alliances avec des hommes d'affaires corrompus qui faisaient partie du rouage de Moubarak. Quant aux choix économiques et sociaux, les politiques des frères Egyptiens ne diffère pas de celles adoptés par Ennahdha en Tunisie.