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De la Tunisie à l'Egypte: La grande confiscation, partie 2

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Un double jeu: Posture victimaire et répression

Face à toutes les crises que les deux pouvoirs ont connues, en Tunisie comme en Egypte, les islamistes ont fait preuve d'un remarquable talent dans le jeu du double discours, jonglant entre la répression et la posture victimaire dans leurs relations avec l'opposition ainsi que dans leurs réactions aux colères populaires exprimées ici et là contre leurs errements et leur autoritarisme croissant.

Evoquant à la fois des complots internes fomentés par les "azlam" ou "fouloul" (les caciques de l'ancien régime) et externes fomentés par des pays "ennemis de l'islam", les frères musulmans refusent toute critique remise en question. C'est ainsi que Hamadi Jebali, à la suite de l'assassinat de Chokri Belaïd, a été lâché par les siens quand il a avoué l'échec du gouvernement. Le président de la République s'est même fait rappeler à l'ordre par un simple député Nahdhaoui pour avoir simplement critiqué la répression policière à Siliana.

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En Tunisie comme en Egypte, les Frères musulmans se voient comme un peuple élu contre lequel tout le monde complote. Les opposants sont ainsi qualifiés de traîtres, d'apostats et d'ennemis de l'Islam. Cette posture victimaire n'est endossée que pour justifier la répression et la tyrannie.
En Tunisie, la répression des grèves et des manifestations, la criminalisation des revendications sociales allant jusqu'à qualifier les syndicalistes et les grévistes de "poches d'apostasie" par l'élu Sadok Chourou, la violence avec laquelle les manifestants du 9 avril 2012 ont été battus et lynchés sur la symbolique Avenue Bourguiba à Tunis par les milices d'Ennahdha venues prêter main forte à la police, les assauts policiers à l'aube dans les régions de Sidi Bouzid, Bouzayane, Omrane, Guellala, Chebba, Hancha... Les agressions et humiliations qui s'en sont suivies contre femmes et personnes âgées, l'usage de la chevrotine pour crever les yeux des jeunes révoltés de Siliana, une région défavorisée du nord-ouest... L'agression des syndicalistes dans leur fief, la place historique de Mohamed Ali et, enfin, l'assassinat du martyr Chokri Belaïd, ont marqué la politique du tout répressif du gouvernement de la Troïka.

En Egypte, les grèves et manifestations n'ont pas connu un meilleur sort, avec plus de soixante-dix morts sous le règne de Morsi et des lynchages et tortures jusqu'à la mort. En témoigne les cas de Hamada, Mohamed Joundi ou encore Jaber Salah (connu sous le nom de Jica). Le sort de Port Saïd, Abou Nemres et d'autres régions pauvres de l'Egypte n'a pas été plus florissant que celui de Sidi Bouzid, Hancha ou Siliana.

Les journalistes non plus n'ont pas été épargnés. L'atteinte à la liberté de la presse et d'expression a pris deux formes, la première usant de l'institution judiciaire, après le limogeage arbitraire de 82 magistrats par l'ancien ministre de la justice nahdhaoui Noureddine Bhiri et la nomination d'un nouveau procureur général de la république la veille de la mise en place de l'instance indépendante de la magistrature en mai dernier, les menaces et procès intentés contre les journalistes et opposants politiques pour diffamation n'ont cessé de se multiplier. En Egypte, Mohamed Morsi, le président islamiste déchu, a suivi la même approche après sa déclaration constitutionnelle de novembre 2012 s'octroyant les pleins pouvoirs, il s'en est suivi le limogeage du procureur général et la poursuite judiciaire de plusieurs journalistes et médias.

La seconde forme d'atteinte à la liberté de la presse est directe et physique, elle est menée par les LPR (Ligues de Protection de la Révolution), sorte de milice para-policière qui nous rappelle les chemises noires de l'époque Mussolinienne, une association criminelle financée et politiquement soutenue par Ennahdha et son allié le CPR (Congrès pour la République) et qui terrorise les journalistes.

Le 15 janvier dernier, j'ai appelé mon ami Neji Bghouri, ex-membre de la SNJT (Syndicat National des Journalistes Tunisiens), à la suite d'une agression dont il a été victime sur l'Avenue Bourguiba, pour le soutenir. Il m'a affirmé avoir subi des agressions physiques et des menaces de mort au su et vu de la police qui a avoué son impuissance face à ces milices, un des policiers présents sur les lieux avait tout simplement argué: "Ceux-là, personne ne peut les approcher". En Egypte, le bras armé de la confrérie, fondé en 1940 pour faire face à l'occupant étranger, s'est vite transformé en une machine à éliminer les adversaires politiques, terroriser les opposants et lyncher les manifestants, en témoigne les évènements du 5 décembre 2012 devant le palais présidentiel "Al-Ittihadiya".

Négocier pour négocier et s'accaparer le pouvoir

Avec des résultats électoraux, des configurations politiques et des alliances différentes dans les deux pays, les approches de gouvernance et de "gestion de l'opposition" ne diffèrent que par la forme. En effet, en Egypte, la confrérie et ses alliés salafistes ont raflé plus des deux tiers du conseil de la Choura (la chambre haute du parlement), ce qui leur donne une majorité fort confortable. Cette majorité écrasante a peut-être été une malédiction pour la confrérie, qui a naïvement cru pouvoir se passer du compromis et du dialogue avec l'opposition. C'est dans ce contexte que Mohamed Morsi a commis l'erreur fatale de la déclaration constitutionnelle pour s'octroyer les pleins pouvoirs et s'offrir l'immunisation totale pour ses décisions, ainsi que pour les travaux de la choura et de la constituante, contre tout contrôle ou recours devant la cour constitutionnelle ou administrative. C'est pour ces raisons, et d'autres encore, que l'opposition égyptienne a choisi la rupture totale avec le pouvoir en refusant tout dialogue stérile.

En Tunisie, les islamistes ont opté pour une distribution plus intelligente des rôles. La majorité des salafistes ayant opté pour le travail social et la prédication comme outil d'endoctrinement de la société, sans toutefois s'abstenir de prêter main forte à Ennahdha aux moments de crise, comme en témoigne les évènements de l'incendie de l'ambassade américaine, les violences qui ont précédé la grève générale annoncée par l'UGTT en décembre, ou encore les évènements de Châambi pour faire oublier l'assassinat de Chokri Belaïd et faire passer la Constitution en force sur la base des "compromissions" conclues à Dar Edhiafa sous la houlette de la Présidence de la République. Ce jeu de rôle a été confirmé par la fuite de la célèbre vidéo de Ghannouchi (Président d'Ennahdha), dans laquelle il appelle explicitement les salafistes à "occuper le terrain, la presse, les écoles, la société civile..." en attendant le moment opportun pour l'assaut du pouvoir.

Mais c'est grâce au CPR et à Ettakattol, deux partis opportunistes, qu'Ennahdha a pu gouverner et continuer à le faire malgré toutes ses dérives autoritaires, la division de la société et les crises graves qu'elle a créées depuis son accession au pouvoir.

Avant ma démission, en juin 2012, à la suite d'une série de crises politiques dont l'extradition de Baghdadi Mahmoudi était la plus grave, j'étais de ceux qui défendaient cette troïka comme ce qui paraissait comme une alliance entre laïques modérés et islamistes modérés, une sorte de sortie d'une bipolarisation qui a coûté très cher à la Tunisie et qui a handicapé la démocratisation de sa vie politique. Ce n'est qu'avec le temps qu'il est devenu clair qu'Ennahdha n'était rien d'autre qu'un concurrent politique qui voulait prendre la place du RCD pour user des mêmes moyens et outils d'assujettissement et de répression pour asseoir son pouvoir. Son alliance avec le CPR et Ettakattol n'était qu'un choix tactique, elle avait de toute évidence besoin d'une façade laïque pour rassurer les pays occidentaux en vendant l'image d'un projet consensuel qui n'avait, dans les faits, rien de consensuel.

Durant plus d'un an et demi, Ennahdha a su gouverner comme bon lui semble en enchainant les crises et les errements autoritaires, bafouant toutes ses promesses électorales ainsi que ses engagements de gouverner par et pour le consensus. L'enquête sur des évènements désastreux comme ceux du 9 avril, l'usage de la chevrotine à Siliana, l'attaque du siège de l'UGTT (L'Union Générale Tunisienne du Travail), l'assassinat de Chokri Belaïd, les attentats de Chaambi et la mort de plusieurs agents de la garde nationale, de l'armée ou de la police, sont autant de dossiers et d'enquêtes qui ont été enterrés sans faire la lumière sur les responsabilités et sans en assumer les conséquences. Après sa sortie du ministère de l'intérieur, Ali Larayedh a déclaré que le dossier de 9 avril était clos!

En réalité, Ennahdha gouvernait avec la gestion de la crise par la crise, chaque crise ne faisant que faire oublier les crises précédentes et brouiller la boussole de la révolution et de la transition démocratique. Petit à petit, la révolution a été détournée de son vrai combat, celui de la liberté, de la justice et de la dignité vers un combat sacré contre le terrorisme, avec la complicité d'une opposition faible et divisée.

Le Président de la République, Moncef Marzouki, sans prérogatives réelles, a aussi beaucoup joué pour couvrir les errements des islamistes sans jamais réellement prendre de décisions ou de positions susceptibles d'équilibrer le jeu politique, comme le voudrait tout régime politique sain. Au lieu de jouer son rôle d'unificateur de la nation, de garant des droits et libertés et de l'intérêt suprême de l'état, il a été complice dans la politique Nahdhaoui. C'est dans ce contexte que le palais de Carthage a accueilli les négociations entre partis politiques autour de la Constitution, au moment même où l'opinion publique avait la tête tournée vers les attentats de Châambi et l'élite politique préoccupée par la guerre sacrée contre le terrorisme et pour la sécurité de l'état. Tous les partis politiques qui sont allés à Dar Edhiafa ont pris part dans cette "compromission historique". En ce sens, les partis politiques qui croient encore à la négociation avec Ennahdha me rappellent les pays arabes qui négocient avec l'entité sioniste. Ils n'ont toujours pas compris que, pour eux, la négociation pour la négociation n'est qu'un moyen de se faire une légitimité et de gagner du temps pour mieux occuper le terrain.

Ennahdha a ainsi réussi à gagner du temps pour mieux phagocyter les institutions de l'Etat, en nommant les siens aux postes sensibles, en faisant semblant de faire des concessions sur la question constitutionnelle. La falsification, par le rapporteur général de la Constitution, Habib Khedhr (le neveu de Ghannouchi), de la version présentée début juillet à l'ANC, est venue démentir toutes les prétentions d'Ennahdha de vouloir arriver à un consensus. Des députés de la Troïka même dénonceront une usurpation et une falsification de la Constitution.

C'est peut être ici une des différences essentielles entre l'opposition égyptienne et l'opposition tunisienne. Pour la première, le consensus égyptien sur la question de la Chariâa dans la Constitution, y compris chez les coptes - l'Egypte n'est pas un pays laïque et la Chariâa y est depuis très longtemps la source principale de législation - , a peut être joué un rôle fort positif dans l'unification des forces politiques opposantes et dans l'orientation du débat politique autour des politiques de la confrérie, pour mieux le canaliser autour de deux axes: un régime politique démocratique garantissant l'équilibre des pouvoirs et une politique économique et sociale plus équitable. Ennahdha a joué le double discours en faisant semblant de négocier et de faire des concessions tout en minant le projet de Constitution avec les ingrédients d'un pouvoir théocratique.