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Yémen: guerre sous silence et crise humanitaire

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YEMEN
Anadolu Agency via Getty Images
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Depuis de longues décennies, le Yémen est le théâtre de nombreuses guerres civiles. Autrefois entre tribus, puis après la réunification, entre le Yémen du Nord et le Yémen du Sud, sur fond de marginalisation des tribus du sud, et depuis 2004 entre le gouvernement et les tribus Zaydites du nord-ouest du pays, contestant elles aussi leur marginalisation. Le pays est en état d'affrontement permanent.

Ces conflits provoquent des crises humanitaires qui se sont intensifiées ces derniers mois. Selon les derniers chiffres de l'UNICEF publiés en février 2017, 462.000 enfants souffrent de "sévère malnutrition". Ce chiffre vient s'ajouter au 1.500 enfants soldats recensés par l'ONU en février 2017.

Comment ce pays surnommé jadis "Arabie heureuse", carrefour important entre le Moyen-Orient, l'Asie et l'Afrique sur la route de la soie, et autrefois très riche en est arrivé là ?

Sous la présence britannique, le Yémen du sud développa un système administratif avancé. Le pays fut même en voie de démocratisation. En effet, la loi autorisait le multipartisme, le pluralisme et la liberté d'expression. Cependant, la situation économique était catastrophique du fait de la disparition en cour de l'empire soviétique. L'URSS subventionnait le Yémen du sud à hauteur de 400 millions de dollars par an, montant qui chuta soudainement entre 1988 et 1989, diminuant le montant de l'aide accordé à 50 million de dollars.

Cette réduction drastique de l'aide entraîna une flambée du prix des denrée alimentaire qui, selon Yémen Times, aurait augmenté de 50 à 80% en quelques mois.

C'est alors qu'un gisement de pétrole fut découvert à la frontière entre le Yémen du Nord et le Yémen du sud. Dans le but d'éviter toute nouvelle guerre fratricide, les deux pays décidèrent de s'unifier, créant ainsi la République du Yémen. L'enjeu était double. Le Yémen du sud bénéficiait des ressources économiques du Nord et ce dernier bénéficiait de l'administration avancée du Sud et de sa démocratisation. Mais cette union ne fut pas au goût de tous.

De nouvelles guerre civiles

L'unification apportait alors de nombreux bénéfices et avantages. Mais les migrations des nord-yéménites vers les régions plus fertiles du sud, telles que le Hadramaout, servait un sentiment de méfiance des populations du sud. Le Yémen du Nord était plus peuplé que le Yémen du Sud (respectivement 10 millions contre 4 millions). L'union fut vécue par les sud-yéménites comme un élargissement du territoire nordiste.

Toujours sur fond de marginalisation, en 2004, les tribus Zaydites du nord-ouest du pays, appelés également "Houthistes" en référence au nom du fondateur de ce mouvement, Hussein Badr Eddine al-Houthi, entrent en guerre en contre le gouvernement, réclamant plus de représentations et d'autonomie.

La guerre civile qui déchire le Yémen depuis 2011 est, en partie, la suite de ces revendications.

Les révolutions arabes et la poursuite de guerre civile

Le Yémen, tout comme la Tunisie, la Libye, l'Egypte et bien d'autres pays de la région, a eu droit à son "printemps arabe".

La population se souleva contre l'ancien président Ali Abdallah Saleh, qui, malgré une batterie de réforme pour soulager la contestation populaire, démissionna et laissa la place à son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce départ divisa la rébellion yéménite entre Houthistes et forces loyales à l'ancien président, et le nouveau gouvernement en place.

Cependant, le nouveau président a lui aussi dû fuir la capitale Sanaa pour se réfugier dans la grande ville du sud, Aden, après la destruction en partie du palais présidentielle, avant de fuir le 25 mars 2015 à Riyad. Le lendemain, l'Arabie Saoudite entra en guerre avec une coalition de 11 pays arabes aidée des USA pour tenter de stopper la rébellion.

Une guerre idéologique ?

On assiste alors à une guerre entre les deux grandes puissances de la région, l'Arabie Saoudite, sunnite et indirectement, l'Iran chiite qui apporte sont soutient aux houthistes.
Mais ces guerres ne vont pas sans faire des victimes parmi la population civile. A certains égards, on parle même de bavure, tant d'un camp que de l'autre.

Dans un rapport publié le 23 mars, l'organisation humanitaire Amnesty International, "a recensé au moins 34 frappes aériennes imputables à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite (...) et ont fait au moins 494 morts parmi les civils, dont 148 enfants". L'organisation a également relevé que la coalition a eu recours à des armes à sous munitions, dans les villes de Saada, Hajjah et Sanaa, alors même que ces armes sont interdites par le droit international.

Des propos venant confirmer ceux que l'organisation humanitaire Human Rights Watch (HRW) qui rapporte dans son rapport mondial 2017 que "Des dizaines de frappes aériennes menées par la coalition ont tué sans distinction ou de façon disproportionnée des milliers de civils en violation des lois de la guerre. La coalition a aussi utilisé des armes à sous-munitions, faisant l'objet d'une interdiction internationale".

Amnesty Internationale a également enquêté sur au moins 30 attaques des camps « pro et anti houthi » et les accusent d'avoir « procédés à des tirs aveugles d'artillerie, de mortier ou de roquettes dans les villes d'Aden et de Taizz, dans le sud du pays » faisant 68 morts parmi les civils.

Une aide occidentale inquiétante

Amnesty Internationale attire l'attention sur le fait que les Etats-Unis et le Royaume-Uni aient conjointement livrés à l'Arabie Saoudite l'équivalent de plus de 5 milliards de dollars d'armes, titrant ainsi le 23 mars : "Les ventes d'armes réalisées par les États-Unis et le Royaume-Uni sont en contradiction flagrante avec leurs efforts d'aide".

Une situation humanitaire catastrophique

Toutes ces guerres et conflits restreignent l'aide humanitaire et nuisent gravement à la bonne santé et la vie de la population yéménite.

Selon un rapport de l'UNICEF, les autorités sanitaires yéménites ont décrété en octobre 2016 l'état d'épidémie de choléra. Toujours selon l'UNICEF, 4.5 million d'enfants ont reçu des interventions de micro-nutriments ; plus d'1 million d'enfant de moins de 5 ans ont reçu des soins de santé primaire. Le nombre de personnes affectées est de 18.8 millions (80% de la population) dont 9.6 millions d'enfants de moins de 18 ans. A noter que la population totale en 2017 est de 28 millions. Seulement 4 millions de personnes sur les 18 millions affectées ont accès à l'eau potable, soit seulement 21%.

En août 2016, une frappe aérienne de la coalition a touché un hôpital géré par "Médecins sans frontière" (MSF) provoquant la mort de 19 personnes. Selon HRW, il s'agit de la 4ème attaque contre un établissement de l'organisation médicale. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'Homme recense la fermeture de plus de 600 établissements de santé.

En plus de se faire la guerre, les Houthistes et la coalition semble prendre en otage des civils. Les premiers ont empêché l'assistance humanitaire d'accéder à la ville de Taizz ; les seconds ont mis en place un blocus naval, causant ainsi une limitation de l'importation des produits vitaux.

Yémen: pays à part dans le monde arabe

Le Yémen a longtemps été le pays le plus peuplé de la péninsule arabique ; c'est aujourd'hui le plus pauvre et le plus armée. En effet, le Yémen est le deuxième pays où la population est la plus armée au monde... plus armée que l'état lui-même ! Le Small Arms Survey dénombre 5.58 millions d'armes dans les tribus contre seulement 1.5 millions d'armes pour le gouvernement.

C'est aussi un pays qui a gardé son caractère tribal du fait de sa ruralité. Le gouvernement n'étant pas assez puissant pour assoir son influence sur les terres les plus reculées, doit passer par l'intermédiaire des chefs de tribus, les Cheikhs. Le système est le suivant : le gouvernement met à disposition des Cheikhs, un salaire, une maison, des voitures et d'autres avantages, tant que celui-ci fait respecter l'autorité du gouvernement. Si des incidents éclatent, l'état baisse les subventions envers les chefs de tribus.

Le gouvernement a pourtant du mal à assoir son autorité. Une étude de l'Université de Sanaa a questionné des individus quant à leur respect envers l'état dans la région tribale d'Amran, au nord de la capitale ; 70% des personnes questionnées ont affirmé avoir plus de loyauté envers leurs tribus qu'envers l'état. Le Yémen est également un des pays les plus corrompu au monde, selon Transparency Internationale.


Jadis terre de Rois et de Reines à l'image du Roi Salomon et de la Reine de Saba, riche, fertile, surnommé Arabie Heureuse, le Yémen reflète aujourd'hui une tristesse humanitaire sans nom. Il figure parmi les pays les plus pauvres et les conflits, guerres civiles et ingérences étrangères permanentes, n'arrangent rien. Nombre de diplomaties européennes et africaines à l'image de la France ou l'Algérie appellent à un cessez le feu pour débloquer l'aide humanitaire et à un dialogue inclusif. Cependant, comme le titrait Amnesty Internationale, certains pays occidentaux jouent à un double jeu en fournissant des armes à l'Arabie Saoudite.

Le Secrétaire Général des Nations Unies avait intégré à la "liste de la honte" le royaume pour "violations graves commises contre des enfants en temps de conflit armé", avant de le retirer le 6 juin 2016 lorsque le gouvernement saoudien menaça de stopper le financement des programmes de l'ONU (cf article dur l'indépendance de l'ONU), remettant ainsi en cause l'indépendance de l'organisation mondiale. Human Rights Watch appelle les pays vendant des armes à l'Arabie Saoudite à "suspendre ces ventes jusqu'à ce qu'elle cesse ses frappes aériennes illégales au Yémen et enquête de manière crédible sur les violations présumées".

Le Yémen se meurt dans une guerre silencieuse, très peu médiatisée, à l'heure où la population a besoin de l'attention du monde entier.

Sources:
Human Wrights Watch, Amnesty International, Tranparency International, SAS, INED, Révolution Yéménite, Sonia Bouchet, rapports de l'ONU

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