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Les MRE, des "vendeurs de rêves"?

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MOROCCAN FLAG
Cris Toala Olivares / Reuters
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SOCIÉTÉ - Parmi les Marocains résidents à l'étranger, il y a des Marocains qui se sont complexés à l'étranger... On les connait tous à travers le discours typique sur la grande différence entre "là-bas" et "ici" qu'ils donnent à ceux qui ne vont jamais poser les pieds "là-bas" et qui meurent d'envie de quitter "ici"...

On les connaît aussi par le portrait exagéré de l'Espagne, la France, la Hollande ou la Belgique qu'ils dessinent dans l'imaginaire de ceux qui sont déjà préparés à entendre ce genre de description parfaite tellement ils sont dégoûtés par un vécu épouvantable...

Ces "vendeurs de rêves" savent très bien qu'en exhibant leurs gadgets électroniques, lunettes, montres, voitures décapotables et les dernières photos prises avec la belle blonde platine slovaque ou la latino-américaine bronzée aux fesses refaites, ils ne font que remuer le couteau dans la plaie des copains d'antan en leur faisant croire qu'effectivement, ils sont restés bloqués "ici", que ce soit au fond de la ruelle à fumer des joints ou dans le même coin de l'ancien café du quartier populaire à mourir en silence...

Quand les Marocains complexés à l'étranger arrivent en juillet-août de chaque année, c'est tout un monde qui se sent étranger dans son propre pays.

Les autochtones ne savent pourtant pas l'origine de tous ces matériaux ni le pourquoi de cette exhibition perverse... Les vendeurs de rêves, nouvellement débarqués au bled, ne vont tout de même pas leur annoncer la nature de leur boulot ni la lourdeur du travail fourni pour économiser l'argent avec lequel ils se sont permis de s'orner de tous ces accessoires.

Les autochtones se laissent séduire par ce monde imaginaire où l'on peut gagner facilement sa vie pour satisfaire du besoin physiologique élémentaire le plus basique de la pyramide de Maslow, à l'accomplissement de la personne et son épanouissement créatif... Les vendeurs de rêves, n'exposant que la moitié pleine du verre européen et ne critiquant que la moitié vide du verre marocain, accroissent une supériorité morale qui soulage leur sentiment d'exclusion "là-bas" sur leurs concitoyens exclus d'office "ici".

Et ainsi commence une pièce de théâtre dramatique entre les étrangers dans leur résidences qui attendent le ravitaillement - cadeaux, habits, smartphones, argent - et les résidents à l'étranger qui sont en manque d'une mixture d'émotions allant de la simple accolade maternelle à la valorisation qu'on leur fait autour d'un bon thé à la menthe/harira.

La vision binaire de cette relation est évidement fausse, le stéréotypage des deux camps est aussi erroné. Parce qu'en parallèle de cette relation financière "donneur-receveur" et sociale "spectacle-émerveillement", il y a le désir ardent et l'amour immatériel et profond envers le fils qui a été obligé de rester en Italie pendant des années avant de régulariser sa situation; il y a le plaisir saint de revoir son père ne s'inquiétant point de l'école de sa sœur ni de l'avenir de son grand frère au chômage; il y a la volonté d'aider son pays au-delà du 5 à 6% du PIB - contribution des MRE sous forme de transfert d'argent - dont il participe.

Mais, il y a malheureusement aussi beaucoup de théâtralisme, de vantardise, de mensonges, de mauvaises habitudes occidentales et de vérités cachées que nos Marocains complexés à l'étranger nous exportent chaque année - une fois sur deux après la crise, voire même plus!

Je parle bien de ceux qui se sont complexés parce qu'il y a parmi les MRE ceux qui ont su comment sentir l'odeur de la rose occidentale sans être blessés par ses nombreuses épines et qui ne nous ramènent chaque année que le nectar bénéfique et constructeur qui nous manque au "bled".

Il y a ceux qui expliquent honnêtement que l'Europe est un tout indissociable et comme il y a certes des avantages financiers, il y a en parallèle des soucis culturels, sociétaux, et psychologiques. Il y a toujours ceux qui respectent les sentiments d'une jeunesse vouée à l'échec et au désespoir pour des raisons personnelles mais aussi politiques en les encourageant, en les soutenant proprement et en les prenant en charge. Il y a parmi les Marocains résidents à l'étranger de grands scientifiques, chercheurs et intellectuels qui sont au dessus de ces frivolités. J'exclus de la description première cette catégorie consciente et consciencieuse qui a su marier les deux cultures et qui sait pêcher dans les deux rives.

La diaspora marocaine a une très grande influence sur la société intérieure. Je parle de la jeunesse des douars et des villages, dans l'Atlas et le Rif, la jeunesse des bidonvilles et des quartiers populaires aussi. Cette jeunesse se sent provoquée - c'est une vérité que l'on n'ose pas dire - quand le cousin ou le voisin rentre en été au volant d'une belle voiture qui porte la plaque minéralogique de l'Union européenne, racontant ses milles et une nuits et simulant un succès mérité... Ils se sentent provoqués parce qu'ils s'aperçoivent comment il a changé de comportement depuis qu'il a eu la chance de déguerpir. Il est devenu le privilégié du quartier/douar. C'est lui qui paie au café. C'est lui à qui revient le dernier mot dans les discussions parce qu'il donne toujours exemple par ce qui se fait "3end Legwer", ou pour ceux qui sont atteints d'un immense complexe d'infériorité: "3end Sherfa", "3end Lmsslmine dial Besse7"...

Ils se sentent provoqués parce que contrairement à ce qu'il décrit "là-bas" où les occasions s'offrent pour tout le monde et où il n'y a ni favoritisme ni clientélisme ni corruption, un Smig à 1400 euros, et où l'on vous paie 800 euros au chômage, eux, ils se retrouvent à l'antipode de tout ça... Dans une autre planète.

L'idée de l'immigration clandestine ou légale s'installe. Elle s'alimente par les ennuis de chaque jour, les comparaisons, le désespoir, le pessimisme, l'humiliation, la pauvreté et la jalousie incontrôlable qu'ils ressentent chaque année quand les Marocains complexés à l'étranger viennent faire leur exhibitionnisme. Nous connaissons tous le résultat: déracinement, fuite de cerveaux, fuite de la main d'œuvre, problème d'intégration et des milliers de corps refoulés par les deux mers: marocaine et espagnole.

La fascination des locaux est justifiable: on a été élevés dès notre plus jeune âge à louer tout ce qui provient de "là-bas". Même notre entraîneur national est de "là-bas". La "colonisabilité"qui a précédé la colonisation comme disait Malek Bennabi, résulte d'un profond manque de confiance en ce qu'un Africain, Marocain qu'il soit arabe ou amazigh, puisse produire ou créer devant l'Américain ou l'Européen. Elle résulte d'une ignorance de notre histoire, de nos ancêtres, de ce qui fait notre identité, d'une surestimation de l'autre, d'un vrai problème culturel... Et puis vient la pauvreté, le besoin, le chômage, les contraintes et l'oubli du Sud qui ont exacerbé l'inclinaison devant les objets, le matériel et la garantie de durer convenablement que le Nord promet.

Les MRE ne peuvent pas (ou il est très difficile pour eux) faire marche arrière. Leurs enfants sont nés "là-bas" où ils ont une vie stable et convenable. Mais le Maroc leur manque terriblement. L'amour du Maroc n'a pas de limites. Ils n'attendent que les vacances pour fuir la froideur affective et le mauvais climat, les relations superficielles et le stress continu de "là-bas" pour embrasser l'hospitalité, le soleil, la sincérité et le ralentissement du temps d'"ici". Ils sont bien accueillis dans leurs pays d'origine même s'ils ne se sentent pas vraiment chez eux. Ils sont considérés comme des citoyens de deuxième classe dans leurs pays de résidence et ne se sentent pas totalement chez eux aussi.

Ils veulent savoir où est chez eux? Une crise identitaire. Une désorientation. Ils ont beau essayer de croire qu'ils peuvent revenir vivre définitivement au Maroc, leurs enfants ont grandi "là-bas", la France ou la Belgique s'occupent quand même bien d'eux, ils fréquentent de bonnes écoles, ils ont le droit à de bons soins. On peut les voir d'un mauvais œil mais on respecte leurs droits aux soins, à l'apprentissage, à l'épanouissement et les compétents peuvent même porter le numéro "10" à l'équipe nationale ou devenir chef de service dans un grand centre hospitalier.

Mais quelque chose manque à leur vie et la rend imparfaite. Cette chose n'est pas quantifiable. Elle n'est pas achetable. Elle n'existe malheureusement pas "là-bas". C'est elle qui les pousse à venir chaque année. On peut acheter des montres en France mais on ne peut pas acheter le temps, les valeurs traditionnelles, l'interactivité, l'écoute, la famille, les vrais amis, les discussions simples, les petits détails de la vie, les proverbes de la grand-mère, le regard de la mère, les conseils du père, la terre du Maroc, la mer du Maroc, les sables de la Méditerranée, une assise chaleureuse où l'on mange le poisson frais de l'océan, l'appel à la prière. On ne peut pas dire à ceux qui sont restés coincés "ici": vous vivez dans un paradis terrestre que vous ignorez... Mais on ne peut pas leur dire non plus: "restez"... On vous comprend!

Pour conclure, je pense qu'il est temps que le Maroc se fasse un lobby à l'étranger à l'instar des lobbys qui servent très efficacement leur pays. Prenons juste comme exemple le Liban. Les Libanais de l'étranger sont LA véritable machine de développement. Pourquoi n'avons-nous pas un puissant lobby alors qu'on forme parfois la communauté la plus nombreuse dans certains pays européens? Pourquoi n'avons-nous pas un groupe de pression aux Etats-Unis et au Canada? Le Maroc n'est-il pas le premier pays à avoir reconnu les Etats-Unis comme un pays? Les Marocains ne comptent-ils pas plus de 100.000 immigrants dans le pays de l'oncle Sam? Le Maroc n'est-il pas l'un des plus grands exportateurs d'humains au Canada?

Pour cela, nos Marocains d'origine, "là-bas", ont le double défi de bien se dissoudre dans leur pays d'accueil, de reconnaître ses valeurs et ne pas se recroqueviller dans des ghettos intellectuels ou des habitudes légères. Nos Marocains doivent, au lieu de faire le tour des brocantes et des soldes pour venir les distribuer en été, éduquer leurs enfants et s'éduquer eux-mêmes à s'intégrer et à devenir influents dans un environnement multiculturel. Le deuxième défi et de respecter ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir une vie matérielle satisfaisante, de ne pas extrapoler leurs frustrations quotidiennes de "là-bas" sur leurs concitoyens appauvris au Maroc.

Quand à ceux qui sont "ici"... Le temps est venu pour qu'on participe activement à la vie politique et sociale du pays pour écarter du chemin les corrompus qui ont été derrière la fuite de nos concitoyens. Le temps est venu de changer les mentalités aussi. Les MRE, fraîchement imprégnés par "là-bas", le remarquent quand ils débarquent.

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