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Une raison souvent occultée des révoltes "arabes"!

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Le réchauffement climatique est un problème mondial majeur qui reste ignoré et/ou marginalisé par les médias, les politiques et mêmes les acteurs de la société civile et ce en dépit de la gravité de la situation. Il est considéré soit comme un problème à long terme ne représentant pas de menace immédiate, soit comme une cause de baba cools déconnectés de la réalité voire d'écolos bobos.

Dans cette hiérarchisation des préoccupations, les questions environnementales relèvent du superflu alors que c'est une question de survie des espèces. Outre les dommages visibles et mesurables sur la planète, d'autres conséquences plus immédiates et sournoises secouent la stabilité politique de régions entières. Le but de cette contribution est de sensibiliser sur la question du changement climatique et de mesurer la gravité de la situation par une étude de cas pratique.

L'augmentation de la température moyenne mondiale due au changement climatique anthropogénique s'accélère dépassant les pronostics les plus sombres. L'année 2015 est l'année la plus chaude de toute l'histoire moderne et la sécheresse à l'est de la méditerranée est la pire des 900 dernières années selon la NASA
.

En conséquence, des événements climatiques extrêmes ne cessent d'augmenter en survenue et en impact. C'est dans ce contexte que s'inscrit la série de cataclysmes mondiaux qui ont provoqué la hausse des prix des denrées alimentaires. Ce fut à la veille des vagues de protestations populaires des pays du MENA (le moyen orient et lafrique du nord; Middle East and North Africa).

Selon un rapport publié par "The Center for Climate & Security", le prix du blé qui se négociait à 4 $ le boisseau en juillet 2010 avait atteint 8.50-9 $ en février 2011 en conséquence des conditions météo défavorables à travers le monde. Quelques exemple:

- La Chine, plus grand producteur et consommateur de blé au monde est passé par des périodes de grande sécheresse en 2011. Des séries de mesures ont été prises par le gouvernement Chinois par crainte de mauvaises récoltes céréalières. Parmi ces mesures, l'achat de blé sur le marché internationale.

- Le Canada, deuxième plus grand exportateur de blé après les Etats-Unis a vu ses récoltes baisser à peu près d'un quart après des précipitations record au printemps 2010.

- Peu après, les feux de brousse couplés à la sécheresse ayant touché la Russie (4ème plus grand exportateur de blé, représentant 14% du commerce mondial) ont fait baisser les récoltes annuelles de blé à 60 millions de tonnes vs. 97 millions en 2009. Craignant les pénuries locales et la hausse des prix, la Russie avait imposé des restrictions sur les exportations de blé, d'orge et de seigle.

- A partir de janvier 2011, les récoltes Américaines ont également subi des dommages suite à plusieurs tempêtes [1].

L'impact sur la Syrie

De 2007-2010, la Syrie a été touchée par la sécheresse la plus sévère jamais enregistrée dans les annales météorologiques [2]. Les quatre provinces les plus touchées (Hassaké, Raqqa, Alep ou Halab, et Dier ez-Zor) étaient les principales productrices de blé. Elles représentaient à elles seules 75% de la production totale. Dans un pays ou le secteur agricole employait jusqu'à 40% de la main d'œuvre et qui représentait 25% du produit intérieur brut, les conséquences d'une telle catastrophe étaient désastreuses [3].

La détérioration des cultures et la désertification des terres a poussé 1.5 millions de Syriens des régions rurales agricoles à l'exode vers les centres urbains [4]. Selon une enquête de terrain réalisée en 2011 dans des villages touchés, la plupart des maisons s'étaient vidées : moins de 10% étaient occupées (principalement par des personnes âgées et des enfants). Les hommes jeunes parcouraient des milliers de kilomètres en quête de travail, en Syrie ou même au Liban et en Jordanie, tandis que les femmes allaient chercher du travail dans la partie occidentale du pays [3].

Le représentant de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) en Syrie à l'époque estimait que les autorités syriennes avaient fourni des efforts "considérables" pour remédier à cette catastrophe : distribution de paniers alimentaires aux personnes affectées, leur dispense de payement des taux d'intérêt ou la modification des échéances de remboursement des prêts... Hélas, ces solutions ponctuelles étaient insuffisantes face à la gravité de la situation, et pour cause : la mauvaise gestion gouvernementale (1) des ressources naturelles (favorisation de pratiques agricoles non durables, ex subvention des cultures de blé et de coton très demandeuses en eau, encouragement des techniques d'irrigation inefficaces) et (2) des changements démographiques (échec dans la prise en charge de population locale déplacée ainsi que de l'afflux important de réfugiés Irakiens après l'invasion Américaine de 2003) [5], avait attisé les tensions sociales. Fin de l'année 2010, elles étaient à leur apogée pour éclater peu de temps après sous formes de protestations populaires. Tout le monde connait la suite de l'histoire.

Une étude de 2015 4, démontre l'existence d'un lien direct entre cette sécheresse et les révoltes en Syrie. En outre, l'analyse montre une plus grande probabilité de survenue de la sécheresse pendant ces 3 années (2-3 fois plus de chance) pour cause d'interférence humaine dans le changement climatique, comparée à la variabilité naturelle seule. En d'autres termes, non seulement le changement climatique est lié à la révolte du peuple Syrien, mais en plus, il s'agit d'un changement climatique induit par l'homme.

Quid des autres révoltes "arabes"?

Comment le changement climatique aurait pu provoquer les révoltes dites "arabes"? Peut-être à cause de notre dépendance alimentaire. Les pays du MENA sont les pays les plus dépendants aux importations d'aliments. Selon "The Economist", la plupart des pays arabes importent la moitié de leur alimentation de l'étranger et rien qu'entre 2007-2010, les importations céréalières ont augmenté de 13%. Avec une telle dépendance, toute diminution de l'offre mondiale résultant des fluctuations de production susmentionnées, implique une forte hausse des prix et de graves impacts économiques sur ces pays. Comme il a été prouvé dans d'autres contextes, la hausse des prix alimentaires induit l'instabilité politique [6,7].

Entre 2008-2010, l'Egypte, plus grand importateur de blé au le monde, a vu les prix locaux des denrées alimentaires augmenter de 37%. Au cours des six derniers mois de l'année 2010, ce pays n'a reçu que 1,8 millions de tonnes de blé en provenance de Russie contre 2.8 millions de tonnes en 2009 pendant la même période [8]. En plus de la faim, des familles agricoles du Delta du Nil ont été contraintes d'évacuer leurs maisons à plusieurs reprises à cause de l'élévation du niveau de la mer.

Ce n'est donc pas anodin si l'un des slogans phares des révolutions Tunisienne et égyptienne était: "Pain, liberté, égalité sociale", le pain symbolisant la cherté des produits alimentaires de base.
En 2008, la Jordanie, le Bahreïn, le Yémen et le Maroc ont tous vécu des protestations ayant un lien avec la nourriture. Même l'Algérie a vu éclater des protestations contre le chômage et la hausse des prix alimentaires qui ont été étouffées à coups de répression et de crédits ANSEJ.

Il est important toutefois, pour ne pas tomber dans une analyse monolithique centrée sur le climat, de remettre les choses dans un contexte général de mauvaise gouvernance, de corruption, de pauvreté, de chômage, de mal logement de hogra et d'autres facteurs socioéconomiques spécifiques à chaque pays. Même si le changement climatique n'aurait pas induit seul le moment révolutionnaire, il reste un facteur important et les décideurs politiques en sont conscients.

Des causes du changement climatique

La contribution des facteurs anthropiques (relatifs à l'intervention humaine) au changement climatique est admise. Il faut être claire sur la question, la voracité du système capitaliste pour les énergies fossiles est la source du problème.

Ces émissions ne viennent pas de nulle part, il faut avoir conscience de la grande responsabilité des pays industrialisés dans ce qui arrive, sans pour autant y voir un appel à l'immobilisme, au fatalisme ou un quelconque dédouanement des pouvoirs en place.

Les pays développés consomment la plus grande quantité d'énergies fossiles. Bien qu'ils ne représentent que 20% de la population mondiale. Ils produisent plus de 70% des émissions en carbone depuis 1850 [9]. Qui paye les frais? Les pays les plus menacés sont ceux qui polluent le moins et les communautés les plus vulnérables -qui sont aussi les plus pauvres- sont les plus touchées.

Une étude parue cette année montre que 11 des 17 pays dont les émissions de GES (gaz à effet de serre) sont faibles ou modérés sont des pays extrêmement vulnérables à l'impact négatif du changement climatique. Inversement, parmi les 36 pays les plus pollueurs, 20 seront les moins vulnérables à l'impact future du changement climatique [10].

Ces derniers, seront-ils éternellement à l'abri? Non puisqu'ils subiront les conséquences de la prochaine crise migratoire climatique qui s'annonce. Selon les conclusions alarmantes d'une nouvelle étude [11], le MENA pourrait devenir le terreau d'une conjoncture explosive à l'horizon 2050 et ce, à cause des températures extrêmes qui transformeront de larges territoires en zones arides inhabitables, combinées à l'instabilité politique et aux difficultés économiques.

Outre l'enjeu citoyen, le réchauffement climatique est donc un enjeu politique majeur tant pour les gouvernements locaux que pour les gouvernements étrangers.

Vers une justice climatique?

Il existe le consensus suivant au sein de la communauté scientifique : si l'augmentation de la températures moyenne mondiale dépasse 1,5-2°C (par rapport à l'époque préindustrielle), il sera impératif de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 80% en 2020, ce qui implique obligatoirement un sevrage drastique des énergies fossiles.

C'est fondamentalement l'objectif visé par l'accord de la COP21 (entré en vigueur ce Vendredi 4 Novembre 2016), mais contrairement aux discours politiques et à ce que nous avons pu voir dans les unes des journaux à travers le monde, cet accord est loin d'être contraignant. En l'état actuel des choses et sauf une forte pression de la société civile, je doute fort que cet accord réussisse à contenir le réchauffement climatique.

Certains activistes environnementaux des plus connus appellent à "la justice climatique"., d'autres à la "démocratie de la terre". Ces concepts qui impliquent notamment la reconnaissance de l'occident industrialisé de sa culpabilité historique dans le réchauffement climatique et sa prise de responsabilité. Mais il faut être naïf pour croire que ceci viendra sous les auspices de l'ONU où on occulte sciemment la source du problème, à savoir le système économique mondial basé sur les énergies fossiles.

Toute initiative voulant apporter des solutions réelles à ce fléau mondial doivent donc faire une double rupture : la première avec le discours ambiant et les fausses solutions promues par les conférences et sommets stériles à grandes pompes et la seconde avec le système capitaliste.

Il faut souligner que cette lutte n'est pas isolée et qu'elle est toujours associée à d'autres formes d'oppressions. En effet, il existe une intersectionnalité, autrement dit, les personnes les plus vulnérables subissent simultanément plusieurs formes de dominations et leurs préoccupations s'inscrivent dans des luttes locales qui s'expriment chacune à sa manière. Comme le fait remarquer Hamza Hamouchène, ces concepts sont à intégrer dans un contexte plus large de justice sociale, de droits et d'une redistribution équitable des ressources naturelles.

Il ne s'agit pas de slogans idéalistes, mais ils ont d'ores-et-déjà une traduction concrète. Des "protecteur des eaux" aux Etats-Unis qui font front contre le Dakota access pipline*, au mouvement "Break free" qui a mené des actions contre des projets de grande envergure sur les 5 continents pour réclamer le maintien des combustibles fossiles sous terres et une transition juste socialement vers un nouveau modèle économique basé exclusivement sur les énergies renouvelables, jusqu'aux protestations populaires à Tanger contre Amendis et à l'insurrection de Kerkanna, ces concepts s'incarnent dans des dynamiques citoyennes qui bouillonnent urbi et orbi.

L'Algérie n'est pas épargnée. Nous avons la preuve que l'extractivisme effréné qui nous est imposé n'empêchera pas la course vers la faillite financière après la chute des cours mondiaux des hydrocarbures. En plus d'être dommageable pour l'environnement, l'addiction aux énergies fossiles emmène le pays au naufrage. Le gouvernement voulait lancer l'exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique (une technologie qui pollue les nappes phréatiques et qui provoque les secousses sismiques), en annonçant le forage du premier puits fin Décembre 2014. Grâce à la grande mobilisation à travers le pays : In Salah, Tamenrasset, Ouargla, Ghardaia, Illizi, Adrar, Bordj Baji Mokhtar, Alger... Jusqu'à Oum El Bouaghi, un coup d'arrêt a été donné [12].

L''Algérie n'est plus en position de négocier dans les sommets à répétition. Des solutions urgentes mais réfléchies doivent être prises en conséquence. Repenser/diversifier le modèle économique et la souveraineté alimentaire doivent être élevés au rang de priorités nationales et les citoyens ne doivent plus assister en spectateurs passifs parce que c'est notre affaire à tous.

* Il me semble important de m'attarder sur ce qui se passe actuellement aux États-Unis qui en dépit de son importance historique, ne reçoit aucune couverture médiatique au Maghreb à ma connaissance (et très peu ailleurs). Une forte mobilisation contre le "Dakota access pipline" est en cours actuellement.

Ce projet vise à installer un oléoduc de plus de 1886 km pour relier les domaines de productions de Bakken et Three Forks au nord du Dakota à Patoka dans l'Illinois. Il traverse les communautés locales, les terres agricoles, les terres tribales indigènes ainsi que les zones naturelles sensibles.
Ils s'appellent les "protecteurs des eaux", des indigènes de la tribu Sioux de Standing Rock, de Navajo (Diné), Shoshone-Bannock, Apache, Kickapoo, Cheyenne River Sioux, Rosebud, Winnebago, Ho-Chunk, Crow et plus de 300 autres tribus en plus d'organisations comme Greenpeace, Sierra Club, Bold Iowa, Bold Nebraska, Bold Louisiana... sont sur la ligne de front depuis le 10 Aout pour s'opposer à ce projet. On parle du plus grand rassemblement des peuples autochtones de tous les temps. Il défendent la seule source d'eau de la tribu Sioux de Standing Rock car ils sont tout à fait conscients de l'effet néfaste des fuites de carburant sur la terre et les eaux.
Ils font face à une répression inouïe d'abord de la part des services de sécurité du projet qui n'ont pas hésité à asperger des protecteurs pacifiques de gaz lacrymogènes et à les attaquer avec des chiens puis par les autorités du Dakota du Nord qui à l'aide de police militarisée ont procédé à des d'arrestations et des poursuites par centaines même à l'encontre de journalistes au mépris de la loi fondamentale (la liberté de la presse est protégée par le premier amendement de la constitution US).

Bibliographie
1. Werrell, C. & Femia,. Report Release : The Arab Spring and Climate Change with Tom Friedman and Anne-Marie Slaughter.
2. Trigo, R. M., Gouveia, C. M. & Barriopedro, D. The intense 2007-2009 drought in the Fertile Crescent: Impacts and associated atmospheric circulation. Agric. For. Meteorol. 150, 1245-1257 (2010).
3. Drought vulnerability in the Arab region: case study - Drought in Syria, ten years of scarce water (2000-2010) - UNISDR. Available at: http://www.unisdr.org/we/inform/publications/23905. (Accessed: 19th October 2015)
4. Kelley, C. P., Mohtadi, S., Cane, M. A., Seager, R. & Kushnir, Y. Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought. Proc. Natl. Acad. Sci. 112, 3241-3246 (2015).
5. Agnes Sinaï, Aux origines climatiques des conflits. Le Monde diplomatique (2015).
6. Marc F. Bellemare, Rising Food Prices, Food Price Volatility, and Political Unrest.
7. Arezki, R. & Brückner, M. Food Prices, Conflict, and Democratic Change Rabah Arezki and Markus BrücknerFood Prices, Conflict, and Democratic Change. (2010).
8. Johnstone, S. & Mazo, J. Global Warming and the Arab Spring. Survival 53, 11-17 (2011).
9. T.A. Boden, G. Marland, and R.J. Andres. Global, Regional, and National Fossil-Fuel CO2 Emissions. Carbon Dioxide Inf. Anal. Cent. (2011). doi:10.3334/CDIAC/00001_V2011
10. Althor, G., Watson, J. E. M. & Fuller, R. A. Global mismatch between greenhouse gas emissions and the burden of climate change. Sci. Rep. 6, 20281 (2016).
11. Lelieveld, J. et al. Strongly increasing heat extremes in the Middle East and North Africa (MENA) in the 21st century. Clim. Change 1-16 (2016). doi:10.1007/s10584-016-1665-6
12. Hamouchene, H. & Rouabah, B. The political economy of regime survival: Algeria in the context of the African and Arab uprisings. Rev. Afr. Polit. Econ. 0, 1-13 (2016).

Article mis à jour. originellement publié sur Investig'action.

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