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Non, le bateau poubelle italien au large des côtes casablancaises n'est pas cela

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TRIBUNE - Pour faire prendre conscience du danger du sac en plastique, pour promouvoir en interne le bien fondé de l'organisation de la COP22, ou pour initier un mouvement prochainement politique autour de l'écologie, rien de mieux que de ramener, ou prétendre ramener, un bateau chargé de poubelle italienne. Par naïveté, par déformation professionnelle ou par excès d'espoir, j'ai d'abord voulu croire à un super coup de com', le vrai, le génial, le magnifique. Le coup de com' comme on en voit dans les séries Scandal ou House Of cards. Le coup de com' de ceux qui font croire à la planète presque entière que Saddam avait les armes de destruction massive, que le corps Ben Laden est au fond de l'océan, si tant est qu'il ait été le principal organisateur du 11 septembre ou encore qui raconte que le printemps arabe, hiver pour l'instant, n'est l'œuvre que d'une jeunesse engagée en quête d'un idéal de liberté ou de démocratie.

J'ai vite remballé mon livre d'or et la demande d'autographe au super confrère qui aurait conçu cela. L'espoir a rapidement laissé place à la naïveté. Non, le bateau poubelle italien au large des côtes casablancaises n'est pas cela. Bien que je ne l'ai vu ni sur photos ni sur image vidéo, je veux bien croire les pathétiques communications du gouvernement et de ses membres qui attestent de son existence. Très vite, au-delà de l'émoi populaire, enfin, pas de grande marche dans les rues, mais beaucoup d'agitation sur les réseaux sociaux, ces derniers étant définitivement cru sur parole pour être cette fameuse "opinion publique", très vite donc, les bons pensants du pays se saisissent de la question pour faire valoir la priorité écologique chez les citoyens marocain. Réduit à devenir le porte-parole de ces bien pensants, le journal Le Monde, monde dans lequel plus personne ne vit et peu de lecteurs achètent au Maroc, titre sur "La conscience écologique qui s'affirme au Maroc". Naïf, mais pas à ce point là: en ville plus qu'à la campagne, dans les quartiers chics encore pire qu'en périphérie, dans les nouveaux immeubles vitrés plus que dans les vieux bons quartiers et médinas, au quotidien, le Maroc ne montre aucune conscience écologique. L'architecture s'en passe, le pouvoir d'achat ne s'y prête pas, car oui, cette conscience à un ticket d'entrée, et le faux instinct de survie, instant par instant, dans la jungle urbaine comme dans les no man's land ruraux et montagneux, ne lui laisse aucune place. Évidement, cause sans adversaire apparent, l'écologie est une priorité sur papier, au sein des salons et dans un monde qui n'existe pas, en tout cas pas encore, au Maroc.

Pourtant, l'émoi est là, bien réel. En absence d'une sociologie active ou d'une industrie de sondage florissante, on ne saura jamais exactement ce qui a dérangé dans cette affaire: le danger sanitaire, la conséquence écologique, le chauvinisme économique (pourquoi nos cimenteries ne chauffent-elles pas à la poubelle Made In Morocco?), les déclarations de la ministre, attaquée de manière ignoble sur ses choix d'esthétisme et d'apparence (une telle femme aux affaires dérangerait certains plus que le bateau), ou, tiens tiens, un sentiment d'humiliation? Serait-ce donc ce dernier, le vrai moteur de cette nouvelle indignation collective? Une hogra de plus, principalement?
C'est, malheureusement pour les écolos actifs, que j'aime bien et encourage, probablement le cas. Le hashtag le plus partagé (habituons-nous à des analyses ainsi construites, sur la popularité d'un hashtag!), est celui du: nous ne sommes pas une décharge publique, ou dans le même genre, le Maroc (mon pays) n'est pas une benne à ordure. Les vidéos comme les articles démontrant le caractère nocif pour la santé de cette cargaison ne sont que renfort de ce leitmotiv. Presque aucune analyse n'a versé dans le comparatif poubelle marocaine Vs poubelle italienne, laquelle est meilleure combustible pour les fours à ciment et la critique au gouvernement n'a pas dépassé le physique de la Ministre, alors que ceci aurait pu constituer une belle occasion pour les "parties" de l'opposition, et probablement aussi grâce à la mega machine médiatique du PJD qui est parvenu, magistralement encore, à isoler la ministre en charge de l'environnement et masquer la responsabilité politique de Benkirane, filmé entrain de pleurer à chaudes larmes les attaques terroristes contre les lieux saints, plus que contre des êtres humains.

Depuis 2011, on a bien compris que la société marocaine est bien entrée dans le stade de l'indignation. Cela aurait provoqué un sourire narquois du sage Stephen Hessel, auteur du Best seller "Indignez-vous". Là haut au ciel, il attendra longtemps avant de voir son autre ouvrage, "Engagez-vous", faire des vagues au Maroc. On s'indigne mais on n'agit pas encore. Celui qui trouvera nouvelle matière à ses travaux, c'est bien Dominique Moïsi, auteur de "géopolitique de l'émotion". Sa thèse, illustrée notamment par un autre exemple marocain dans son livre, défend la nouvelle répartition émotionnelle au monde, le vrai, pas le journal. D'après son ouvrage (grossier aperçu que je vais faire là, mais ferme recommandation de le lire), les peuples de l'Occident agissent désormais par peur. Les peuples de l'Est (Asie) agissent par espoir. Les peuples du tiers monde agissent par humiliation. A retenir pour mieux comprendre la prochaine e-mobilisation...

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