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"Hout aâlik!", du côté de chez Jamel Abdennacer Aïssi: Gaieté vs islamisme

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À l'heure où s'est ouvert le 27ème festival de Carthage sur "Fleur d'Alep" de Ridha Behi et que la libre parole semble avoir réussi à se frayer un bon bout de chemin dans la production cinématographique; qu'en est-il en peinture?

Où s'arrête la liberté d'expression artistique et où commence la censure?

La censure cède-t-elle dorénavant le pas à l'auto-censure? C'est ce que nous avons voulu savoir en interrogeant plusieurs artistes peintres à Djerba, avant d'aller prendre la température à la capitale.

Une évidence s'impose dès le départ: actuellement, il n'est toujours guère aisé de faire parler les artistes du risque qu'ils prennent en produisant ou en exposant leurs œuvres à l'ère d'un certain regain islamiste. Prendre des gants semble nécessaire. Nous nous prêtons au jeu.

Quelques voix s'élèvent ici ou là à l'instar de celle de l'artiste peintre Jamel Abdennacer Aïssi, pour nous démontrer, livres-témoignages à point, que les salafistes n'auront jamais le dernier mot en Tunisie!

Sceptiques, nous sommes amenées à feuilleter "Du côté des salafistes, Tactiques ou stratégies" de Jean Fontaine, ce prêtre catholique qui vit en Tunisie depuis 60 ans et qui y témoigne à sa manière du climat politique tunisien de 2011 à 2013.

"Tout espoir est encore permis" disait Jean Fontaine sur RTCI.

Ancien professeur de mathématiques, il a fourni un travail de fourmi en recensant méticuleusement pendant deux ans les manifestations salafistes ayant eu lieu en Tunisie. Le relevé laisse pantois: 658 manifestations salafistes en 730 jours. Face à ce chiffre alarmant, le ministère de l'Intérieur tunisien faisait à l'époque état de 3.000 à 23.000 salafistes sur le territoire tunisien.

Faisons le calcul de base: 20.000 extrémistes potentiels qui embrouillaient les esprits à défaut d'avoir été sérieusement pris en compte couraient donc impunément dans la nature comme des fantômes. Ou comme d'éventuelles bombes à retardement. D'un côté règne le flou artistique, de l'autre la rigueur scientifique...

Actuellement, le chiffre emblématique de 3.000 Tunisiens qui seraient cette fois-ci embrigadés dans des organisations terroristes à l'étranger, est de nouveau cité de source officielle dans les médias. C'est extrêmement embêtant, on ne sait plus qui croire!

Au-dessus de la mêlée 

Le poisson et son maître de ballet se placent largement au-dessus de la mêlée politique.

Au restaurant Gusto à Houmt Souk, Jamel Abdennacer Aïssi décline actuellement en série des thèmes extrêmement hauts en couleur comme le poisson, la silhouette et les débris de la figure humaine. Le motif du poisson traverse comme chez Matisse et ses poissons rouges dans un bocal toute une panoplie de sa production artistique, il y devient carrément sa signature. Sur des supports de tout genre, bois, papier, papier-kraft et tissu, l'artiste imprime le paradigme de son leitmotiv actuel.

art

"D'où vient votre engouement pour le poisson?", lui demandons-nous.

"Le poisson a toujours été un symbole fort en signification à travers le monde et son histoire. Dans les trois religions monothéistes, il joue un rôle crucial et établit ainsi un lien de communication et de réconciliation possible entre elles . En Tunisie, ce symbole est d'ailleurs omniprésent. Le "hout" (le poisson) représentait du temps des Phéniciens la chance. On attribue généralement une origine berbère à la "Khomsa" (connue en français comme "main de Fatima") et une origine phénicienne au poisson. Ce dernier symbolise l'abondance, la fécondité et le bon augure, d'où sa présence dans certains rites et coutumes. Chez les Musulmans et chez les Juifs, il est censé protéger contre le mauvais œil.
Et vous savez certainement que le poisson est un animal d'une extrême vigilance. Il ne ferme jamais l'œil...".

poisson

L'intérêt pour la géométrie et une perspective simultanée stylisée nous rappellent les œuvres cubistes d'un Georges Braque, en beaucoup plus serein. Le choix ingénieux des couleurs y est pour beaucoup. L'abstrait enjoué quelque peu naïf, mais judicieusement établi dans l'espace de son support, est un pied de nez élégant adressé après coup au projet des lois liberticides qu' Ennadha préparait en 2012 au nom de "la défense du sacré".

Gaieté vs islamisme

"Ce que je sens, je le peins. Mon tableau est plein de motifs gais. C'est ça la Tunisie, d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Il faut que l'on sache que nous n'allons jamais céder et que la Tunisie est un jardin de mille et une fleurs".

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Le message est clair. Jamel Abdennacer Aïssi n'a pas l'habitude de mâcher ses mots. Il sait bien ce dont il parle. Modeste mais touche-à tout, avec un intérêt particulier pour l'art japonais, il s'engage à promouvoir la Culture sur plusieurs fronts. Il ne mentionne pas ses propres propos, prononcés en janvier 2013 face à un journaliste de Kapitalis lors de l'atelier de peinture à ciel ouvert organisé en mémoire du 2e anniversaire de la révolution. L'artiste exprima alors son souhait:

"(...) que l'art survive malgré certains individus qui cherchent à le biffer de la société tunisienne. Bon gré, mal gré, nous serons toujours présents et on ne va pas lâcher prise".

Loin des carcans ordinaires de l'art, tout en ayant suivi une carrière traditionnelle - Beaux Arts à Tunis et à l'École du Louvre ainsi qu'une solide formation en art-thérapie -Jamel Abdennacer Aïssi met en couleur les rêves d'enfants et d'adultes. Non pas les cauchemars.

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Sa peinture est un antidote féerique et ludique dans un pays qui est toujours classé parmi les moins heureux du Maghreb et du monde - la Tunisie occupe la 98ème place dans le classement onusien en 2016.

Alice aux pays des merveilles tire sa révérence à un monde qui s'embrase.

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