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Sentiments d'un étranger de culture musulmane face aux attentats du 14 juillet

Publication: Mis à jour:
NICE
Pascal Rossignol / Reuters
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TERRORISME - Minuit sonnant, la journée se termine avec son lot de fatigue et la promesse d'un sommeil qu'on espère reposant. On regarde son téléphone s'agiter inhabituellement... et on lit: "Attentat à Nice, une trentaine de morts et des dizaines de blessés dans un état grave". Le ventre se serre, le souffle se coupe, le dégoût monte et le sommeil se perd dans le flot des informations en continue des chaînes.

On suit avec anxiété les nouvelles qu'on peine à croire, le chiffre des pertes ne cesse de croître, on annonce au moins 60, 70, 84 morts. Un profond déchirement nous happe. On souhaiterait tellement qu'on nous annonce que c'est faux. Un instant on croit rêver, tant la nouvelle est une fois encore hallucinante. Encore une fois et ç'en est trop.

Rapidement on ressent la même pesanteur que celle du 7 janvier et du 13 novembre. Des dates désormais macabres qui se suffisent à elles-mêmes pour dire la souffrance de tout un peuple. Des dates auxquelles ces fous de Dieu aimeraient tant ajouter celle du 14 Juillet. Et c'est précisément l'espoir de l'auto-proclamé État Islamique.

Que nos calendriers soient ensanglantés, tachetés de l'empreinte de leur terreur. Que nous regardons nos journées s'égrener comme des intervalles entre plusieurs attentats éventuels voilà l'essence même du terrorisme. Que le massacre soit imprévisible et que sa perspective déchire la société française en corrodant sous l'effet de la suspicion le lien social qui l'unit. Que des Français de toutes les origines commencent à douter de l'appartenance de leurs propres concitoyens au même "roman national" et voilà que leur but serait atteint. La graine serait plantée, et les épines perceront d'ici quelques années ou peut-être même des mois de la plante nuisible.

Le ferment de la discorde sociale vient du doute qui s'immisce. Et le défi de la société française, notre défi à tous sera de donner encore et toujours tort aux hypothèses des contempteurs de notre démocratie et de nos valeurs. Notre défi sera aussi de détromper, par une union indéfectible, les calculs nihilistes des barbares brûlant du désir fou de voir notre société effondrée par le scénario de la guerre civile.

La génération Charlie, Bataclan, et désormais Promenade des Anglais est marquée du sceau d'une guerre contre la folie meurtrière. Mais la barbarie ajoute à l'innommable cruauté le dessin de durcir la tentation des extrêmes, de pousser les Français hors de l'union forgée pendant les premiers attentats. Que la méfiance et la peur supplantent l'union et la France faiblira emportant au loin l'esprit du 11 janvier et ses nobles intentions.

Des morts... Toujours des morts et encore des morts. On voit les scènes, on entend les cris dans des vidéos amateurs et les témoignages des personnes chez qui la joie de fêter le 14 juillet sur les côtes niçoises est ensevelie derrière des mines blafardes et ahuries. On revoit l'indicible et on l'imagine surtout; des hommes, des femmes et des enfants, fauchés par l'arbitraire de la barbarie. Toutes ces vies volées par la lâcheté la plus infâme.

On s'imagine les 84 morts, on se les figure et le vertige nous saisit quand on pense à la perte et à l'immense douleur des proches, des mères et des pères, des fils et des filles, des frères et des sœurs, des familles décimées par le plus insoutenable des massacres. Et une France qui pleure, une fois encore, de toutes les larmes de sa nation la perte des siens.

Qu'on se le dise, nous ne nous habituerons jamais au terrorisme. Mais on sent que la colère succède cette fois-ci plus rapidement à l'émotion. On a l'intuition que les Français défileront moins et que la plaie s'approfondit de plus en plus. On observe aussi l'agitation politique, on devine que la retenue qu'imposaient les premiers attentats s'estomperait presque instantanément pour laisser la place aux ambitions politiques.

À moins de dix mois des élections présidentielles de 2017, la récurrence des attentats pendant les années qui viennent de s'écouler fera du terrorisme l'un des sujets principaux de la future compagne, avec en toile de fond, la somme de tous les sujets qui dénotent la droitisation de la société française: l'immigration, l'islam, l'intégration, l'identité, etc.

Happés par le dégoût et traversés par une colère durable, ce type de colère qui mettra des décennies pour commencer à fuir les consciences, les Français enterreront leurs morts, dans la dignité et les honneurs qu'ils méritent. Mais la France ne faiblira jamais face à la barbarie folle des fanatiques.

Non seulement l'attrait de l'EI pour le symbolisme est patent mais cette fois-ci il s'attaque au double symbole qu'incarne le 14 Juillet: celui de la naissance de la République, la prise de la bastille (14 juillet 1789) comme prodrome de la fin de la monarchie absolue et celui d'une réconciliation temporaire via la fête de la Fédération (14 Juillet 1790), ce second événement symbolise le consensus autour d'un nouveau contrat social.

Quoi qu'il en soit, après le Vendredi 13 (novembre) qui renvoie à une culture indigeste et superstitieuse des films d'horreur, il semble qu'au-delà des morts et des blessés qui se battent dans les hôpitaux de Nice en ce moment même pour leur survie, l'attaque du 14 juillet 2016 cherche à atteindre la République française dans son souvenir originel, dans l'acte même qui lui donna naissance. À savoir la révolte du peuple pour sa liberté contre la tyrannie et que symbolise la métaphore de la "fermentation des esprits" chère à Voltaire.

Si je me permets de mêler mes mots à la souffrance de tous les Français, c'est avant tout pour crier mon émoi et ma colère froide face à ce spectacle d'une tristesse inouïe. Car je suis de culture musulmane et d'origine arabe et c'est ce qui me pousse à écrire aujourd'hui à tous mes concitoyens: tuera-on encore une fois des femmes, des hommes et des enfants en tuant l'humanité de la religion islamique? Je refuse que le simplisme ambiant face d'une religion raffinée et millénaire l'esclave d'une minorité suicidaire, certes, mais très bruyante.

Il faut qu'on le dise, nous musulmans de France et d'ailleurs, nous Français de toutes les origines, que les mots qu'ils ont voulus asphyxier par leur intolérance assassine le 7 janvier, que cette liberté de vivre à la française qu'ils ont voulue terroriser sous les balles de leur aveugle folie le 13 novembre, que la République qu'ils ont espéré ébranler en ce jour symbolique du 14 juillet, que la France qu'ils ont voulu viser, rayonneront plus fortement que jamais.

Notre union nationale est, et sera, la seule réponse à la dissension que le terrorisme espère instiller. J'espère de tout l'élan de mon être qu'à la colère de ces morts innocentes succédera le courage de se relever de ces drames plus que jamais résolus à s'unir et plus que jamais résolus à en finir avec ce cancer qui ronge notre société. Résolus à en finir avec le terrorisme.

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