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L'amnésie des nations ou la tentation du populisme

Publication: Mis à jour:
DONALD TRUMP CANDIDAT REPUBLICAIN
AFP
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POLITIQUE - Quand le peuple vote, son expression est la seule qui vaille. Tout démocrate ne peut que s'incliner devant la décision du souverain. C'est le fondement même de nos démocraties que le plus grand nombre aiguillonne les choix du pays, qu'en un mot il décide de son destin. Mais n'a-t-on pas dit que la politique "est l'art d'agiter le peuple avant de s'en servir" (Talleyrand)? En pastichant cette formule on peut dire plus exactement que c'est le populisme qui est cet art de l'agitation des foules dans l'espoir d'accéder au pouvoir.

De Varsovie à Paris, de Vienne à Londres et de Budapest à Copenhague, l'Europe est traversée par le souffle d'un populisme qui retrouve sa vigueur d'antan. Mais son souffle n'agite pas seulement les nations du vieux continent, il semble avec l'émergence aux États-Unis d'une figure comme celle de Donald Trump que le populisme triomphe sur la scène occidentale. Son poids dans les débats politiques est tel qu'il transfigure les idées et les programmes.

Même s'il faut garder à l'esprit les nuances propres à chaque pays, on peut observer aujourd'hui en Europe et aux États-Unis que le débat politique voile à peine les revendications identitaires et incite à la libération des paroles xénophobes. En somme, que le populisme émergeant dans les deux continents semble porteur d'un retour aux idées nationalistes d'un temps qu'on pensait révolu.

Disons-le d'emblée: ce n'est pas de l'Amour de sa patrie dont le populisme est le porte-voix mais d'une détestation profonde de la patrie des autres. En regardant sa vitalité et son succès on ne peut qu'être étonné de l'amnésie des nations, comme si les tragédies du siècle dernier n'ont été d'aucun enseignement. Sourds à l'Histoire, nos contemporains fascinés par le populisme pourraient la revivre tragiquement.

Qu'est-ce que le populisme ?

Le populisme, c'est l'explication des phénomènes sociaux complexes par les raccourcis les plus réconfortants. On légitime par son biais toutes les mesures que dicteraient les peurs. On s'inflige une amputation de la pensée complexe, on émousse le sens critique et on sacralise les poncifs éculés. Même si c'est souvent dans les bouches de l'extrême droite qu'il apparaît avec force en Europe, le populisme est le meilleur outil des extrêmes en général (droite comme gauche).

Rien de mieux qu'une bonne dose de stéréotypes rebattus pour expliquer la "Crise", toutes les crises. La crise économique en Europe, c'est "l'œuvre d'une immigration opportuniste", la crise politique c'est "la machination du landerneau de l'élite corrompue", "tous pourris, que des voleurs, des comploteurs qui souhaitent que nos sociétés soient envahies par des hordes de barbares, ou encore que nos civilisations sombrent dans la décadence". Le trait est grossi, on frise le ridicule et on le touche même. On se dit que la logique la plus élémentaire réfuterait un à un ces raccourcis qui lobotomisent en masse le cerveau des foules ... Mais non, la réalité dépasse la caricature!

Aux origines du populisme

Le populisme remonte au 19e siècle avec le mouvement Narodniki en Russie dans les années 1860, lequel était constitué de paysans déçus des politiques agraires tsaristes. Les grandes déceptions donnent naissance à de grandes tragédies on le sait bien et l'Histoire nous le crie au visage dès qu'on consulte sa mémoire. C'est effectivement sur l'organisation terroriste Narodnaïa Volia que le mouvement Narodniki déboucha en partie. Influencée à l'époque par S. Netchaïev dont Dostoievski résuma magistralement la pensée dans la bouche de Verkhovensky (Les Démons)[1] : Il faut, écrivait-il "D'abord abaisser le niveau de la culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique élevé n'est accessible qu'aux intelligences supérieures, et il ne faut pas d'intelligences supérieures! Les hommes doués de hautes facultés se sont toujours emparés du pouvoir, et ont été des despotes. Ils ne peuvent pas ne pas être des despotes, et ils ont toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les livre au supplice. Couper la langue à Cicéron, crever les yeux à Copernic, lapider Shakespeare (...) ». Voilà, avec l'exagération romanesque, le populisme. Une exclusion du débat éclairé, du progrès des sciences et des sociétés.

Mais c'est sur l'exaspération des foules que le populisme fait ses choux gras et c'est dans leurs affolements face aux situations difficiles d'un pays qu'il se niche. En France il a trouvé son relai avec le boulangisme et l'affaire Dreyfus (1887-1900), en Allemagne c'était autour du pangermanisme (19e Siècle) de porter les folies de ce qui sera le national-socialisme (20e) avec l'esprit de la race (Volkstum).

La seconde guerre mondiale confrontant les Européens à leur folie expansionniste et nationaliste, ils ont fini par ériger une Communauté européenne comme rempart à la guerre et aux folies meurtrières. Comme le disait F. Mitterrand "le nationalisme c'est la guerre" dans un discours qui louait les vertus d'une Europe dont l'unité, aujourd'hui, est plus que jamais mise à l'épreuve.

À qui s'adresse le populisme aujourd'hui ?

Si les oreilles de nos contemporains sont aussi favorablement sensibles et autant réceptives au populisme triomphant c'est qu'il y a peut-être des causes enfouies; l'exaspération des peuples, leur impression que les décisions se prennent sans qu'ils n'aient la voix au chapitre et ce sentiment profond de dépossession de leur pouvoir d'action sont les cordes sur lesquelles jouent les populistes. Ces hommes politiques souvent inconscients du poids de la parole publique promettent que demain on rasera gratis, exaltent les bas instincts des peuples en désignant des boucs émissaires (les étrangers, l'Islam, l'Europe, les riches, l'élite, la classe politique technocrate, etc.). Tout ce qui sert leur accession au pouvoir est un bois propice aux feux qu'ils désirent allumer.

Cependant, il est nécessaire de séparer le bon grain de l'ivraie. Séparer les réclamations autour des changements démocratiques du populisme. Le déficit démocratique est le chef d'accusation des gouvernements et des institutions que pointent du doigt des mouvements comme Podemos, Occupy Wall Street et Nuit Debout, nourris par une indignation grandissante et légitime. Il faut insister sur le fait que ces revendications doivent être écoutées et que le tort de l'observateur lambda serait de les confondre avec le populisme.

P. Rosanvallon note avec justesse que "pour les citoyens, le défaut de démocratie signifie ne pas être écoutés, voir des décisions prises sans consultation, des ministres ne pas assumer leurs responsabilités, des dirigeants mentir impunément, un monde politique vivre en vase clos et ne pas rendre assez de comptes, un fonctionnement administratif opaque." (Le bon gouvernement, Ed Seuil, 2015). Donc est-ce le déficit de démocratie qui expliquerait cette montée du populisme en Europe et aux États-Unis? On ne peut que répondre par la négative. Car ces mouvements de contestation sont structurés par des réclamations de fond touchant à la démocratie et à ses acquis, au partage des richesses et à la redéfinition des valeurs communes face à l'individualisme en puissance et au recul de l'État.

Mais c'est là tout l'art de la tromperie populiste. User du chemin des revendications légitimes pour brasser large et expliquer des phénomènes sociaux complexes par des raisonnements fumeux et fallacieux. C'est ainsi que les citoyens charmés par le populisme se trouvent dans une attitude passive. Se laissent dérober leurs pensées propres par le discours ambiant et simplificateur. Ils pensent par procuration. Ne contestent rien mais souscrivent sans réserves à une explication clé en main de la société. Ce sont des foules qui adhèrent aussi vite au diagnostic dressé par le populiste qu'aux solutions qu'il avance. G. Lebon écrivait que "les foules n'ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l'erreur, si l'erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime." (Psychologie des foules, PUF).

Le populisme à la Donald Trump

Prenons les mesures proposées par Donald Trump, candidat à la Maison blanche qui jouit de 40% des intentions de vote, au coude-à-coude avec sa rivale Hillary Clinton. Sa proposition d'ériger un mur entre les USA et le Mexique, scandée par des milliers de supporters dans ses meetings, semble être pour le moins extravagante. Non seulement car il s'agirait de construire un mur de 3.200 kilomètres, mais aussi parce qu'il serait entièrement financé par le Mexique. A-t-on pensé au potentiel refus de ce dernier? Et aux conséquences géopolitiques d'une contrainte de la part des États-Unis? Une guerre peut-être? Tout cela à cause de l'hybris démesuré d'un homme politique qui nage en plein populisme.

Dans la myriade de ses propositions farfelues, on trouve la fermeture des frontières à tous les musulmans du monde et sa théorie selon laquelle le changement climatique est la création des Chinois pour nuire à l'économie américaine. Cocasse encore est son idée de faire payer le Mexique entre 5 et 10 milliards de dollars en changeant des dispositions du Patriot Act pour empêcher le transfert de fonds des Mexicains travaillant aux USA vers leur pays d'origine (24 milliards annuellement). On se frotte les yeux en lisant ces propositions sur le site officiel du candidat. Ce même candidat dont le présidant Enrique Pena Nieto du Mexique compara la rhétorique à celle de Benito Mussolini et d'Adolf Hitler.

Pour revenir à l'idée de l'interdiction des frontières aux 'musulmans', on ne peut que rester coi en imaginant la mise en place de cette mesure. Va-t-il sonder les cœurs pour savoir qui est ou qui n'est pas musulman ? Créera-t-il un secrétariat d'Etat aux affaires musulmanes, en s'inspirant du Commissariat aux questions juives du régime de Vichy des années 40 ou des lois de Nuremberg de 1935 du 3e Reich ?

Pour l'heure, on ne peut qu'être sidéré que les supporters du milliardaire américain fassent la critique des médias, de la classe politique, des étrangers, de la politique militaire d'Obama et de son bilan sans faire la moindre critique à l'égard du pragmatisme des propositions du candidat qu'ils entourent de leurs soutiens inconditionnels. Par défiance pour le politiquement correct le populisme fait perdre à ceux qui y souscrivent tout sens de la modération. L'ivresse est grande, mais le réveil risque d'être douloureux. Pendant ce temps le renard fera sien le poulailler dont on a laissé l'entrée libre.

Le populisme en Europe

Le référendum récent du Royaume-Uni sur sa sortie de l'Union européenne (23 juin 2016) communément appelé Brexit, a été soutenu par deux arguments majeurs: la reprise en main de la souveraineté et le rejet de l'immigration. L'UKIP, le parti pour l'indépendance du Royaume-Uni, notoirement d'extrême droite, s'est mobilisé avec toute son énergie dans une propagande illustrant à merveille le populisme.

Voyons si l'argument de la souveraineté tient la route. N'est-il pas vrai que c'est le gouvernement d'Harold Wilson qui organisa un référendum le 5 juin 1975 sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l'actuelle Union européenne? Et que l'ensemble des Britanniques avait approuvé ce référendum avec une majorité de 67,2% des voix? Est-ce une amnésie collective que le Royaume-Uni renie aujourd'hui ce qu'il a souverainement accepté hier? Comment peut-on parler d'un "independence day" alors qu'on a démocratiquement accepté de partager une part de sa souveraineté avec les autres membres de l'UE? Est-il utile de rappeler qu'au lendemain du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE la question la plus recherchée sur Google par les électeurs a été "What is the EU?" ("C'est quoi l'Union européenne?")... Que dire de plus, du populisme en pleine action!

Si la régulation de l'immigration sur le sol national relève d'un domaine régalien et qu'il appartient à l'Etat seul de décider qui, quand et pourquoi on entre sur son territoire, il semble que les arguments mobilisés lors de la compagne du Brexit sortaient du cadre du débat démocratique et tournaient autour d'une logorrhée xénophobe et clairement raciste. Au demeurant la presse britannique et internationale n'a eu de cesse de rapporter l'inquiétante montée des incidents xénophobes à la suite du vote sur le référendum.

Au-delà du cas britannique dont l'issue du référendum du 23 juin annonce avec sérieux le scénario d'une implosion du Royaume-Uni, puisque l'Ecosse et l'Irlande du Nord ont majoritairement voté pour le maintien au sein de l'UE (respectivement 62% et 55,7%), l'Europe dans son ensemble subit les puissants vents d'un populisme qui en menace la pérennité. Il nous suffit de regarder les scores, lors des derniers élections, des partis populistes (extrême droite) en Europe:

  • Allemagne: Le parti Alternative pour l'Allemagne (AFD) récolte 17,3% des voix aux dernières Régionales de 2016.
  • Autriche: Le parti de la liberté d'Autriche (Freiheitliche Partei Österreichs, FPÖ) atteint le score de 49,7% des voix aux Présidentielles de 2016 avec la perspective d'une victoire suite à l'invalidation par la Cour constitutionnelle autrichienne des résultats du second tour des élections présidentielles du 22 mai 2016.
  • Danemark: Le parti du peuple danois (Dansk Folkeparti, DF) accumule 21,1% des voix lors des dernières élections législatives (2015).
  • Belgique: L'alliance néo-flamande (Nieuw-Vlaamse Alliantie) et le Bloc flamand (Vlaams Belang) totalisent 24% des voix aux dernières élections législatives de 2014.
  • France: Le Front National a enregistré 25% des voix lors dernières élections européennes, et 28% lors des Régionales de 2015.
  • Hongrie: Le parti Jobbik a frôlé les 20,5% aux législatives de 2014.
  • Pologne: Le parti Droit et Justice a obtenu 38% des voix aux élections législatives de 2015.
Face à de tels scores, le populisme a de beaux jours devant lui en Europe. Cette Europe que les peuples appelaient de leurs vœux après 1945. Cette Union qu'ils devraient conforter, réformer si son fonctionnement présente quelques failles, semble crépusculaire. Au risque de se retrouver morcelés et pris en étau entre les grandes puissances du monde avec les BRICS d'un côté et les États-Unis de l'autre, les États du vieux continent auront à relever le défi d'une union autour de leurs valeurs communes ou courir le risque de succomber à la tentation délétère du populisme.

Tous ces partis partagent une même rhétorique, un même langage pétri dans la plume de l'exclusion et du ressentiment pour les différences culturelles. Ils contestent l'Europe "cause (selon eux) de tous les maux de la terre" et l'immigration qu'ils se figurent comme des invasions mongoles. Avec pour arguments des passions nationalistes et une xénophobie sans les pudeurs qu'on lui connaissait à la seconde moitié du siècle dernier. Le populisme qui a le vent en poupe dans le monde aujourd'hui, illustre par sa force la formule de R. Aron qui écrivait que "ceux qui croient que les peuples suivront leurs intérêts et non leurs passions n'ont rien compris au XXe siècle".

[1] Dostoïevski, Les Démons, Folio classique, Ed 1955, P. 441

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