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De nos frères blessés: de la grande littérature

Publication: Mis à jour:
IVETON
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Quel bonheur de vérifier, en tenant dans ses mains un livre (1), que la mort n'est pas éternelle, et que l'écriture n'est pas un simple jeu !

Sur le sujet du supplice de Fernand Iveton, ouvrier communiste, engagé totalement et sans ambiguïté dans la lutte de son peuple pour l'indépendance, guillotiné en même temps que deux autres martyrs, Mohamed Lakhnèche et Mohamed Ouenouri, le 11 février 1957 à Barberousse, dans l'espoir de terroriser les partisans de la libération de l'Algérie et de satisfaire l'appétit haineux de l'opinion colonialiste et raciste de l'époque, Joseph Andras, jeune écrivain de 32 ans, a écrit un petit chef-d'œuvre de 130 pages de grande littérature.

A l'époque de ces événements, le peuple algérien, sous la direction du FLN, est engagé depuis deux ans dans la guerre d'indépendance, et la France coloniale est dirigée, et incarnée, par René Coty, président de la République, Guy Mollet, président du Conseil, François Mitterrand, ministre de la Justice.

Une parodie de procès s'empresse de condamner à mort Iveton pour avoir déposé une bombe dans l'usine où il travaille, une bombe qui, de toutes façons, n'aurait tué ni blessé personne, conformément à la position des responsables de cet acte, et notamment Iveton, qui avaient choisi de faire exploser cette bombe dans un endroit désaffecté de l'usine, et de plus après les heures de travail, de sorte à ce que l'explosion ne fasse aucune victime.

Une parodie de procès, sans instruction, avec des avocats commis d'office, un tribunal acquis par avance à la sentence de mort, puisque c'est ce que réclament les journaux colonialistes et la meute des apeurés qu'ils excitent.

Coty, suivant l'opinion de Mitterrand et des autres responsables de la justice de l'Etat français, refuse de gracier Iveton, jeune homme de 30 ans, qui se retrouve seul au seuil de la mort. Le parti communiste auquel il appartient, apparemment divisé sur la conduite à tenir, ne le soutient pas publiquement. Iveton se retrouve donc seul, face à l'injustice, face à l'absence de morale, face à l'Etat colonial, face à la mort.

Avant de monter à la guillotine le premier, il embrasse ses deux compagnons de martyre, qui le verront donc subir le sort qui les attend, et leur dit : "La vie d'un homme compte peu, mais je sais que l'Algérie sera libre et indépendante !". Les youyous tragiques des femmes incarcérées et des chants patriotiques bouleversants s'élèvent du quartier de Barberousse au moment de leur assassinat.

Dans ce livre, Andras fait montre d'un talent exceptionnel. Son écriture est capable de produire toute la complexité de l'harmonie profonde des voix et des contextes, des idées et des émotions, avec une économie de phrases et de mots qui lui permet d'éviter tous les clichés possibles et imaginables dans ce genre d'entreprise. Son récit de l'amour de Fernand et Hélène, femme lumineuse et extrêmement attachante, est d'un réalisme et d'une poésie intenses.

L'insertion de phrases en arabe, sans leur traduction, aurait pu paraître artificielle. Au contraire, elle permet à une autre dimension de la vérité d'affleurer, de compléter la réalité de l'émotion transmise par l'écrivain au lecteur, de la vie d'Iveton au sein de sa ville, de son quartier, de son pays.

Andras semble posséder une oreille musicale parfaite capable de saisir les nuances du drame d'une époque finalement assez lointaine pour un homme de sa génération, et de saisir, dans le même geste, l'étroitesse et la grandeur des êtres humains qui font l'histoire. Parce qu'il a sans doute en lui la pudeur extrême et la passion de l'art de porter la vérité, de la dire et de la vivre.

Joseph Andras, frère lucide et rigoureux, artisan talentueux des ancrages de la mémoire future d'un monde plus fraternel et plus juste.

1: Joseph Andras, « De nos frères blessés », Actes Sud/Barzakh, 2016.

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