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Asséner le coup de grâce à la pandémie de VIH

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Pour la première fois dans notre histoire, l'ampleur des progrès scientifiques nous donne les outils pour ramener le VIH, la tuberculose et le paludisme au rang d'épidémies peu actives, ce que l'humanité n'aurait pas pu imaginer il y a à peine dix ans. Toutefois, nous n'en sommes pas encore là et notre marge de manœuvre pourrait rapidement disparaître, de sorte qu'il nous faut agir rapidement et utiliser de façon judicieuse les outils dont nous disposons.

La masse de données épidémiologiques en notre possession a dépassé un seuil critique qui nous permet de révolutionner notre compréhension du VIH. Le monde de la santé internationale a ainsi l'occasion de piloter avec une extrême précision les bonnes interventions sanitaires pour les populations qui en ont besoin. Les modélisations géographiques et épidémiologiques laissent entendre que le VIH est repoussé dans des poches concentrées au milieu d'un océan d'infection nettement moins dynamique.

Au Kenya, par exemple, le risque d'infection peut varier du simple au décuple d'un comté à l'autre. De même, on remarque qu'en Afrique du Sud, jusqu'à un tiers des infections qui surviennent dans l'un des endroits où la prévalence est la plus élevée se concentrent sur à peine 6 pour cent du territoire concerné. Les personnes mises au ban de la société, voire poursuivies par la justice, vivent dans ces endroits obscurs, souvent sans accès réel aux soins de santé. Que ce soit en Afrique, en Amérique latine, en Asie, en Europe ou aux États-Unis, les populations ayant les taux d'infection et de prévalence du VIH les plus élevés sont celles-là même qui sont laissées à la traîne, celles qui ne partagent pas l'espoir de la communauté internationale de pouvoir mettre fin au sida.

En générale, les populations concernées sont les jeunes femmes, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les consommateurs de drogues par injection, les professionnels du sexe et les prisonniers. On constate parfois parmi ces groupes des taux de prévalence du VIH atteignant 30, voire 40 pour cent dans certaines régions d'Afrique subsaharienne, là où la prévalence au sein de la population générale peut n'être que d'un pour cent. Forts de ces informations, les ministres de la Santé et des Finances, les chefs d'État, les partenaires de développement et les dirigeants de la société civile travaillent en étroite collaboration afin de structurer les interventions autour des foyers de transmission et d'optimiser les investissements dans la santé. Nous savons, grâce à nos connaissances épidémiologiques, que pour ramener la pandémie de VIH au rang d'épidémie peu active, nous devons cibler et hiérarchiser nos interventions en nous attaquant à ces poches épidémiques. D'après les modélisations informatiques, nous pourrions accroître l'impact de 20 pour cent rien qu'en canalisant les moyens vers les populations les plus exposées au risque d'infection et de transmission. En appliquant cette démarche, il est possible qu'un programme particulièrement abouti puisse entraîner une réduction de l'ordre de 70 pour cent du nombre de nouvelles infections d'ici 2029. Allouer en priorité les moyens disponibles à ces foyers infectieux peut avoir un effet radical sur l'efficacité des programmes et renforcer davantage la santé de la population pour le même budget. C'est précisément cette vision des choses qui est au cœur du nouveau modèle de financement du Fonds mondial qui donnera à la communauté internationale les outils lui permettant d'identifier et d'attaquer le VIH dans ses derniers retranchements.

Les partenaires unis contre le VIH combattent inlassablement pour faire reculer les infections et l'on perçoit des signes de progrès dans un nombre de plus en plus grand de pays. De telles réductions sont importantes en soi, mais elles peuvent également "adoucir" l'épidémie en limitant sa capacité de transmission. Si nous contrôlons les fonds nécessaires et que nous axons nos interventions de santé sur les groupes les plus vulnérables, nous pourrons fragiliser bien davantage l'épidémie de VIH, de sorte que la future génération de vaccins et d'outils technologiques puisse lui asséner un coup fatal. Un vaccin à l'efficacité mitigée n'aurait guère d'impact sur une épidémie en plein essor, mais pourrait faire basculer le combat contre une épidémie affaiblie.

Il n'y a pas que les avancées de la science et les programmes élaborés ces quelques dernières années qui permettent d'envisager une victoire sur la maladie. En effet, il en va de même pour la chute du coût des médicaments. Ainsi, le prix des antiviraux les plus utilisés a baissé de 70 pour cent depuis 2007 et le coût d'un traitement antirétroviral a enregistré une baisse annuelle de 11 pour cent au cours des dix dernières années. Ces résultats s'expliquent par le fait que les professionnels gagnent en maturité sur ce sujet et tirent les enseignements de leur expérience, tandis que les chaînes d'approvisionnement deviennent plus efficaces.

Tout cela est, certes, passionnant, mais nous devons être bien conscients du caractère très éphémère de l'occasion qui s'offre à nous. Si l'on s'attache à l'aspect économique des interventions de lutte contre le VIH, il importe de reconnaître que le moment où apparaissent les premiers reculs des niveaux d'infections et également celui où il faut investir : les interventions dont nous avons besoin seraient impossibles si nous revenions à une phase de croissance épidémique rapide. Par exemple, si les crédits internationaux alloués à la Zambie venaient à être gelés ou supprimés, nous assisterions à un retour en force rapide de la maladie, avec 700 000 nouvelles infections supplémentaires et 400 000 décès d'ici 2030, ce qui anéantirait les progrès considérables accomplis ces dernières années. Par conséquent, alors que le monde entame ce qui pourrait être la dernière ligne droite dans la lutte contre ce fléau des temps modernes, tout l'enjeu pour nous consiste à investir de façon intelligente, à tenir compte des données épidémiologiques et à renforcer les systèmes mis en place depuis plusieurs années pour nous assurer d'aller au-devant de tous les groupes à risque et d'être présents dans toutes les zones géographiques pour aboutir à un faible niveau de transmission du VIH.

Les occasions d'enrayer une pandémie ne se présentent pas souvent. Veillons à ce que personne ne soit laissé pour compte.