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J'ai fermé mon entreprise il y a neuf mois et je ne m'en suis toujours pas remise

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STRESS
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"Mais oui! Vous êtes énervée."

Les mots de ma psy résonnent comme une confirmation, une reconnaissance d'une émotion que je porte en secret depuis quelques temps.

Cela fait neuf mois que j'ai fermé The Blue House, une résidence pour startups dans un village de surf au Maroc, et je suis toujours hantée par les décisions que j'ai prises tout au long de cette aventure.

J'ai survécu à la fatigue, j'ai retrouvé mon groove et mon énergie, mais je vis toujours au milieu des débris de cette épopée.

Après la fermeture de The Blue House, j'ai publié un long blog post pour revenir sur ce qui c'était passé et expliquer comment l'entrepreneuriat m'avait rendue malheureuse. Les gens m'ont dit que ça allait passer, que bientôt je me rappellerai des bonnes choses et oublierai les mauvaises. Ce n'est toujours pas le cas.

Soyons clairs, je suis extrêmement fière de ce que j'ai réussi à faire mais je n'ai pas encore tourné la page.

Au lieu de ça, je suis énervée, énervée de ne pas avoir réussi, énervée d'avoir fait des erreurs, énervée de ne pas avoir vu que mon entreprise me rendait malheureuse, énervée de ne pas avoir su quand m'arrêter, énervée d'avoir perdu de l'argent, énervée de galérer à payer mes dettes, énervée de ne pas avoir trouvé le boulot suivant, énervée de ne toujours pas avoir commencé ma nouvelle vie.

Il faut dire que je n'avais pas choisi la facilité: il n'y avait que moi pour lancer ma première entreprise dans un village, dans l'enfer administratif qu'est le Maroc, sans économie ou levée de fonds suffisantes, dans une industrie dont je ne connaissais rien. Et puis la vie a rajouté sa couche: je me suis séparée de mon associé et le tourisme au Maroc s'est effondré. Forcément, les conséquences n'en ont été que plus puissantes.

J'ai loué mon appartement pour financer mon affaire et il a été mis à sac. A mon retour à Paris après avoir fermé mon entreprise, j'ai découvert un appartement sens dessus dessous, jonché de nourriture, de capotes usagées et de bouteilles d'alcool. Les meubles étaient cassés, les murs tachés et souillés, des affaires personnelles volées. Comme si le choc psychologique ne suffisait pas, il a fallu gérer financièrement et faire face à une assurance qui refusait de couvrir les dégâts. Six mois plus tard, quand je pensais cette mésaventure derrière moi, ma compagnie d'assurance m'annonce mettre fin à notre contrat. Avec un tel passif, retrouver une assurance habitation est devenue mission impossible. Mauvaises décisions, manque de bol, la vie est comme ça. La vie est énervante.

Trouver un nouveau boulot n'a pas été facile non plus. J'ai recommencé à écrire pour mon employeur précédent après The Blue House mais je n'étais pas satisfaite, j'avais besoin d'aller de l'avant. J'ai bien fini par trouver un boulot qui correspondait à ce que je voulais et pour lequel, on m'assurait, il fallait quelqu'un avec mon profil. Mais ça n'a pas marché.

Je ne suis pas bête, je sais que je ne devrais pas être énervée. Cette expérience a changé ma vie et m'a changée professionnellement et personnellement.

Je sais maintenant quel niveau de stress je veux dans ma vie, j'ai un réseau de gens incroyables qui croient en moi, je sais que je peux vivre n'importe où, j'ai découvert que j'étais très bonne en communication, j'ai même compris quel sens je voulais donner à ma vie (presque).

Après la publication de mon premier article sur la fermeture de The Blue House, j'ai été surprise par le nombre de messages d'entrepreneurs que j'ai reçus et ai réalisé que mes mots avaient le pouvoir d'aider les gens. J'ai décidé de m'exprimer plus et suis plus engagée que jamais.

Et puis rien ne sert d'avoir des regrets. Peut-être que j'avais besoin d'échouer ainsi, peut-être que c'était inéluctable.

Peut-être que si j'avais gardé un job normal, je me serais tellement ennuyée que j'aurais commencé un autre projet fou. Peut-être que dans toutes les dimensions parallèles, je devais passer par un rite initiatique risqué, étrange et submergeant. Peut-être que j'avais besoin de rencontrer des gens extraordinaires pour enfin comprendre qui j'étais et que ces gens rendent une vie "ordinaire" extraordinaire. Peut-être que dans tous les scénarios, je finirais exactement au même point: plus forte, plus consciente de ce qui m'anime, entourée d'amis incroyables, avec plein d'histoires à raconter à mes petits-enfants.

En attendant, j'ai l'impression qu'à chaque fois que je vois de la lumière au bout du tunnel, un rocher tombe et je dois l'escalader pour, peut-être, avec de la chance, inch'allah, atteindre cette vie qui m'attend.

Quand j'aurais enfin récolté le fruit de mon dur travail, peut-être que j'oublierais les mauvais moments et ne me rappellerais plus que des réunions d'équipe sur la plage, des diners avec les participants, des articles de presse, des remerciements des clients heureux et de la fierté d'avoir monté mon entreprise.

J'y suis presque. Un bon boulot, une bonne assurance habitation et quelques mois de salaires stables pour payer mes dettes devraient suffire.

Est-ce que j'aurais fait les choses différemment si j'avais su ? J'aimerais penser que oui, j'aimerais penser que j'aurais plus suivi mon intuition, que j'aurais plus pris mon temps, que j'aurais su ménager les défis. Mais tels ont été mes choix et il ne me reste plus qu'à les transformer en force (ou à attendre que ça passe).

Ce billet est également publié sur la version anglophone Medium d'Aline Mayard.

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