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Au ministère des Affaires culturelles tunisien: Cafouillages encore et encore

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MOHAMED ZINE EL ABIDINE
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L'Unesco dans la ligné de sa mission a créée deux registres internationaux; le premier, Registre du Patrimoine mondial dont sept sites tunisiens y sont inscrits: l'amphithéâtre d'el-Jem, la médina de Tunis, le site archéologique de Carthage, la cité punique de Kerkouane et sa nécropole, Kairouan, la médina de Sousse et Dougga. Le deuxième, Registre international Mémoire du monde est consacré à des documents réels qui se distinguent des milliards de documents produits par l'humanité par leur caractère singulier tout autant que par leur valeur universelle.

Le Ministre et la "mémorite"

Le ministère des Affaires culturelles tunisien sous la houlette de son excellence Mohamed Zinelabidine ayant été touchée par la "mémorite" s'agite d'inscrire les Tables de Jugurtha sur le Registre du Patrimoine mondial de l'Unesco et d'inscrire la Muqaddima d'Ibn Khaldoun sur le Registre Mémoire du monde. Dans les deux cas il a péché par un étalage médiatique des deux propositions sans qu'il ne soit pour autant assuré d'une fin heureuse du processus qu'il a étrenné. L'essentiel pour lui c'est de marquer un terrain prometteur en notoriété fut-il en accusant les autres de manquer de professionnalisme lors de l'échec des deux tentatives, pendant que la réputation du pays y serait entamée.

Quand on sait qu'en 2008 la Tunisie a proposé à l'Unesco, le parc national d'El Feïja, le parc national de Bouhedma, Chott El Jerid, et l'oasis de Gabès ; qu'en 2012 elle a proposé le complexe hydraulique romain de Zaghouan-Carthage, l'île de Djerba, les carrières antiques de marbre de Chemtou, le Limes romain du Sud tunisien et la médina de Sfax; qu'en 2016 elle a proposé le permien marin de Jebel Tebaga et le stratotype de la limite Crétacé-Tertiaire de l'Oued Mallègue. Quand sait que tous ces sites entre sites naturels et sites historiques sont encore en attente de confirmation on se demande sur le bon sens qui a présidé à la proposition de la Table de Jugurtha contribuant ainsi à l'inflation superfétatoire des propositions non encore abouties.

Querelles de chapelles

Les projets déposés par la Tunisie, en 2012, furent chapeautés par la Délégation permanente de la Tunisie auprès de l'Unesco en collaboration avec la Commission nationale tunisienne pour l'éducation, la science et la culture placée sous l'égide du ministère de l'Éducation. En 2016, on revient aux vieux démons, c'est le ministère de l'Énergie et des Mines, en cavalier seul, contourne le processus idoine pour proposer de son propre chef les inscriptions du permien marin de Jebel Tebaga et le stratotype de la limite Crétacé-Tertiaire de l'Oued Mallègue.

En 2017, notre auguste ministère des Affaires culturelles en proposant à l'Unesco l'inscription de la Table de Jugurtha sur le Registre du Patrimoine mondial, ne veut pas rester à la marge de ces agitations, il veut en occuper l'épicentre. Par une pierre il escomptait faire deux coups. Premièrement, il emboite le pas au ministère de l'Énergie et des Mines tout en lui ôtant la paternité de la Table de Jugurtha, rocher imposant du côté de Kalaat Snen. Deuxièmement, il coupe court sous les pieds de la Délégation permanente de la Tunisie auprès de l'Unesco, qui parait-il commence à tracasser son excellence vu l'aura qu'elle a retrouvée après la désignation de Ghazi Graïri à sa tête. Le résultat: un dossier mal fignolé qui risque fort d'être rejeté suite à des concurrences de chapelles qui ne puissent que nuire aux hauts intérêts du pays.

Charivari autour de la Muqaddima

Notre auguste ministère de la Culture n'est pas à son premier coup d'essai. Maintenant, il revient à la charge avec un dossier tout aussi mal fignolé que le précédent, en l'occurrence le dossier de l'inscription de la Muqaddima d'Ibn Khadloun sur le Registre de la Mémoire du monde de l'Unesco à qui il a finit par instrumenté un mauvais happening appelé signature de l'appel pour inscrire la Muqaddima d'Ibn Khaldoun sur ce Registre.

D'emblée, moi-même admirateur invétéré d'Ibn Khaldoun, d'aucun, donc, ne peut me rétorquer que j'ai une dent contre le personnage; je suis un des gardiens de sa mémoire via le site international que je lui ai dédié depuis 2006. Ce que je critique n'a rien à voir à Ibn Khaldoun, mais a trait à l'agitation autour d'Ibn Khaldoun orchestrée par son excellence Mohamed Zinelabidine ministre des Affaires culturelles en concomitance avec ses camarades au ministère.

En effet, la soumission d'une candidature n'est que le début d'un long processus de validation qui commence par le remplissage d'un formulaire standardisé pour tous pays, le Comité du patrimoine mondial qui se réunit en principe une fois à l'année statuera sur les demandes formulées par les différents pays ayant déposé une ou plusieurs candidatures; l'acceptation du dossier n'a jamais été automatique.

Le dossier de l'abolition de l'esclavage en Tunisie a été rédigé en main de maitre par l'institution des Archives nationales dirigés par Hédi Jellab et défendu magistralement à l'Unesco par Ghazi Ghraïri; la demande soumise en 2016 a été acceptée en 2017. Cela, parait-il, a crée des jalousies au ministère des Affaires Culturelles.

Ledit appel pour inscrire la Muqaddima d'Ibn Khaldoun sur le Registre Mémoire du monde

Ne sachant à quel saint se vouer le ministère des Affaires culturelles s'est empêtré dans des agitations médiatiques toutes aussi farfelues que futiles. En effet, ledit appel pour inscrire la Muqaddima d'Ibn Khaldoun sur le Registre Mémoire du monde est superflu étant qu'il ne cadre aucunement avec le formulaire standard que l'Unesco consacre à cette visée ; à la limite il peut être contre productif quand on sait que l'Unesco ne travaille pas sous la pression des cavalcades bruyantes.

Le tintamarre autour de ce projet a trouvé son point d'orgue le 12 décembre dernier lors d'une cérémonie tenue à l'Institut national du patrimoine qui a été consacrée à la signature de ce que son excellence et ses camarades ont appelé l'appel de Tunis pour inscrire la Muqaddima d'Ibn Khaldoun sur le Registre Mémoire du monde. Toutes ces signatures, se comptent-elle par milliers, ce qui n'est pas le cas, ne valent rien si le dossier est mal fignolé, ce qui est, précisément, le cas.

Le formulaire de l'Unesco demande des précisions sur la provenance du document proposé à l'inscription, son dépositaire, les droits d'auteurs qui y sont liés, le lieu de sa consultation, l'authenticité du document : document initial ou copie, la rareté du document et son état : document intégral ou partiel. Qu'en est-il de la Muqadddima tunisienne?

Il ne serait pas incongru de dire que la demande émanant du ministère des affaires Culturelle est vraiment déplacée puisque le document en soi ne figure pas sous le parapheur de son excellence ; il se trouve, si on lui accorde validité, dans les dépôts de la Bibliothèque nationale ; c'est elle qui devrait faire la demande au cas où ce n'est pas la Délégation permanente de la Tunisie auprès de l'Unesco qui s'en était chargée.

La copie idoine

Tout de go va retentir la question de la copie de la Muqaddima à qui on doit s'y référer? La première copie de ce livre dédié au sultan hafside Abou al-Abbas Ahmad au début de 1379 a été précocement perdue de vue en Tunisie ; elle n'existe plus nulle part, le dernier qui l'a vue fut l'égyptien Nasr al-Hourini qui le premier édita la Muqaddima au Caire en 1858 ; inutile, donc, de la chercher dans la Bibliothèque nationale. Ibn khaldoun pendant un quart de siècle le temps qu'il vécut en Égypte entre 1382 et l'année de sa mort en 1406 n'a cessé de parfaire le livre des Ibar y compris ses prolégomènes. De l'Égypte ont essaimé les différentes versions de la Muqaddima, les plus célèbres se trouvent en Turquie, en France, en Angleterre et aux Pays-Bas.

La copie du Maroc appelée la farisia octroyé par Ibn Khaldoun lui-même au sultan mérinide Abou Fares Abdelaziz porte la date de 1389. Elle fut léguée en mainmorte à la bibliothèque Qaraouiyn de Fès en 1396. Selon Abdesselam Cheddadi elle a été perdue depuis mai 1994. Néanmoins, les Marocains en un tour de prestidigitateur, dont en fera l'économie de ses détails, ont réussi un hold up sur l'enregistrement, depuis 2011, des Ibar d'Ibn Khaldoun sur le Registre international Mémoire du monde via un seul volume de se livre à sept volumes. Le livre entier qui comprend déjà la Muqaddima est maintenant enregistré au nom du Maroc à l'Unesco.

Pour le cas Tunisie nous comptons sur son excellence et sur ses camarades pour éclairer notre lanterne ; dans tous les cas, qu'ils se déchantent, aucune copie se trouvant en Tunisie n'a de valeur historique pour qu'on lui accorde le statut de copie exceptionnelle.

Adorant les fiascos son excellence hait les réussites que le pays peut comptabiliser à son compte. Hors d'atteinte de son excellence et de ses auxiliaires, tout en suivant les processus qui ont fait leurs preuves, la Tunisie peut aisément inscrire dans le Registre Mémoire du monde le livre de Tahar Haddad "Notre femme dans la charia et dans la société" et les poèmes d'Aboulkacem Chebbi, œuvres exceptionnelles à l'échelle internationale dont le pays possède l'intégralité des archives s'y rapportant.

la cérémonie du 12 décembre: coup d'épée dans l'eau

Le quartet qui a présidé la cérémonie du 12 décembre, dans un angélisme puéril, croyait qu'il suffit de lancer ledit appel pour que tout le monde obtempère: universités internationales, archives nationales, chercheurs chevronnés...qui de son eau, qui de son moulin et hop, en un tour de main, la Muqaddima sera inscrite sur le Registre Mémoire du monde.

Ce que le quartet a fait rappelle étrangement le sens imagé du proverbe français « Mettre la charrue devant les bœufs », que complète un proverbe tunisien qui dit « Réserver la natte avant la construction de la mosquée » ; un ramdam autour d'un processus qui n'a même pas été entamé par la dépose de la demande au siège de l'Unesco, alors que le directeur du Patrimoine, en démiurge, nous prédit que cette inscription ne saurait tarder.

Le tintamarre du 12 décembre s'est couronné par la mise en scène de la signature de l'appel par le quartet en maitres de cérémonie composé de son excellence Mohamed Zinelabidine ; Abdelhamid Largueche, conseiller de son excellence et directeur du Patrimoine ; Mohamed Haddad, conseiller de son excellence et chargé du Forum tunisien des civilisations! Outre le chercheur français Gabriel Martinez-Gros qu'on présente comme grand spécialiste d'Ibn Khaldoun, affirmation sujette à caution ; néanmoins, on le fait mêler à la sornette en application du proverbe tunisien « une chauve qui se prévaut des beaux cheveux de sa belle-mère ». Décidément, la situation biscornue rappelle beaucoup de proverbes !

Tous les connaisseurs tunisiens d'Ibn Khaldoun ont boudé ce simulacre de cérémonie qui ne dépasse pas le stade du coup d'épée dans l'eau. Au site Ibn Khaldoun nous boycottons toute la gesticulation de son excellence à la tête du ministère des Affaires culturelles qui ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes ; l'essentiel, qu'on parle de lui.

Dans la même veine le ministère nous annonce qu'il va chapeauter une nouvelle édition critique de la Muqaddima, ce qui ne tient pas de son ressort mais de Baït el-Hikma ; outre le fait que cette édition critique a été publiée par Le grand maitre Si Ibrahim Chabbouh en 2006. Par ailleurs, malgré ses quelques défauts minimes inhérents à toute œuvre humaine, elle reste la meilleure édition de la Muqaddima. Refaire ce qui a été bien fait revient à la dilapidation pure st simple des deniers publics.

Votre excellence, prière cessez votre tintamarre qui s'est transformé en cacophonie assourdissante. Lever votre auguste main sur tout ce qui a trait à l'enregistrement de quoi que se soit dans les deux Registres de l'Unesco. Laisser les professionnels en la matière faire leur travail, en l'occurrence, le premier responsable du Comité national de l'Unesco, le chef de la Délégation tunisienne à l'Unesco, le directeur des Archives nationales, la directrice de la Bibliothèque nationale ...Votre excellence par votre gesticulation vous êtes entrain de nuire à la réputation du pays qui est presque sa seule richesse. Vous avez trop cassez de pots jusqu'au point qu'il serait difficile de les ramasser par qui que ce soit.

Finalement, La Tunisie n'aura que la portion congrue si elle devrait s'associer à d'autres pays possédant les meilleures copies de la Muqaddima dans le dessein de faire aboutir la requête de sont enregistrement sur le Registre international Mémoire du monde. Ce ne sera qu'une petite victoire à la Pyrrhus; on dira alors : tout ca pour ca!

Retrouvez le site de l'auteur: Ibn Khaldoun

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Pour avoir une idée sur le formulaire de demande d'inscription d'un document sur le Registre Mémoire du monde.

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