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Vous n'épouserez pas la bonne personne et voici pourquoi

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C'est l'une des choses qui nous effraie le plus. Parfaitement conscients du danger, nous dépensons une énergie folle pour l'éviter. Mais, en dépit de tous nos efforts, nous faisons généralement la même erreur que les autres, en n'épousant pas la bonne personne.

Notamment parce que nous sommes des créatures fort étranges (surtout vues de près), rarement capables d'anticiper, et tout aussi incapables de mettre en garde l'autre sur les pièges à éviter quand il s'adresse à nous. Nous traînons, depuis l'enfance, toute une série de problèmes qui s'exacerbent quand nous tentons de nous rapprocher de l'autre. Nous ne pouvons sembler normaux qu'aux yeux de ceux qui nous connaissent mal. Dans une culture plus avancée que la nôtre, l'une des premières questions à poser au début d'une relation serait: "Comment vas-tu au niveau mental?"

Peut-être avons-nous tendance à nous mettre en colère quand les gens nous contredisent, ou sommes-nous incapables de nous détendre ailleurs qu'au boulot. Peut-être avons-nous du mal à nous livrer après l'amour, ou nous refermons-nous comme une huître quand on nous humilie. Malheureusement, nous creusons rarement la question de nos contradictions avant le mariage. Chaque fois qu'une relation sans lendemain menace de révéler nos mauvais côtés, nous accusons l'autre de tous les maux, et nous mettons un terme à la relation. Nos amis, eux, ne tiennent pas suffisamment à nous pour s'embêter à pointer du doigt nos défauts les moins reluisants (qui, depuis le temps, ne leur ont pas échappé). L'un des avantages d'être seul, c'est que l'on pense sincèrement être très facile à vivre.

Le mariage devient un coup de poker plein d'espérances, de générosité et d'infinie bienveillance entre deux personnes qui ne se connaissent pas encore elles-mêmes.

L'autre n'est pas mieux loti. Bien entendu, nous tentons vaguement de le comprendre. Nous faisons la connaissance de sa famille, nous regardons ses photos, nous rencontrons ses copains de fac. Tout ceci nous donne le sentiment de nous être renseignés. Rien n'est moins vrai. Le mariage devient un coup de poker plein d'espérances, de générosité et d'infinie bienveillance entre deux personnes qui ne se connaissent pas encore elles-mêmes, ni celui ou celle avec qui elles ont décidé de faire leur vie. Elles n'ont aucune idée de ce à quoi elles s'engagent, puisqu'elles ont tout fait pour ne pas le savoir.

Dans notre ignorance, nous comblons les lacunes de la manière la plus flatteuse. Sur la base de quelques signes, nous tablons sur des années de bonheur, alimentées à coup sûr par un profond respect mutuel. Nous pensons que nous ne nous sentirons plus jamais seul-e. Le plus grave, c'est que nous négligeons un élément constitutif de la nature humaine (et pas seulement de la personne que nous comptons épouser): nous sommes tous des êtres profondément abîmés, incapables de vraiment comprendre l'autre. Même si nous voulons ignorer les souffrances auxquelles nous serons invariablement confrontés, il ne faut jamais oublier qu'elles se manifesteront un jour ou l'autre, et que notre partenaire très imparfait sera parfois extrêmement difficile à supporter.

Pour ne rien arranger, la société dans laquelle nous vivons ne nous permet pas d'acquérir les informations nécessaires au bon fonctionnement du mariage, ni même à admettre que nous en avons besoin. Nous nous passionnons bien davantage pour la cérémonie que pour les décennies qui suivront.

Jusqu'à très récemment, les gens se mariaient pour des motifs très pragmatiques: parce que son bout de terrain jouxtait le vôtre, parce que sa famille possédait une entreprise céréalière florissante, parce que son père était le magistrat de la commune, parce qu'il fallait s'occuper du château, parce que la famille et la belle-famille des mariés adhéraient à la même interprétation d'un texte sacré. Avec leur lot d'infidélités, de violences physiques, les mariages de raison n'avaient objectivement rien de raisonnable. L'absence d'empathie engendrait un sentiment d'isolement, et les cris des parents résonnaient jusque dans la chambre des enfants.

On s'unissait pour des raisons pratiques, pour exploiter l'autre, par égoïsme ou snobisme. Tout ceci explique pourquoi l'on puisse faire preuve de tant d'indulgence envers le mariage d'amour, où la seule chose qui compte est le besoin irrésistible de s'unir à quelqu'un d'autre, convaincu-e que l'on a trouvé la bonne personne. L'époque contemporaine semble tenir la raison -ce ferment du malheur, cette exigence comptable- en piètre estime. D'ailleurs, plus le mariage semble irréfléchi (ils se sont rencontrés il y a quelques semaines à peine, ils sont au chômage, ou à peine sortis de l'adolescence), plus il paraît sage, l'imprudence apparente des époux venant contrebalancer les erreurs et tragédies du mariage de raison. Le prestige dont bénéficient actuellement les décisions instinctives est lié au traumatisme collectif provoqué par des siècles de rationalité irraisonnée.

Même si nous pensons vouloir un mariage heureux, les choses ne sont pas aussi simples: ce que nous recherchons -au risque de compliquer nos envies de félicité amoureuse- c'est la routine.

Cependant, même si nous pensons vouloir un mariage heureux, les choses ne sont pas aussi simples: ce que nous recherchons -au risque de compliquer nos envies de félicité amoureuse- c'est la routine. Nous voulons faire renaître, dans nos relations adultes, les sentiments familiers qui nous viennent de l'enfance, même si ceux-ci se limitaient rarement à la tendresse et à l'affection. L'amour que nous avons éprouvé dans nos jeunes années se teintait souvent de dynamiques plus destructrices: l'envie d'aider un adulte instable, le sentiment de ne pas être aimé, la crainte de la colère de nos parents, ou l'incapacité d'exprimer toute la complexité de nos émotions parce que nous n'étions pas en confiance.

Par conséquent, nous dédaignons aujourd'hui certains candidats au mariage au prétexte qu'ils ne nous conviennent pas (trop équilibrés, trop mûrs, trop compréhensifs, trop fiables) alors qu'ils nous conviennent en réalité un peu trop bien. Nous nous sommes convaincus que nous ne méritions pas d'être aimés, et nous n'avons pas l'habitude que l'on nous témoigne de l'attention. Nous sommes en quête d'un-e partenaire plus excitant-e, dans l'espoir inconscient de retrouver ce sentiment familier de frustration. Nous épousons la mauvaise personne parce que la bonne nous semble trop déroutante, parce que nous ne savons pas ce qu'est une relation équilibrée et parce que -quoi que l'on en dise- nous n'avons pas l'habitude d'être réellement épanouis dans une relation amoureuse.

Nous nous trompons aussi parce que nous nous sentons très seuls. Personne ne peut choisir un-e partenaire idéal-e quand l'idée de rester célibataire lui semble insupportable. Pour pouvoir faire sereinement ce choix, il est impératif d'admettre que l'on puisse mettre des années à trouver la bonne personne. Faute de quoi nous risquons de plus aimer l'idée d'être en couple que la personne qui nous a permis de l'être. Malheureusement, passé un certain âge, la société rend le célibat infiniment désagréable. Les activités de groupe se font plus rares. Menacés par l'indépendance des célibataires, les couples cessent de les inviter.

Pour pouvoir faire sereinement ce choix, il est impératif d'admettre que l'on puisse mettre des années à trouver la bonne personne. Faute de quoi nous risquons de plus aimer l'idée d'être en couple que la personne qui nous a permis de l'être.

Au fond, nous nous marions pour tenter de pérenniser un sentiment agréable. Nous nous imaginons que le mariage est le garant du bonheur que nous ressentons avec l'autre. Nous croyons que cette union rendra l'éphémère permanent. Elle nous aidera à mettre en bouteille la joie que nous avons ressentie la première fois que l'idée de faire notre demande nous a traversé l'esprit. A Venise, peut-être, sur la lagune, dans un canot à moteur, quand le soleil couchant se reflétait sur la mer et que nous parlions de choses intimes qu'aucun-e autre n'avait jamais soupçonnées, en attendant d'aller manger un risotto quelque part... Nous nous sommes mariés pour que l'exception devienne la norme, sans voir que tout cela n'avait pas vraiment de lien avec l'institution du mariage. A vrai dire, celle-ci nous place résolument sur un autre plan, bien différent et beaucoup plus administratif. Dans un petit pavillon de banlieue, par exemple, loin de l'endroit où l'on travaille, avec des enfants insupportables (qui éteignent la passion qui les a engendrés). L'unique point commun étant notre partenaire, avons-nous bien choisi l'ingrédient à mettre en bouteille?

La bonne nouvelle, c'est que l'impression d'avoir épousé la mauvaise personne n'a pas d'importance.

Ce dont il faut se débarrasser, c'est de l'idée romantique, propre à la conception occidentale du mariage depuis 250 ans, selon laquelle il existe un être parfait, capable de résoudre tous nos problèmes et de répondre à toutes nos envies.

Nous devons, au contraire, prendre conscience de notre situation tragi-comique: l'autre engendre -bien entendu- des sentiments de frustration, de colère, d'agacement, d'exaspération et de déception. Personne ne peut combler le vide qui est en nous. Mais il n'y a rien d'exceptionnel, ni aucun motif de divorce, à cela. En choisissant de nous engager avec quelqu'un, nous ne faisons qu'identifier la souffrance spécifique à laquelle nous acceptons de nous sacrifier.

Aussi étrange que cela puisse paraître, un certain pessimisme vis-à-vis du mariage nous épargne bien des troubles et du désarroi. Cette attitude, que l'on associe habituellement à l'échec et l'amertume, permet en fait de soulager la pression que notre culture romantique place indûment sur l'institution du mariage. Il n'y a rien d'inquiétant à ce que l'autre ne se montre pas à la hauteur de toutes nos attentes. Ce n'est en aucun cas le signe que la relation est vouée à l'échec, ou qu'il faut y mettre un terme.

La personne qui nous convient le mieux n'est pas celle qui nous ressemble en tous points, mais celle qui sait exprimer son désaccord de manière constructive.

La personne qui nous convient le mieux n'est pas celle qui nous ressemble en tous points (elle n'existe pas), mais celle qui sait faire preuve de diplomatie, et exprimer son désaccord de manière constructive. Loin du concept de complémentarité idéale, le signe d'un-e partenaire "pas trop mauvais-e" réside dans sa capacité à faire preuve de tolérance en cas de désaccord. La compatibilité est une preuve de l'amour que deux personnes se portent, et non une condition préalable.

Le romantisme ne nous a pas aidés. Nous avons appris à nous juger en fonction d'attentes suscitées par une philosophie erronée et involontairement sévère. De nombreux aspects du mariage nous apparaissent par conséquent épouvantables. Nous nous sentons seul-e, convaincu-e que les imperfections de notre union sont le signe qu'elle est anormale. Or il est indispensable d'admettre que la perfection n'existe pas. Confrontés à nos multiples imperfections, faisons preuve de bienveillance envers nous-mêmes, de tolérance envers l'autre et prenons les choses avec humour.

Ce blog, également publié dans le New York Times, a été traduit par Bamiyan Shiff pour Fast for Word.

Alain de Botton est l'auteur d' "Aussi longtemps que dure l'amour" (Flammarion, 2016).

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