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La chronique du blédard : Siné, Badiou et Fallaci, ou les indignations sélectives

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AFP
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De manière régulière, la France est secouée par une polémique dont seul ce pays semble posséder le secret. Souvent, tout part d'un événement particulier qui enflamme en quelques jours l'Hexagone. A moins d'éteindre la télévision, de ne plus lire la presse écrite et d'éviter Internet, il n'est plus possible d'y échapper.

C'est "le" sujet du moment et tout le monde doit dire ce qu'il en pense. Comme dans les histoires de famille, nombre de ces inflammations médiatiques réveillent d'anciennes rancoeurs, en créent de nouvelles tout en remettant au goût du jour des procès que l'on croyait soldés. C'est ce qui fait que l'observateur étranger a du mal à comprendre l'ampleur et la virulence des empoignades.

Prenons, par exemple, le cas de Siné qui vient d'être débarqué de Charlie-Hebdo pour avoir commis un article jugé antisémite à l'encontre du rejeton de Nicolas Sarkozy. Si l'on ne sait pas que cela fait des années que plusieurs personnes - journalistes, écrivains ou hommes politiques - rêvent d'avoir la peau de ce dessinateur, on ne comprend pas pourquoi ce licenciement fait couler tant d'encre. Et cette affaire n'est que le énième avatar de la lutte qui oppose en France, depuis les années 1970, pro et anti-Palestiniens puisque, en réalité, ce n'est pas son article que Siné paie mais son engagement pour la cause palestinienne.

Parfois le tintamarre s'annonce comme un gros orage d'été. Ce fut le cas après le jugement annulant un mariage pour cause de "mensonge" sur la virginité de l'épouse. Il ne fallait pas être devin pour comprendre, à la lecture de la dépêche, que le roulis médiatique allait faire tanguer l'opinion publique pendant plusieurs jours.

Nous avons eu droit à de belles envolées indignées, à des appels au sauvetage de la république laïque, à des analyses sévères sur la psychologie du mâle musulman. Puis, soudain, sans même que l'on s'en rende compte, le silence sur ce dossier s'est installé. Puis, le répit terminé, nous avons eu droit à une nouvelle polémique : nouveau vacarme et nouvelles transes...

On me dira, à raison, que c'est la marque des pays où la liberté n'est pas un vain mot. Prendre la plume et pouvoir s'exprimer sur n'importe quel sujet sans se retrouver embastillé est effectivement quelque chose de précieux et ce ne sont pas certains de mes confères algériens (salut notamment à Chawki Amari) qui diront le contraire. Le problème, c'est qu'on est en droit de se demander si toute cette agitation ne sert pas à détourner de l'essentiel.

J'ai promis à Madame et à d'autres amis de cesser de taper sur Sa Majesté le président Nicolas Sarkozy. Mais il y a tout de même des moments où il faut revenir sur sa politique.

Actuellement, c'est le modèle social français qui est en passe d'être démonté dans une indifférence étonnante. Chômeurs, syndicats et même les malades sont dans le viseur du gouvernement et personne ou presque ne réagit. Révision de la constitution, réforme de la sécurité sociale, fin des 35 heures, tout passe sans provoquer de remous. Où sont les prises de positions, les appels à la mobilisation ? Silence radio. De même, le fichage prochain d'une grande partie de la population n'effraie personne. Est-ce le fait de s'être habitué à la liberté - et de la considérer comme éternellement acquise - qui fait que l'on ne bouge guère quand remonte à la surface ce qui est un indéniable remugle vichyste ?

Mais revenons aux indignations chroniques. Plutôt que de les dénoncer, je pense finalement qu'il faut faire avec et se souvenir constamment de l'histoire de Pierre et du loup. Quand quelqu'un hurle à l'antisémitisme, il faut l'écouter, quoi que l'on pense de lui. Bien sûr, dans le lot, il y aura toujours des arrière-pensées politiques, des manoeuvres dilatoires ou des stratégies opportunistes. C'est ainsi, sauf que cela ne doit pas faire perdre de vue l'obligation d'être impitoyable non seulement avec les antisémites mais avec tous les racistes.

Mais il faut tout de même dénoncer les indignations sélectives. Celles dont les auteurs estiment qu'il y a racisme et racisme ou qui établissent avec cynisme une hiérarchie en matière de victimes. Dans une autre affaire récente, on a ainsi reproché au philosophe Alain Badiou l'emploi d'un vocabulaire zoologique pour critiquer les socialistes félons qui ont plongé dans la soupe sarkozyenne. Plus que tout, c'est l'utilisation du mot "rat" qui a alimenté ces reproches. On le sait, c'est par ces termes, entre autres, que les nazis désignaient les juifs.

Le procès médiatique intenté à Badiou, notamment par Bernard-Henri Lévy, a tourné court, étant étrillé par la blogosphère. Mais pour ma part, je veux bien admettre que des personnes soient révulsées par l'emploi du mot "rat" pour désigner des êtres humains. Le génocide des juifs - mais aussi le souvenir du langage colonial - m'impose cette empathie, même si l'accusation d'antisémite à l'encontre de Badiou me paraît hors de propos.

Pour autant, et pour revenir à l'indignation sélective, je pose cette question simple : où étaient ceux que les propos de Badiou ont choqués quand Oriana Fallaci a affirmé en 2002 que les musulmans se multiplient comme des rats ? Propos écrits puis réitérés à au moins deux reprises. Qui, parmi l'élite intellectuelle française, a brandi alors l'accusation d'antisémitisme à l'encontre de la journaliste italienne ? N'avait-t-elle pas repris à son compte une formule utilisée par les nazis ?

A l'époque - et je crois que nous sommes nombreux à ne pas l'avoir oublié -, une grande partie de la bonne conscience médiatique française, tout en encensant Fallaci, nous a certes concédé que son texte contenait quelques outrances, mais elle s'est empressée de nous enjoindre de nous soumettre au principe sacré de la liberté d'expression. Des outrances... Tu parles, Charles !

Plus grave encore, on nous a aussi expliqué que, quelque part, nous méritions, de par notre comportement (c'était après les attentats du 11 septembre), ce genre de critiques virulentes. En fait, on nous a tenu un discours essentialiste comparable à celui qui a fait le lit de l'antisémitisme aux XIXe et XXe siècles et cela n'a pas perturbé grand monde.

C'est cela l'indignation sélective et c'est son existence qui me fait observer certaines polémiques hexagonales à la manière d'un Algérois qui assiste à une bagarre dans la rue : avec curiosité, mais avec peu d'illusions quant aux motivations des uns et à la sincérité de l'indignation des autres.

Chronique publiée sur Le Quotidien d'Oran, jeudi 31 juillet 2008

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