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Le jeûne : ascèse ou thérapie ?

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Longtemps loué par la religion seule et boudé par la science et la médecine, de plus en plus de recherches tendent à conclure que le jeûne peut, dans une certaine mesure, s'avérer thérapeutique pour le corps humain.

Avec l'arrivée du ramadhan, période durant laquelle la communauté issue de la culture musulmane observe un jeûne du lever du soleil à son coucher, je me suis intéressé à l'aspect physiologique et psychiques des impacts qu'avait le jeûne sur le corps humain. C'est alors que je suis tombé sur un documentaire, diffusé par la maison d'édition "La découverte", qui porte le titre : le Jeûne, une nouvelle thérapie ?

En voici un résumé.

Tout commence à la fin de la Première Guerre mondiale. Yuri Nikolaëv, psychiatre russe, est confronté à un dilemme : l'un de ses patients atteint de troubles mentaux refuse obstinément de se nourrir. Le psychiatre a alors l'idée de laisser libre cours à l'instinct de son patient. Pas très éthique comme approche, mais les résultats sont au-delà de ses attentes.

Au bout de cinq jours, le docteur Nikolaëv s'aperçut que l'état du malade s'améliorait ostensiblement. Après quelques semaines, ce ''cas désespéré'' quittait la clinique et allait retrouver ce que le psychiatre appelait : ''une vie sociale normale.''

Désireux de faire part de ses résultats à la communauté scientifique, une chair de recherche réunissant plusieurs autres médecins voit le jour et tente d'expliquer ce phénomène en l'expérimentant à plus grande échelle.

Après quarante années de recherches sur plus de dix-mille volontaires, les médecins sont unanimes : les paramètres sanguins, la pression artérielle, les troubles mentaux - allant de la ''mélancolie'' à la dépression - ainsi que quelques maladies chroniques telles que le diabète, chez les patient(e)s atteint(e)s de ces mêmes troubles, sont au moins en cours de guérison et au plus guéri(e)s.

En effet, ces résultats révèlent que des améliorations sont perceptibles chez plus de 70% des patient(e)s atteint(e)s de maladies chroniques; dont 47% des cas, les progrès se maintiendront après 6 ans; 10 à 15% seront complètement guéri.es.

Tout un processus

Valentin Nicolaëv, l'un des médecins participants à cette recherche a établi une grille dans laquelle il illustre tout le processus. Il s'agit, non pas de perdre du poids - ce qui est proscrit comme régime - mais de désintoxiquer le corps.

L'organisme, en jeûne, épuise le stock de glucose en un peu moins de 24 heures. Dès lors, le corps se met à puiser dans ses réserves à hauteur de 96% pour les lipides et 4 % pour les protéines (les tissus musculaires) afin de fabriquer du corcétonique, qui fait office de substitut au glucose.

Pour comprendre cette réaction, le docteur Valentin Nicolaëv explique que la privation de nourriture déclenche un bouleversement hormonal : les hormones sont ostensiblement mobilisées afin de stimuler le corps à répondre à ses propres besoins (pour ne pas dire autophagie, un terme plutôt apeurant)

C'est lors de cette étape que sont sécrétées l'adrénaline et le cortisol, entre autres, qui possèdent les vertus anti-inflammatoires nécessaires à l'amélioration de l'état de santé des patient(e)s. C'est pour cela que, passé l'étape critique de la crise d'acidose - nausées, faiblesses, migraines, etc. dans laquelle le corps tente de s'adapter- les médecins ont observé, tout à tour, un effet stimulant et antidépresseur chez l'ensemble des patient(e)s.

Les médecins finissent tout de même par une mise en garde à la fin de leur rapport : plus le temps du jeûne est prolongé, plus le taux de lipides utilisé pour la synthèse du corcétonique est en baisse, au profit du taux de protéines. Pour illustrer ce danger, Valentin Nicolaëv rappellera que le cœur est un muscle. Réduire sa masse serait très dangereux et pourrait même s'avérer fatal.

Entre utopie et réalité

Si aujourd'hui l'industrie pharmaceutique reste sceptique quant à ces résultats, Thierry de Lestrade, le réalisateur du documentaire cité, rappelle que ''du point de vue de l'évolution, il est probable que notre espèce ait dû traverser des périodes de jeûnes. ''Cela dit, l'époque à laquelle nous vivons est historiquement inédite : jamais nous n'avons eu autant accès à l'alimentation qu'aujourd'hui - Bien qu'il faille souligner le décalage entre les pays occidentaux et les pays en voie de développement.

Notre patrimoine génétique serait moins adapté à la situation de surplus dans laquelle nous vivons qu'au jeûne.

Notre corps serait donc mieux équipé pour supporter la carence que pour traiter les surplus occasionnés par la suralimentation. Le réflexe atavique de la mémoire du corps ne demanderait qu'à être sollicité. Il reste à déplorer que ces rapports n'ont jamais été traduits par quiconque.

À l'adhan, on se lâche ?

Il est fort déconseillé de prendre un repas copieux, voire abondant, pour ceux et celles qui observent le jeûne. Les effets thérapeutiques du jeûne se voient annulés si une trop grande quantité de calories est ingéré, en une seule fois, après une longue période de repos pour l'estomac.

Bien entendu, les études menées en Russie à l'heure actuelle ne préconise pas de ne pas boire de l'eau au cours du jeûne. Au contraire. Il faudrait donc compenser le soir venu en buvant régulièrement un verre d'eau.

Cela dit, pour les centres de jeûne, on parle de jeûne sans ingurgiter la moindre source calorique sur une période pouvant s'étaler sur trois semaines. C'est pour cela que le jeûne est strictement supervisé dans des centres réalisés à cet effet. Il pourrait s'avérer dangereux pour les personnes aux prises avec une maladie chronique, car même la prise de médicaments est proscrite. Ce qui pourrait se révéler dangereux pour les malades souhaitant réaliser l'expérience en solitaire.

En Allemagne, par exemple, plus de 20% de la population affirme avoir déjà jeûnée. Toujours dans une clinique supervisée, les jeûneurs n'ont droit qu'à un seul bol de soupe (souvent du bouillon de légumes) le soir, ne dépassant pas les 250 calories. De quoi contrer les idées reçues sur la façon de rompre le jeûne.

Un mot sur les philosophes

Le jeûne n'est pas propre à notre civilisation. Ainsi, à l'époque classique de la Grèce antique, Socrate et Platon préconisait le jeûne, car ces derniers considéraient que cela stimulait leur intellect en plus de créer un équilibre entre le corps et l'esprit. Pythagore, lui, avait jeûné quarante jours avant de passer un examen à l'Université d'Alexandrie et le prescrivait par la suite à ses propres élèves.

Simone Weil, grande figure de la philosophie lors de la première partie du vingtième siècle, fait selon moi office de LA philosophe engagée. Dans une conversation rapportée par Simone de Beauvoir dans ses Mémoires d'une jeune fille rangée, Simone Weil l'interpelle en lui disant : '' Une chose comptait aujourd'hui sur terre : la Révolution qui donnerait à manger à tout le monde. ''

Du reste, il arrivait régulièrement à Weil de refuser de se nourrir par soutient aux populations qui souffraient de la famine - surtout lorsqu'elles sévissaient dans les colonies qu'elle était l'une des seules à dénoncer. Certain(e)s l'accuseront d'idéalisme et de puérilité, mais il n'en est rien. ''Le sacrifice est l'acceptation de la douleur, le refus d'obéir à l'animal en soi, et la volonté de racheter les hommes souffrants par la souffrance volontaire''. Dira-t-elle dans une dissertation remise à son professeur Alain, à l'âge de 16 ans, annonçant ainsi les valeurs qu'elles défendraient tout au long de sa trop courte existence.

Ainsi, "la liberté véritable ne se définit pas par un rapport entre le désir et la satisfaction, mais par un rapport entre le désir et l'action. '' écrira-t-elle dans sa Réflexion sur les cause de la liberté et de l'oppression sociale. Voilà pourquoi je considère Weil, sur le plan du sacrifice, comme une philosophe engagée plutôt qu'ascète.

Nietzsche pour sa part répugnait à l'idée d'adopter le même régime alimentaire que ces semblables. Il dira à cet égard dans Par-delà le bien et le mal : '' Les espèces qui reçoivent une nourriture surabondante tendent bientôt très fortement à la différenciation de type et sont riches en phénomènes et en cas monstrueux. '' Pas de quoi flatter ceux et celles qui le côtoyaient alors.

Il reste que c'est sa conception, inspiré de son culte pour Dionysos, le dionysisme, qu'il cristallisera sa pensée sur la diététique dans la Naissance de la tragédie : '' L'homme n'est plus artiste, il est lui-même œuvre d'art. ''

Ainsi, pour lui, il n'y a pas de régime alimentaire bon ou mauvais, il suffi d'essayer, de noter et de s'adapter à son propre corps : on ne trouve pas son régime alimentaire, on trouve seulement celui qui est le plus en adéquation avec la nécessité de son propre organisme.

Le seul moyen de savoir si le jeûne pourrait s'avérer bénéfique ou non pour le corps, comme pour toute pratique alimentaire, c'est de s'y essayer et être à l'écoute de son corps.

Faire le jeûne par conviction religieuse en même temps que pour améliorer sa propre santé ne relèverait donc pas de l'utopie. Il suffit de le faire correctement, en faisant de certaines règles une hygiène de vie.

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