LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Akli Ait Eldjoudi Headshot

La censure ou la confiscation d'une mémoire blessée

Publication: Mis à jour:
CENSORED NEWSPAPER
benjaminec via Getty Images
Imprimer

À quoi pouvons-nous reconnaître une dictature ? Les férus de politiques diront : "Lorsque, pour parler du nombre d'années qu'a passé un seul parti politique à régner sans partage, nous usons des termes ''décennies'' ou - moins concevables encore - ''demi siècle''".

Les intellectuels de leur côté préfèreront en découdre en terme de nombre d'articles et de quotidiens censurés par ce même pays.

En véritable prodige, l'Algérie réussit à elle seule à réaliser cet exploit puisqu'elle répond à ces deux prérogatives. Si le doute persistait tout de même chez les plus récalcitrants, la censure dont est victime l'édition du mois d'août du journal Le Monde Diplomatique aura fini de dissiper le moindre doute possible.

Nous avons déjà condamné avec la plus sévère fermeté cette censure. Nous savons que chaque fois que celle-ci frappe, ce n'est non pas le mensonge qui prend le dessus sur la vérité en la faisant reculer, mais la prise en otage idéologique et l'usurpation qui, combinées, font bien plus que la faire reculer : elles la tarissent.

Revenons à cet article. Pourquoi le gouvernement d'Alger a élargi sa pâture jusqu'à inclure dans sa triste besogne ce quotidien pourtant reconnu mondialement ?

Il n'est pas besoin d'avoir des compétences reconnues en géopolitique pour deviner les sombres calculs qui ont inspiré de telles bassesses. Les seuls articles que l'on censure sont ceux qui pourraient ne pas s'avérer inutiles dans notre quête de justice et de vérité.

Nul doute possible : la décennie noire aura marqué au fer rouge les esprits en Algérie. C'est ce que révèle Pierre Daum, envoyé spécial du Monde Diplomatique qui a signé cette enquête. C'est, du reste, cette dernière qui est à la source de cette censure.

Revenons-y un instant.

Pierre Daum commence par rappeler les innombrables massacres commis dans les villages ruraux: Benthala et ses quatre cents victimes assassinées en quelques heures, Rais, village connu pour son triste record : un millier de morts; Sig, Ammi Moussa, Sidi Hamed, pour nommer que ceux-là, sont autant de villages qui hantent encore une mémoire à peine remise de la Révolution et des massacres de 1965, lors du coup d'état orchestré par Boumédiène.

En 2005, une charte, qui se veut réconciliatrice, désir enterrer le fossé qui s'est creusé entre les bourreaux et leurs victimes. Aucune enquête nationale, aucun média autorisé à le faire, aucune expertise pour évaluer l'état psychologique de ces millions d'âmes et tenter de les soigner.

À la place, de l'argent pour acheter une conscience et un pardon.

Selon le psychanalyste Kaled Ait Sidhoum, interrogé par le journaliste sur les effets d'une telle démarche :

« La charte pour la réconciliation nationale de 2005 est épouvantable, parce qu'elle occulte les traumatismes au lieu de les soigner et impose à la victime de pardonner. »

Pour dépasser ce paradoxe, l'État, pour clouer l'espoir de ces victimes une fois pour toute, choisira une porte de sortie que seuls ceux qui fuient prennent : La religion.

En se questionnant sur les raisons de l'hyperreligiosité qui sévit dans le pays - contraste avec les évènements engendrés par les islamistes - le psychanalyste accuse l'instrumentalisation de la religion, autant à des fins rédempteurs que salvateurs, qu'a entrepris l'État afin de noyer toute cette détresse. En ce sens, il affirme au journaliste du Monde Diplomatique que

« L'islam agit comme un antalgique. Le problème c'est que certains antalgiques créent une dépendance forte. C'est le cas de la religion. D'autant plus que la vente de cette drogue est favorisée par l'État. »

« Je vous parle, j'ai l'air d'aller bien, mais à l'intérieur de mon corps tout est détruit. » Ce seul témoignage, recueilli auprès de Nouria - une jeune femme ayant assisté à la lâche exécution de ses deux sœurs - aurait suffit à clore le reportage du journaliste, tant il manifeste, à lui seul, la détresse de tout un peuple.

L'Algérie, pays qui compte plus de 40 millions d'habitants, ne compterait pas plus de cinq psychanalystes et un réseau de psychologues quasi inexistant. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

De la tentative de réconciliation à l'anarchie.

La démarche de l'État aura eu pour conséquence d'amalgamer tout à fait les bourreaux et les victimes. Il y a, d'un bord, les victimes que l'image du visage d'un être aimé ensanglanté, hante et donne en même temps un visage à cette sombre décennie. Celles et ceux-là souffrent en silence et s'emmitouflent dans le seul refuge qui aura su les accueillir.

De l'autre bord, il y a ces bourreaux qui cachent, très profondément en eux, cette étincelle de lumière qui pourrait s'appeler humanité. Cette même lumière, c'est celle qui fait de tout être humain ce qu'il est. C'est aussi elle qui, la première, réclamera la justice et la rédemption qu'elles seules peuvent offrir.

Ainsi est l'héritage de cette décennie. Les victimes, en manque de soutiens psychologiques, souffrent en silence par pudeur ou par fierté, tout en côtoyant les bourreaux qui, du fond de leur être, réclament que justice soit faite pour que la rédemption, qui amènera la vraie réconciliation, ne soit plus bafouée.

Remercier M. Pierre Daum pour ce reportage qui lui a valu d'être arrêté par la police et placé sous surveillance, 24h/24, ne saurait lui faire part, de notre gratitude la plus inspirée et la plus vraie. Nous pensons que ce reportage devrait être diffusé à l'échelle planétaire afin de lever le voile sur certains préjugés que nourrissent même nos rares intellectuels. Nous y reviendrons toutefois.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.