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Faisons-nous vraiment notre deuil ?

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La camarde est sans doute le personnage le plus familier et le plus étranger que nous aurons à côtoyer lors de notre existence.

Quand elle nous rend visite en saccade, on dit d'elle qu'elle est brusque; laide; sans vergogne et peut-être même scandaleuse. Elle nous laisse oisifs devant le fait accompli. Nous n'y croyons pourtant pas, tant elle prend un air surnaturel, inattendu. Nous mimons notre surprise et pourtant, notre vie entière est dirigée vers ce moment fatidique. Nous crions au scandale lorsqu'elle prend une personne dans la fleur de l'âge. Pourtant, nous ne pouvons nous soustraire de ce que certain.es appellent "la destinée".

De même, il peut arriver aussi de languir son arrivée; de la souhaiter dans certaines circonstances, pour que cesse, par exemple, la souffrance des êtres qui nous sont chers. Abréger la souffrance d'un(e) malade, le ou la laisser s'en aller, se révèle être tout un défi lorsque le choix s'impose. Personne ne devrait être en position de faire un tel choix. Il reste que c'est un geste profondément altruiste, puisque nous acceptons la fatalité de cette perte de notre propre chef.

Dans ce cas-là, lorsque la fin arrive, elle ne s'impose pourtant pas en soi. Elle finit tout de même par nous surprendre malgré la longue préparation que nous-nous étions imposée. Nous aurons beau contenir notre renfrognement, notre oisiveté finira toujours par nous rattraper, comme si elle ne pouvait être abstraite de la perte d'un être cher. Le caractère définitif et intransigeant de la faucheuse se révèle ainsi sous son véritable jour : orné des traits les plus immondes.

Même lorsque c'est un être plus ou moins proche qui trépasse, nous ne pouvons ne pas être affectés. De son vivant, il y avait toujours cet espoir de pouvoir renouer contact, à un moment ou à un autre. Même si cela n'arrivait pas, ce simple espoir suffisait à atténuer le manque, du moins suffisamment pour qu'il nous soit supportable. Matoub Lounès disait : "Ma ur tẓaṛ-ḍ win akken itḥemleḍ, eqqar kan mazal yedder". Ce qui se traduirait ainsi : "Si tu ne vois pas l'être cher, console-toi en te disant qu'il est encore en vie". Peut-être est-ce justement cet espoir qui rend la disparition d'un être cher si désobligeante ?

En tous les cas, il y a nous, les vivant.es, qui resteront derrière, un peu comme l'héritage du défunt lorsque celui-ci est proche. Le chambardement de notre vie se fera désormais retentissant. La perte d'un être cher ne passe pas inaperçue au cours du long fleuve qu'est la vie. Celle-ci est chamboulée à jamais, si bien qu'avec un minimum de recul et d'introspection, nous nous rendons vite compte qu'il y avait un « avant et un après » cet événement. Nous voyons notre existence se scinder en deux. Entre ces deux parties, une blessure béante, entrouverte, que l'on cache tant bien que mal, et qui ne saurait guérir.

C'est lors de la cérémonie que cette perte se voit attribuer son caractère le plus absurde. Les gens venus rendre un dernier hommage au défunt ne manqueront pas de mettre notre patience à rude épreuve avec les "courage-ça-passera". Nous ne luttons plus contre le chagrin, nous luttons contre l'envie démesurée de demander comment cela peut-il simplement "passer". N'est-ce pas là un euphémisme de ce qui s'est produit ? Quant à la personne disparue, elle ne sera désormais présente que dans les tréfonds de la mémoire.

Peut-être pourrait-il arriver, un peu à la manière de Proust et de sa Recherche du temps perdu, de retrouver les absent(es) en entrevoyant les objets qui leur étaient chers ou simplement, en se retrouvant dans les endroits qu'ils chérissaient ? Tous les moyens sont bons, après tout, afin d'amoindrir ce manque. L'espace d'un instant, nous sommes transportés vers certaines scènes de la vie quotidienne d'antan et nous croyons littéralement les revivre, ce qui se révélera être un baume au cœur.

Au fond, le deuil et cet "avant et après" que je mentionnais plus haut ne sont-ils pas une façon de dire, comme Michel Onfray l'affirme, que nous ne faisons jamais notre deuil, que c'est en fait le deuil qui nous fait ? L'expérience, aussi douloureuse soit-elle, constitue la plus belle leçon que l'on puisse avoir de la vie. Elle nous rappellera toujours le caractère éphémère de notre propre existence ainsi que celles des personnes que croisons. Vivre, sous cette perspective, devient alors une nécessité.

Il ne s'agit plus de simplement vivre, mais de vivre comme si c'était le dernier jour de tous ceux et de toutes celles que l'on connaît; la vie ne vaut la peine d'être vécue que lorsque nous la vivons et la partageons, véritablement, dans son entière mesure. À quoi bon vivre si ce n'est que pour effleurer les autres, l'existence et les promesses que celle-ci pourrait tenir ?

De la même manière aussi, nous n'oublions jamais vraiment cette personne. Comment le faire, après tout, lorsque tout nous rappelle son existence ? Nous apprenons simplement à vivre sans elle, même si dans la plupart du temps, nous n'y arrivons pas vraiment. Malgré tout, nous continuons tout de même, comme si nous faisions semblant. Au fond, n'est-ce pas cela le deuil ?

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