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Nation algérienne :Yassine Temlali tord le cou aux idées reçues

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Dans l'ouvrage de Yassine Temlali, intitulé "la genèse de la Kabylie", il n'y a pas de place aux raccourcis historiques. À toutes les questions inhérentes aux périodes les plus ambiguës de notre histoire, l'auteur y répond sans fard ni acrimonie.

D'emblée, il affirme que l'Algérie, comme c'est le cas de toutes les nations, n'échappe pas aux mutations identitaires. Éprouvée par tant de conquêtes, celle-ci se construit sur son élément autochtone, le berbère. Bien qu'il puisse déplaire à ceux qui fondent leur projet sur la supériorité d'un groupe régional, Yassine Temlali démontre que la formation de l'Algérie constitue la somme des apports régionaux, en l'occurrence kabyle, chaoui, mzab et arabe.

Toutefois, bien que livre ait pour objet "de restituer le cadre historique quand lequel, entre 1830 et 1962, est née une conscience culturelle et politique berbère (kabyle), de façon concomitante avec la naissance de ces entités modernes que sont la nation algérienne, la Kabylie, les Aurès "(page 46), il n'en reste pas moins que l'auteur consacre un chapitre, intitulé "entre les conquêtes islamo-arabes et l'occupation française, la survie difficile des langues berbères", où il relate la difficile cohabitation entre les autochtones et les conquérants.

"La raison du plus fort"

En fait, si la première période, allant du VIIème siècle au XIème siècle, se passait sans anicroche, il n'en est pas de même après l'arrivée des expulsés de l'Orient, les Banu Hilâl et les Banu Sulaym, au XIème siècle. D'ailleurs, n'est-il pas resté dans l'histoire que la violence, dont sont affublés les Algériens, vient de cet héritage.

Fustigeant le comportement des colonels de l'ALN lors de la guerre d'indépendance, Ferhat Abbas, dans l'autopsie d'une guerre, s'interroge : "Allions-nous rester les héritiers des Beni Hilale, de ceux pour qui la légitimité se fonde sur la raison du plus fort" (page 224).

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'impact de la deuxième invasion a eu des effets désastreux. Fuyant sans doute la barbarie des Banu Hilâl, les Berbères se replient dans les montagnes. "C'est une Algérie composée de trois grandes communautés ethnolinguistiques distinctes que trouveront les Frères Barberousse en fondant, en 1518, à Alger, une "Régence" reconnaissant la suzeraineté d'Istanbul.

Les principaux massifs montagneux étaient, en majorité, habités de berbérophones ; les plaines étaient peuplées de Berbères arabisés d'origine "botr" mais aussi d'une minorité d'"Arabes" descendants plus au moins authentiques des Hilaliens ; les villes anciennes étaient, quant à elles, habitées de "Maures arabophones, distincts des parlers hilaliens", écrit Yassine Temlali (page 62).

Cela dit, en dépit des replis sur les montagnes, les relations entre les berbérophones et les arabophones ne sont pas pour autant interrompues. Bien que les relations soient tumultueuses, celles-ci ont "débouché sur l'introduction des parlers barbères dans les villes comme Alger (le Kabyle, le Mozabite) et peut-être aussi, dans une moindre mesure, sur un mouvement inverse de « berbérisation » de tribus arabes, notamment dans les Aurès", note-t-il (page 63).

Qu'en est-il du phénomène de l'arabisation en Kabylie ? Bien que des chercheurs, à l'instar de Salem Chaker, réduisent la présence de la langue arabe en Kabylie à sa proportion infinitésimale, la vérité, selon l'auteur, c'est qu'à travers la religion, la langue arabe a eu une audience non négligeable, dans la mesure où elle est « la langue de culte et des études ». Comparée aux autres régions, il se peut que la langue arabe soit moins présente qu'elle était dans la vallée du Mzab ou dans les Aurès.

La présence turque et le débarquement français

Quoi qu'il en soit, depuis l'occupation du pays par le pouvoir ottoman -une présence que les différents pouvoirs politiques après l'indépendance ne qualifient pas de colonisation -, les trois groupes, déjà cités par Yassine Temlali, font face -sans qu'il y ait certes de coordination entre eux -à la présence turque. Or, bien qu'elle ne soit pas plus pénible que l'occupation française, force est de reconnaître que la présence turque ne diffère pas des autres colonisations, et ce, dans la mesure où les sujets sont immanquablement étranglés par leur politique fiscale. Ce qui explique la désobéissance des Kabyles des montagnes au pouvoir turc, mais pas les Chaouis protégeant leurs possessions situées dans les plaines.

En revanche, écrit Yassine Temlali, "à cause de leur vulnérabilité topographique, les Amraoua, par exemple, seront la force de frappe des Turcs en Kabylie et plus tard rallieront l'Émir Abdelkader, à la différence des tribus montagnardes, rétives à toute soumission fiscale à quelque sultan que ce soit, fût-il un frère autochtone" (page 70).

En tout cas, c'est dans ce contexte marqué par l'affaiblissement du pouvoir janissaire et le refus des principales tribus autochtones de prendre part au combat que les Français occupent le pays en juin-juillet 1830. Pour Yassine Temlali, "la réussite du débarquement français n'a pas immédiatement allumé le feu du jihad antichrétien ni en Kabylie montagneuse ni dans les Aurès ni dans d'autres régions de l'Algérie profonde, tant le pays entier était peu solidaire du pouvoir oppressif des janissaires » (page91).

Mais dès que les autorités coloniales décident une occupation totale du pays, les Kabyles comme les Chaouis ont défendu crânement leurs territoires. Bien qu'il y ait d'autres soulèvements, l'auteur en cite deux marquant notre histoire. Le premier est celui de 1871, connu comme une "révolte kabyle" et le second est celui des Aurès en 1916, car, dit-il, il porte ce nom. Dans la réalité, ces soulèvements, et notamment celui de 1871, ont une "dimension pré-nationale ou nationale de soulèvement d'une entité indépendante contre une annexion étrangère", écrit-il en s'inscrivant en faux par rapport à la thèse de Maxime Ait Kaci qui, lui, croit à un soulèvement pré-national kabyle (page 97).

Par ailleurs, malgré la pacification du pays, "les indigènes", dans leur ensemble, sont restés attachés à leurs valeurs ancestrales. Ainsi, en dépit des politiques de division, il se trouve que les régions les plus scolarisées sont les premières à être acquises aux idées nationalistes. Levant le voile sur la politique kabyle de la France, Yassine Temlali écrit : "Mais la Kabylie décevra les espoirs inconsidérément mis en elle par les autorités françaises : la plupart des fondateurs de l'Étoile nord-africaine, première organisation indépendantiste algérienne créée à Paris en 1926, étaient originaires de cette région et étaient passés par l'école française » (page 143).

Et, qui plus est, si ces authentiques nationalistes avaient des préjugés ethniques, ils ne porteraient pas à la tête de leur organisation le natif de Tlemcen, Messali Hadj. Ce comportement de nos ainés ne doit-il pas couper court à toutes les surenchères visant à exploiter l'engagement révolutionnaire de la région à d'autres fins ? Citant le différend opposant Messali Hadj à Amar Imache, Yassine Temlali explique que malgré son éviction, Amar Imache "continuait à définir la nation algérienne comme ... une nation arabe" (page 154). Et ce, en opposition à l'Algérie française.

Hélas, Messali Hadj ne saisit pas l'occasion [de la convergence des idées] pour réaliser le rassemblement des forces vives de la nation. À chaque crise, il s'appuie sur un groupe pour en éliminer un autre. C'est du moins dans cette logique qu'intervient l'excommunication des berbéristes en 1949. Bien qu'il y ait certes un courant, notamment en émigration, qui avance des revendications culturalistes -en plus, revendiquer une Algérie algérienne n'est ni une outrance ni une contrevérité historique -, les militants du district du Djurdjura sont, dans leur ensemble, des patriotes acquis à l'idéal d'indépendance.

Pour résumer leur sentiment, voilà ce que déclare Hocine Ait Ahmed aux membres du bureau politique du PPA-MTLD, présidé par Messali Hadj, lui demandant de désavouer ses camarades : "puisque mes camarades et moi n'avons jamais avancé de revendication culturelle et linguistiques berbères, afin de ne pas compromettre le processus révolutionnaire, c'est que nous acceptons plutôt l'Algérie arabe que l'Algérie française. Par contre, j'ai le sentiment que certains préféreraient encore l'Algérie française à l'Algérie berbère. »

LIRE AUSSI: Yassin Temlali, chercheur en histoire: "La question berbère apparaît comme une véritable bombe à retardement" (AUDIO)

En tout état de cause, bien qu'il y ait des divergences réelles sur la définition de l'Algérie ou à la limite sur l'intégration de sa composante berbère, il n'en reste pas moins que dès le déclenchement de la guerre d'Algérie, ces militants se sont mis à la disposition du FLN historique. En revanche, malgré la grandeur du projet, les initiateurs de la lutte armée ne sont pas d'accord sur la conduite à tenir. Si certains avancent l'idée d'un contrat moral -c'est-à-dire, la révolution appartient uniment à ceux qui l'ont déclenchée -, d'autres soutiennent que la révolution doit appartenir au peuple algérien. Et comme ils n'arrivent pas à trancher cette question, le pouvoir revient au groupe le plus puissant.

L'étude comparative entre la wilaya I et la wilaya III est, à ce titre, intéressante. Leur rivalité remonte, selon l'auteur, à l'époque où les dirigeants kabyles étaient chargés de réorganiser la wilaya I. C'est probablement ce qui détermine le choix des Chaouis lors de la crise de l'été 1962 en se ralliant à l'EMG (état-major général), commandé par Houari Boumediene.

Bien que la crise de l'été 1962 oppose deux organismes, le GPRA et l'EMG, les choix des dirigeants sont parfois dictés par d'autres impératifs. Et pourtant, les statuts de la révolution déterminent clairement les rôles : c'est le GPRA qui nomme les membres de l'EMG. En droit, il existe une règle simple : celui qui nomme peut mettre fin aux fonctions du chef désigné. Du coup, sans tenir compte des éléments composant ces groupes, la victoire de l'EMG sur le GPRA ne peut porter qu'un seul nom : le coup d'État. Et c'est la seule période où l'auteur s'éloignerait, à mon humble avis, de l'étude des archives.

Pour conclure, il va de soi que cette note ne peut pas synthétiser le magnifique travail de Yassine Temlali. Pour mieux comprendre l'évolution du mouvement national et par la même occasion la formation de la nation algérienne -une contribution à laquelle ont participé toutes les régions d'Algérie -, il faudra lire le livre. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que cet ouvrage répondra sans ambages à toutes les interrogations que le lecteur pourrait se poser.

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