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Lettre ouverte à Albert Camus

Publication: Mis à jour:
ALBERT CAMUS NOBEL
Keystone-France via Getty Images
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Cher grand ami

Tu es encore aujourd'hui, un siècle après ta naissance, au cœur du débat d'idées entre les deux rives de la Méditerranée. Tu fus une lumineuse expérience de quête du sens, dans un monde qui en avait fermé les portes pour l'éternité. Tu fus une non moins lumineuse manifestation de l'ardent désir d'affirmer que l'existence humaine mérite l'élan créatif aussi bien que l'invention de la justice et du bonheur.

Ton œuvre est, pour ainsi dire, assiégée de lectures et d'interprétations qui t'ont, toutefois, rarement mis en question. Pardonne-nous, mon ami, si nous y voyons, nous, une forme de littérature impériale: ton écriture et ta pensée ont coïncidé avec le déclin de l'époque coloniale classique, dont elles portaient la nostalgie et aussi le désespoir. D'aucuns iraient probablement jusqu'à voir, dans les interstices de ton œuvre littéraire, de limpides manifestations de racisme colonialiste : ton inclination humaniste et éthique n'a pas pu soustraire à la lumière de la critique l'inconscient colonial qui s'y dissimule.

Notre époque a dépassé le système de pensée colonial et la logique de l'Empire qui avait soumis le monde et, de force, avait fait refondre sa mosaïque culturelle dans le moule exigu de l'occidentalo-centrisme. Cependant, à ton époque, l'âge d'or du Narcisse occidental moderne était déjà fini. Peut-être n'avais-tu pas totalement échappé à sa nostalgie lorsque tu défendais « l'Algérie française » et tentais de réparer la violence de l'histoire coloniale par une proposition de cohabitation moins marquée par les atteintes à la dignité de l'Homme algérien. Tu es arrivé un peu en retard !

L'histoire, mon ami, me semble suivre des trajectoires qu'on ne peut toujours assujettir aux intentions des hommes et femmes de bonne volonté - et, indubitablement, tu en étais, et c'est la raison pour laquelle je ne te qualifierais pas de vulgaire colonialiste. Tu as tenté de défendre l'Homme, qui est de chair et de sang, mais aussi une réalité politique qui, pensais-tu, ne pouvait être abolie que dans un abîme de violence aveugle et au prix de beaux rendez-vous manqués avec l'Histoire. Tu n'as pas choisi les aspirations qui fondent les solutions révolutionnaires et les rêves d'une justice qui, craignais-tu, coûterait la vie à ta mère dans une rue d'Alger, cette ville à laquelle tu vouais un amour tenant de l'obsessionnelle passion mystique.

Or, la réalité à laquelle tu t'agrippais était, pour le peuple algérien, si pesante qu'elle ne lui semblait plus pouvoir être réformée. L'ordre colonial n'était pas disposé, mon ami, à admettre qu'il représentait une facette de cet impérialisme qui marque l'histoire européenne moderne, faite de violence et de racisme. Il n'était pas prêt à se départir de son auto-centrisme pour reconnaître l'Autre. Bien au contraire, il est demeuré tel qu'il était, fondé sur l'injustice et l'inégalité, lesquelles ne pouvaient disparaître qu'à la condition de sa propre disparition en tant qu'ordre rétrograde, inhumain.

Ce que tu préconisais, mon ami, allait dans le sens de la perpétuation d'une situation qui ne pouvait durer à un moment où le monde assistait au réveil de tant de peuples ayant pâti de la tutelle paternaliste des représentants d'une modernité qui avait perverti l'héritage des Lumières, une modernité qui avait accouché de Hegel et de Napoléon Bonaparte, de l'idée auto-centriste aussi bien que du sabre brandi de la Conquête. Il eût fallu déconstruire la raison moderniste et progressiste, lever le voile sur les "implicites" qui en avaient fait une raison raciste, auto-centrée - ce à quoi, justement, s'attellera la pensée critique d'avant-garde, ouvrant ainsi les yeux du Narcisse occidental sur la pluralité de la planète.

L'élévation morale, après le déclenchement de la Guerre de libération algérienne, s'avérait insuffisante pour dépasser la tragédie de l'histoire et attirer l'attention sur les chances de coexistence, loin du tourbillon de violence et de contre-violence. L'ordre colonial, historiquement en déclin, ne pouvait offrir de lui-même une image revue et corrigée, différente de celle que lui connaissaient les Algériens qui avaient subi, plus d'un siècle durant, l'oppression, l'exploitation et la marginalisation sous le joug d'une colonisation de peuplement synonyme de ségrégation et de coercition.

La simple réforme ne constituait plus un projet permettant de quitter l'impasse de l'humanisme classique qui, en se dévoilant dans son arrogante superbe, révélait sa crise avec lui-même et avec l'Autre. Tu étais probablement, mon ami, l'ultime représentant du désespoir de la pensée impériale européenne que le soulèvement des marges et des périphéries a réveillée sur sa fin funeste.

Je ne doute point que tu fusses sincèrement assoiffé de justice et de liberté ni que tu eusses en horreur l'écrasement de l'homme et sa domestication. Mais tu as choisi de défendre le fait accompli colonial. Tu t'es montré incapable de sortir de ton enfermement idéologique dans la forteresse de la France raciste. L'Algérie restait, pour toi, une terre vierge, parlant le langage du soleil et de la mer, et chantant la gloire de cieux ivres de l'éclipse des Dieux.

A tes yeux, Tipaza et Djemila n'étaient que ruisselantes lumières et vents de bonheur torride ; elles n'étaient ni une mémoire ni une histoire ni ce peuple auquel était déniée son identité. Comme l'affirmait fort justement Kateb Yacine, nous n'avions pas d'existence plénière dans le champ de votre pensée visible. Nous étions des « Arabes » et n'étions, pour la France, qu'une main-d'œuvre corvéable à merci, un fardeau politico-démographique, une menace pour sa sécurité.

Ton sens éthique n'a pas su franchir les frontières de la solidarité et de la compassion vers la nécessité de s'insurger contre l'héritage de l'Empire. Or - et tu ne le sais que trop bien, mon ami - dans les années 1950, les jeunes rêves d'émancipation ne pouvaient se laisser convaincre de s'évanouir devant la sagesse présumée de votre monde vieillissant.

Nous avons tant divergé, mon ami, au sujet de l'Algérie, de son destin et de son avenir, mais, disons-le, la « force des choses » a prouvé le bien-fondé de la position algérienne, voire sa nécessité historique. T'offusquerais-tu si je disais que notre indépendance était plus compatible avec cette justice dont tu chantais les louanges que la perpétuation de l'ordre colonial ?

Beaucoup d'Algériens t'ont voué un immense respect, en dépit des résidus de nostalgie coloniale affleurant dans tes écrits. Car nous comprenons très bien, nous autres, qu'enterrer sa mère puisse être la plus pénible des épreuves : tu as joué de malchance, mon ami, toi qui as vu se préparer solennellement la messe funèbre en l'honneur de l'auguste Mère dans le giron de laquelle tu avais grandi et dont tu t'étais efforcé de prolonger la présence en une époque qui l'abhorrait.

A la différence de certains de tes ancêtres spirituels, tu n'as pas eu le privilège de t'extasier devant la "mort du père", cet acte spectaculaire inaugurant les temps modernes. Au contraire, ton époque déclinante t'a enveloppée de ses oripeaux, t'engageant, en son lieu et place, dans une défense désespérée du paternalisme colonial.

Où as-tu donc remisé ce à quoi tu exhortais autrui dans ce discours magistral que tu avais prononcé en recevant le Prix Nobel de littérature, le 10 décembre 1957 ? Que sont devenus les obligations de l'artiste voyant l'Humain écrasé, anéanti et l'aigle altier de ses aspirations profondes s'abîmer dans les filets de la théorie, devenue prison? N'avais-tu pas affirmé, le 10 décembre 1957, que l'artiste ne pouvait "se mettre aujourd'hui au service de ceux qui font l'histoire" mais "au service de ceux qui la subissent"? N'étions-nous pas, nous autres, de ceux-là qui "subissaient l'histoire"? Comment as-tu pu choisir de t'aligner sur la force de l'histoire coloniale aveugle, celle de "l'homme blanc" qui, sous prétexte de "civiliser des nations sauvages", a noirci tant de pages des récits de ses conquêtes et oppressions?

Comment ne t'es-tu pas purifié de la barbarie de l'histoire, de sa violence et de son racisme pour prendre le parti de l'Homme algérien qui ne réclamait que la liberté, la dignité et l'égalité ? Suffisait-il, mon ami, pour devenir algérien, d'être baigné du soleil de Tipaza et de sa mer ? Il eût fallu comprendre que l'Algérie n'était pas qu'une étendue géographique, vide de toute humanité, et que son histoire bruissait des plaintes des damnés et des souffrances des opprimés. Il eût fallu que votre pensée coloniale s'ouvrît à l'autre et se résignât à ce bouleversement qui faisait s'éroder tragiquement la citadelle de l'occidentalo-centrisme.
Cher ami,

Je crains que tu n'aies hésité à être, comme tu nous y avais habitués, un homme d'avant-garde.

Ce texte a été écrit initialement en langue arabe. Il a été traduit vers le français par Yassine Temlali

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