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Les prix: utilité, ou futilité des temps modernes ?

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ANDRAS
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Joseph Andras est le lauréat du prix Goncourt 2016 du premier roman. Son œuvre ''De nos frères blessés'' retrace le parcours du militant anticolonialiste algérien Fernand Iveton, guillotiné le 11 février 1957.

Ce jeune écrivain de 32 ans, a envoyé une lettre à l'Académie Goncourt dans laquelle il dit: ''la compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l'écriture et à la création". Il explique sa décision de refuser son prix par "son désir profond de s'en tenir au texte, aux mots et aux idéaux portés, à la parole occultée d'un travailleur et militant de l'égalité sociale et politique".

Actes Sud, son éditeur, y ajoute : "Simplement, il ne tient pas du tout à être exposé dans les médias. Ecrire lui suffit". (Rédaction du Huffington Post Algérie du 14 mai 2016).

Un prix de cette nature est, du point de vue commercial, l'assurance d'une vente à grande échelle par la magie du bandeau rouge qui ceint chaque exemplaire de l'œuvre ainsi consacrée (on parle de 500.000 unités). Une manne financière pour l'éditeur et, pour l'auteur, une mise à l'abri du besoin, avec en sus une publicité conséquente (journaux, télévisions, conférences, invitations diverses, etc.) et pourvoyeuse de gros dividendes auxquels s'ajouteront ceux engendrés par les traductions en plusieurs langues. C'est dire que les enjeux sont importants.

Avons-nous affaire à un rêveur, une plume réellement soucieuse de préserver son authenticité, à un excentrique, ou ne serait-ce qu'un astucieux coup médiatique destiné à entretenir les interrogations sur la personnalité de l'auteur ?

Toutes les supputations sont permises ; en tous les cas, la démarche étonne par sa singularité, détonne dans un monde littéraire foisonnant d'honneurs auxquels les écrivains sont en général sensibles, entonne un hymne nouveau dédié à la liberté de penser autrement. Une décision suggérant une réflexion qui remet totalement en cause le sens de l'écriture prévalant de nos jours, d'une part, mais aussi un ordre établi avec ses dotations de prix et leurs retombées financières, ainsi que ses jurys, avec leurs jeux et leurs petits secrets comme autant d'intrigues, d'autre part.

Une attitude absolument originale qui sera vraisemblablement saluée par les puristes, probablement chahutée par quelques journalistes et commentateurs, et subtilement critiquée par les rentiers du système (l'affront est terrible) ou certains professionnels de l'écriture. Les consommateurs que sont les lecteurs, se réjouiront sans aucun doute, et soutiendront cette insurrection contre le diktat de la mode et des jugements des "connaisseurs", appréciant qu'il leur soit accordé le droit de décider quoi lire par eux-mêmes.

Incontestablement, une telle attitude, dont ce bonhomme se défend qu'elle contienne "la moindre arrogance ou forfanterie", définit les termes d'un débat en se posant comme un déni de la fonction même d'un jury (bien que celui-ci lui fût favorable), une sorte de regard nouveau sur la subjectivité intrinsèque à une telle entité. Qui octroie, semble insinuer le message, le droit à ces personnes de sélectionner telle ou telle œuvre ?

Un passé d'écrivains, leur amour de la littérature, une ancienneté à ce rang, une réputation d'objectivité, une capacité affirmée à reconnaître l'excellence d'un bon travail ? Et de quelle valeur serait leur choix ? La tentation est grande, dès lors, de poursuivre dans la même logique, de profiter de l'occasion pour généraliser ces questions à tous les autres jurys, ceux chargés de désigner la meilleure voix, le meilleur footballeur, le meilleur cuisinier, le meilleur journaliste, la meilleure actrice de cinéma.

On en vient alors à se demander, dans la foulée de ces doutes, s'il ne faille pas envisager tout simplement de supprimer ces prix. Une révolution qui démolirait l'aura de tout un système, et l'hécatombe inhérente à la disparition de sa contrepartie commerciale.

Le Goncourt frappé d'obsolescence et Bernard Pivot au chômage, dégustateurs et palais fins privés de ces occasions de bonne chère liées à l'attribution des étoiles du Michelin, mais surtout la mort du festival de Cannes avec la fin du glamour, de la Croisette, du tapis rouge et des voitures rutilantes qui amènent les acteurs et actrices, des caméras immortalisant les toilettes somptueuses lors de la montée des marches, une cuisse dénudée ou une poitrine généreuse; pertes sévères du chiffre d'affaires des hôtels, restaurants et magasins : une hérésie ! La fin d'un business lucratif, et une nuisance intolérable pour le prestige de la France. L'Art qui cesse d'être prescrit sur ordonnance, enfin laissé à l'appréciation directe du public. Pourquoi pas !

D'aucuns ne manqueront pas de rétorquer qu'un tel scénario-catastrophe priverait le public du charme de ces opérations de promotion, que celui-ci aime le suspense de l'attente des résultats des délibérations des jurys, l'excitation de voir, de rencontrer ces personnages qui font rêver (écrivains, acteurs et actrices de cinéma, chanteurs,etc.), la quête des autographes et des selfies. Oui, peut-être...

Et alors ? Mais un monde dépollué du superflu coûteux et ostentatoire, parfois indécent, ne fait-il pas rêver lui aussi tout autant, sinon davantage ? Un monde apaisé où il serait laissé au lecteur la faculté de se laisser guider dans une librairie par son instinct, ou tenter par un coup de cœur ; au cinéphile le plaisir de choisir son film, ou au mordu de football de préférer tel joueur à tel autre.

Création des temps modernes, les prix ne fausseraient-ils l'idée, l'essence, la finalité même du talent ? La pertinence de la question renvoie au passé lointain qui regorge d'écrivains dont le renom n'a point nécessité l'intervention d'entremetteurs, de magiciens du ballon rond, et de tant d'autres virtuoses dans leurs domaines artistiques respectifs. La question entraîne fatalement interrogations sur la notion de jury, de la valeur de son jugement, voire de son objectivité (le choix de Barack Obama pour le Nobel de la Paix, à peine installé dans son premier mandat de Président des Etats-Unis, n'a pas fait l'unanimité au niveau mondial, loin s'en faut, et donne légitimité à ces doutes).

Bien pire, avec toutes les meilleures intentions du monde, il y aura toujours les déçus, les mécontents, les contestataires, les accusations de favoritisme et d'arrière-pensées qui enduiront les verdicts rendus d'amertume.

Alors, Joseph Andras, un fou, un empêcheur de tourner en rond, un joueur de poker, une personnalité qui a voulu défrayer la chronique : trop tôt pour le savoir. Nous sentons cependant, quant à nous, comme une douce et agréable brise émanant de son geste, un parfum d'humilité qui n'est pas pour nous déplaire, et qui nous fait lui accorder d'instinct notre sympathie (avec le remerciement de nous avoir mieux fait connaître, à nous autres algériens, l'un de ces nobles martyrs qui ont donné leur vie pour notre pays).

Nous ne devons pas manquer, cependant, de citer le cas du sublime George.C.Scott qui refusa, en 1971, l'Oscar du meilleur acteur pour son rôle dans le film "Patton", qualifiant la cérémonie hollywoodienne de "défilé de bidoche offensant, barbare et corrompu" (il visionna, dit-on, à son domicile, un match de hockey sur glace à l'heure où le palmarès était annoncé).

L'année d'après, c'était au tour de Marlon Brandon de refuser la même distinction, due à son interprétation du Parrain, afin de protester contre le traitement infligé aux Amérindiens par le gouvernement américain au lendemain de l'occupation de l'île d'Alcatraz par des militants de l'American Indian Movement.

Concluons avec l'admirable refus opposé par Sophie Marceau à la proposition qui lui fut faite récemment de recevoir la légion d'honneur, la belle actrice française n'ayant pas apprécié qu'un prince, originaire d'un Etat point réputé pour sa modernité, en fût décoré. Certains gestes grandissent leurs auteurs, et leur attribuent plus de noblesse que le plus prestigieux des titres qui soit.

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