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Contre le terrorisme, la vigilance doit être de mise, mais pas l'arbitraire

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BURQA MAROC
Hespress/Capture d'écran
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SOCIÉTÉ - C'est tardivement que j'ai appris que le 15 janvier, les "islamistes" (salafistes et autres fondamentalistes) ont organisé une manifestation en face du siège du parlement pour protester contre la mesure du ministère de l'Intérieur instituant l'interdiction de la vente et la fabrication de la burqa.

Si j'avais eu l'information à temps j'y serais allé exprimer mon refus de cette mesure. Je ne l'aurais pas fait en solidarité avec les islamistes car je hais leurs idées, mais en application de mon crédo que je résume par cette citation de Voltaire: "je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez les exprimer".

Je ne me serais pas mêlé à leur rassemblement et encore moins scandé leurs slogans. J'aurais été dans un endroit totalement à l'opposé du leur et j'aurais crié haut et fort pour qu'on ne prenne pas en otage l'Etat de droit et la liberté d'expression qui en découle.

S'exprimer c'est "rendre manifeste par toutes sortes de signes", ce que l'on est, pense ou ressent (1). Plus prosaïquement c'est manifester ses idées et ses choix par la parole et la pratique. Corollairement, c'est aussi porter son jugement de valeur sur une autre opinion, une décision qui dépasse le champ personnel, un comportement exhibé comme reflétant une appartenance ou une représentation de la vie en société. Le tout selon des règles établies, des pratiques codifiées constitutionnellement et donc légalement, et conventionnellement c'est à dire par la culture.

Il arrive fréquemment que l'on privilégie l'expression par la pratique en y insistant quand celle-ci est suffisamment éloquente pour montrer de quelle culture, religion, doctrine sociale, idéologie...est-on. C'est le cas du voile islamique, de la burqa, de la soutane, de la kippa, etc. Il s'avère aussi que certains groupes, tendances, madhhabs, tarikas, s'expriment avec plus de précision et de spécificité pour accentuer leur différence et exprimer leur distinction par rapport à d'autres composantes de la nation ou la communauté à laquelle ils appartiennent.

A titre d'exemple, être salafiste en islam c'est, entre autres, porter la barbe longue et le pantalon court pour l'homme, et pour la femme, le voile islamique ou le niqab et la tunique ample couvrant le corps depuis la tête jusqu'au sol, et pour un peu plus de zèle. On complète l'arsenal en se couvrant les yeux de lunettes et les mains de gans de préférence de couleur noire.

Puisque nous vivons dans un pays en paix et dans la cordialité les uns avec les autres et où la sécurité est affaire de tous, l'expression d'une appartenance, d'une spécificité ou d'un particularisme au sein de notre société relève de la liberté d'expression. Aussi est-il indispensable et même vital pour la démocratie et ses champs d'application que cette diversité soit respectée et défendue; et là je pense que nous rejoignons Voltaire dans son idée.

Juste pour être honnête, je trouve hideuse une femme confinée dans un linceul noir, mais c'est son affaire et éventuellement celle de sa famille. Et si je me permets de la critiquer c'est parce que son habit n'est pas un choix personnel que je qualifierais de fantaisiste ou capricieux, mais un choix déterminé par la volonté de démonstration, et une annonce solennelle de son adhésion à un courant que personnellement, en tant que marocain musulman, je juge déviationniste par rapport à la lettre et l'esprit de l'islam.

Elle a sa vérité, j'ai la mienne. Il s'agit par conséquent d'une opposition de deux courants de la représentation de la vie dans la même communauté. Ainsi, le vivre ensemble est une multitude d'idées, d'idéologies, de comportements, bref, de représentations de la vie qui coexistent dans le respect mutuel et la reconnaissance de la place de l'autre avec ses différences. Mais à la condition que ce vivre ensemble soit réel et, par conséquent, accepté par tous et non un moratoire accordé par la partie la plus puissante ou la plus agressive, dans l'attente de sa domination, voire de l'extermination de l'autre ou des autres parties qui lui sont opposés, auxquelles elle dénie tout droit à l'existence selon leurs choix. Et ce au nom d'un idéal proclamé supérieur à tous les autres idéaux.

Ceci nous amène justement à affirmer avec force que le sanctuaire de la liberté de choix et d'expression, donc l'état de droit en somme, ne devrait en aucune manière être violé sous quelque prétexte que ce soit, même sécuritaire et qui plus est invérifiable, voire encore fallacieux pour installer l'arbitraire. La dernière décision du ministère de l'Intérieur, qui se base sur des soi-disant motifs sécuritaires pour interdire la fabrication et la vente de la burqa, n'est-elle pas un exemple patent de cette dérive?

Qu'est-ce qu'on peut comploter avec une burqa? La première idée qui vient à l'esprit c'est qu'elle peut aider à se dissimuler ou à dissimuler des moyens de violence. C'est possible. Mais un pardessus ample, une jellaba, un niqab, entre autres, peuvent permettre la même infraction à la loi et aider à compromettre la sécurité et perturber la quiétude des honnêtes gens. Et puis le ministère, à ce qu'il semble, n'interdit pas le port mais seulement la fabrication et la vente, histoire de tarir la source.

Quid de l'importation non commerciale? On pourrait aussi à ce titre se demander quelle est la finalité de cette mesure? Et même si on la devine, est-ce la meilleure façon de s'y prendre? Va-t-on s'acheminer, de fil en aiguille, un jour à interdire la fabrication du niqab, qui n'est le symbole que d'une culture bien ancrée chez nous, même si elle est en net recul sous cette forme pour être le signe d'une appartenance religieuse bien particulière?

Et puis d'un point de vue légal, le ministère de l'Intérieur est-il bien fondé à prendre une telle mesure? Une décision de cette importance et d'une telle gravité, ne devrait-elle pas être débattue au parlement ou même tranchée par une consultation populaire?

Ne nous laissons pas dévier du bon chemin de la démocratie et de l'État de droit que nous empruntons depuis quelques années. La vigilance doit être de mise mais pas l'arbitraire qui justifie des mesures irréfléchies procédant d'un sentiment de supériorité, de domination et surtout du sentiment d'être dépositaire de la vraie vérité, celle qui écrase toutes les autres au nom d'une représentation de la vie en société.

Nous pensions que le temps où la culpabilité et l'innocence d'un individu ou d'un groupe relevaient du bon vouloir du ministère de l'Intérieur est loin derrière nous et à jamais révolu, que ses représentants les plus notoires nous les avons enterrés et dans tous les sens du terme.

Que l'on n'oppose pas à Voltaire Saint-Just qui disait: "pas de liberté pour les ennemis de la liberté". Le jour où l'on fera foi à cette idée la vérité ne sera que dans un seul camp: celui du plus fort et c'est au nom de cette vérité dénaturée car dépeinte selon les critères et les conditions définis par le plus fort ou le plus violent, que la liberté sera instituée.

Appliquons au contraire la parole de Dieu qui dit: "Si ton Seigneur l'avait voulu Il aurait fait de tous les hommes une seule communauté. Mais ils ne cesseront d'être en désaccord [entre eux]" (2).

(1)- Définition du dictionnaire.

(2)- Le saint coran, Sourate Houd, verset 118.

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