LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Ahmed Abdouni Headshot

Armstrong a marché sur la lune... J'ai fait mieux, j'ai marché sur le trottoir!

Publication: Mis à jour:
RUE MAROC
Wikimedia Commons
Imprimer

SOCIÉTÉ - Le titre prête à sourire, mais la réalité est dramatique. Dans plusieurs villes marocaines et non des moindres, l'ordre, qui est un des principes de l'urbanisation, y est quasiment banni. L'organisation y est tellement déplorable qu'elle heurte de front la conscience humaine.

C'est le comportement de l'homme marocain, notre comportement à tous, comme acteurs de ce désordre ou seulement comme spectateurs engagés, qui est interpellé. On ne peut être, en aucune manière, dans une position de neutralité, car nous sommes tous impliqués et donc responsables de cet état des choses qui fait barrage entre notre souhait de rejoindre la modernité et l'urbanité qui s'y attache et notre réalité désespérante.

Elle est d'autant plus navrante que l'horizon de notre ambition, aussi légitime soit-il, s'éloigne au fur et à mesure que nous pensons qu'il est à notre portée.

Dans ces villes, tout le monde peut constater de visu la situation affligeante que l'on croyait propre aux contrées qui se trouvent aux limites, si ce n'est en deçà, de l'urbanité. C'est une véritable "Siba" (1) qui s'y est installée, confondant sciemment, avec la complicité passive des autorités responsables, la propriété privée et l'espace public.

L'exemple que je cite est typique de ce mal qui grève notre marche vers la modernité. Le plus curieux à relever c'est que ce mal ardemment dénoncé dans les discussions est devenu un mode de vie soit choisi volontairement soit subi passivement par tous les Marocains. Cette négation de l'urbanité, que tout le monde rejette, mais qui paradoxalement ne fait que s'aggraver et se compliquer davantage, est illustrée par l'organisation dans une rue que je fréquente quotidiennement.

Cette rue dont la chaussée est large d'une huitaine de mètres et les trottoirs qui la bordent d'à peu près trois mètres chacun et qui est longue d'environ deux à trois cents mètres, s'est imposée, par je ne sais quel hasard (2) comme une petite "zone commerciale", où tous les gens du négoce se côtoient: depuis ces pauvres femmes qui offrent à même le sol des petites quantités de légumes épluchées ou décortiquées, ou sur des tables de fortune des galettes traditionnelles (m'sammen, baghrir, harcha etc.) jusqu'au joailler dont la vitrine brille d'un or massif en quantité et en qualité, en passant par les grandes épiceries, les marchands de légumes, les poissonniers, les boulangeries et pâtisseries, les magasins de bonneterie à la mode, les magasins des ustensiles de cuisine, le commerce de l'électroménager, de téléphonie, etc.

Bref, la ménagère comme le promeneur, ou celui qui est à la recherche de produit spécifiques, n'y peuvent être qu'enchantés, car en y allant ils n'auront pas perdu leur temps. Quelle merveille! Vu sous cet angle, on ne peut demander à être mieux servi ni même l'espérer. Ce bonheur est partagé entre les commerçants et les habitants du quartier. Les premiers assurent un service de qualité et les seconds mettent à leur disposition un pouvoir d'achat que leur assure leur position de classe moyenne à la limite supérieure de la tranche des revenus.

Dans cette rue qui offre tout ce qu'une femme ou un homme peut demander et payer, même des frivolités, il n'y a plus de trottoirs. Oui les trottoirs ont disparu sous les étalages des commerçants. Pis encore! Certains n'ont pas hésité à pousser leur hardiesse jusqu'à mordre largement jusqu'à 1,5 mètre sur la chaussée. Alors détaillons cette réalité déplorable pour mesurer les périls permanents qui pèsent sur nos têtes, par notre mode d'organisation, comme une épée de Damoclès.

Par la volonté des commerçants, la chaussée est réduite à environ sept mètres. Sur cet espace, puisque la rue est fortement commerçante, le stationnement non réglementé est par conséquent permanent sur les deux rives et tant pis si la partie de la chaussée utilisable pour le trafic est réduite à peu de chose, pas plus de quatre mètres.

Cet espace est forcément partagé par les véhicules automobiles, ceux à deux roues, les piétons dont un grand nombre de mamans avec leur ribambelle d'enfants à pieds ou montés dans une poussette, parfois même s'y ajoutent des charrettes tirées par des bêtes ou aux bras de l'homme. Tout ce beau monde a, naturellement, besoin de sécurité, surtout les êtres humains et principalement les plus faibles d'entre eux, les enfants et les personnes âgées.

Peut-on croire à l'existence de la moindre sécurité dans un espace aussi exigu et dissemblablement disputé? Est-ce de la sécurité quand une voiture passe à dix centimètres de l'humain, quand on ne peut pas faire deux pas sans s'excuser continuellement, sans avoir les yeux partout pour ne pas se faire écraser les pieds ou paniquer en entendant subitement le ronflement du moteur de la voiture derrière soi, voire même sentir sa chaleur dans le dos?

C'est une véritable scène de tauromachie où le taureau est remplacé par la voiture. On esquive les voitures en exécutant, aussi adroitement que possible, un quart de tour soit à droite soit à gauche au gré de la densité du trafic. On slalome entre les étalages pour ne pas s'aventurer trop loin sur la chaussée et s'exposer au risque des véhicules et à l'ire de leurs conducteurs.

A force de vivre quotidiennement cette réalité périlleuse et entièrement navrante, cependant imposée par un comportement qui tend à se généraliser et surtout à se banaliser, on finit par oublier qu'il y a un espace qui s'appelle trottoir et qui est réservé aux piétons. Un jour, à la faveur d'une fête religieuse fortement respectée, j'ai redécouvert le trottoir, je l'ai arpenté en long et en large et des deux côtés. J'étais comme un petit enfant qu'on a emmené dans une aire de jeux dont il fut longtemps privé.

Le plus étonnant et le plus embarrassant pour l'entendement ce sont deux attitudes:
La première est celle des officiels, autorités et élus. Peut-on dire d'eux aussi qu'ils sont entrés dans le moule aberrant du désordre structurel ou qu'ils sont dépassés par l'ampleur du phénomène?

La deuxième est celle des usagers de la rue, autant dire de tous les Marocains. Le moins que l'on puisse dire à ce propos c'est l'absence quasi totale de tout sens de responsabilité tant vis-à-vis de soi-même qu'à l'égard des autres. Peut-on respecter les autres et les droits qui leurs sont conférés quand on ne respecte pas sa propre sécurité, quand on oublie toute notion de risque pour soi? Heureusement qu'il n'est jamais trop tard pour acquérir un tel sens et une telle responsabilité.

En définitive, émettons le vœu que l'Histoire retiendra que le vingtième siècle aura été marqué par la conquête de l'espace par les Américains et le vingt-et-unième siècle par la conquête des Marocains de leurs trottoirs.

-------------------
(1)- Insoumission.
(2)- D'autres rues semblables et même plus larges sont moins dynamiques.

LIRE AUSSI: Le quartier Hay Riad de Rabat, ses belles avenues... et ses trottoirs défoncés