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Inverser la responsabilité

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MOSSOUL BOMBING
AHMAD GHARABLI via Getty Images
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Au cours du projet récent de Thrǣdable à Lesbos, nous avons rencontré un réfugié de Mossoul. Un grand garçon avec un sourire encore plus grand, il a décidé de fuir après avoir échappé de justesse à la mort. Après avoir passé une nuit en compagnie de son cousin, il est retourné chez lui au petit matin, pour constater que sa maison avait été complètement détruite. Ses parents et ses quatre frères et sœurs dormaient à l'intérieur: ils ne se réveillerait plus jamais. « C'était l'OTAN », a-t-il dit. Involontairement, je lui ai demandé comment il en était sûr, « parce qu'ils sont les seuls à faire des frappes aériennes au-dessus de Mossoul », répondit-il. Je me sentais idiot.

À cet instant, j'avais posé une question regrettable. Je me suis fait avoir momentanément par la propagande occidentale, en questionnant comment la coalition - un club de plusieurs armées d'États occidentaux - pouvait tuer des civils. Quand l'Occident se positionne comme protecteur des droits de l'homme et se dit adhérent aux règles de l'engagement militaire, on comprend pourquoi il est possible le faire croire. Pourtant, quelques mois plus tard, ce lapsus me gêne encore. Pourquoi ai-je inconsciemment sauté à la défense des meurtriers d'une famille ? La réponse était les frappes aériennes.

En novembre 1911 Giulio Gavotti fut le premier à faire des «frappes aériennes» en lançant des grenades contre des cibles militaires ottomanes en Libye. Personne n'a été blessé à cet instant, mais l'idée a pris passablement d'ampleur, rudimentaire comme il a pu sembler au départ. En effet, dans les mois précédant le 100e anniversaire de la tactique de guerre novatrice de Gavotti, l'OTAN est intervenue en Libye, des cibles militaires ont été de nouveau attaquées depuis le ciel. Un bel hommage à l'Italien.

Durant ces 100 ans, la guerre aérienne est passée d'une importance marginale à une importance capitale pour les campagnes militaires. Les avantages sont évidents: survoler un ennemi réduit le risque de blessure à soi-même, et avec les améliorations de la puissance de feu, la précision et la furtivité, les avions peuvent infliger plus de dommages, plus précis sur une cible incapable de fuir. Cependant, l'arène dans laquelle la guerre est menée s'est également transformée, car les combattants et l'équipement militaire sont aujourd'hui souvent stationnés parmi les populations civiles. Les conflits sont devenus asymétriques - un ou plusieurs acteurs étatiques luttant contre un ou plusieurs acteurs non étatiques, habituellement dans les zones urbaines.

C'est la nouvelle réalité de la guerre. Les civils sont maintenant plus à risque d'être pris dans les combats, de mourir en raison de leur proximité au conflit. La quatrième Convention de Genève stipule la protection des «personnes qui ne participent pas activement aux hostilités». Ces non-combattants ne sont pas des cibles militaires légitimes. Les tuer est un crime de guerre.

Pourtant, la réalité de la guerre asymétrique et urbaine vade pair avec une autre - la mort des civils à grande échelle. Peu importe combien j'ai été amené à croire que l'Occident se chargeait de protéger les droits de l'homme tout en respectant les règles d'engagement des conflits, comment peut-on justifier que la guerre en Irak ait coûté la vie à 116 000 civils ? Comment peut-on justifier que la guerre en Afghanistan ait coûté la vie à 31 000 civils ? Comment peut-on même justifier que la guerre en Libye, une intervention humanitaire soutenue par l'ONU, ait coûté la vie à 72 civils ?

Les erreurs existent. Des fêtes de mariages et des hôpitaux se font bombardés, comme ici, ici et ici. Pourtant, si tragiques soient ces erreurs, la distance physique entre le tueur et le tué semble absoudre le premier de toute responsabilité.

Les belligérants peuvent se cacher derrière le fait qu'ils prennent «toutes les mesures possibles» pour éviter de tuer des innocents, ce qui est en contradiction avec la façon dont le public est informé, que les frappes aériennes sont «chirurgicales» ou «de précision».

Mais ce ne sont pas les erreurs qui devraient vous troubler le plus. De telles erreurs n'expliquent pas les 8 600 décès civils estimés par les frappes aériennes de la Coalition en Irak et en Syrie depuis août 2014. La vraie question ici est de savoir ce que constitue une cible militaire. Les puissances occidentales semblent avoir modifié la définition du combattant pour satisfaire leur adhésion à la protection des «personnes qui ne participent pas activement aux hostilités» tout en maintenant leurs objectifs militaires originaux.

A titre d'exemple, les États-Unis ont élargi leur définition de combattant afin d'inclure tous les hommes d'âge militaire dans une zone de combat - parce que les voisins dans les zones d'activité terroriste connues sont «probablement pas sympa». Cela s'est avéré très pratique pour l'administration Obama. Il a conduit plus de dix fois plus de raids aériens que Bush, il était donc nécessaire de réduire artificiellement le nombre de «dommages collatéraux» en conférant la culpabilité à ces «combattants» nouvellement définis. Le résultat ? Des attaques aériennes puissantes qui deviennent désormais justes et proportionnelles.

Dans la même veine, un nouveau slogan a gagné en popularité - les boucliers humains. Ce terme est utilisé essentiellement pour inverser la responsabilité des décès civils de l'attaquant à la cible. Lorsqu'il est clair que les dommages collatéraux causés par un raid aérien ne peuvent être justifiés comme étant combatifs, crier bouclier humain supprime la responsabilité de l'acteur qui ordonne le raid aérien, parce que c'est la cible visée qui est responsable d'avoir mis les civils en danger.

Le gouvernement israélien est un maître en matière de déviation de culpabilité créant un préambule à leurs campagnes de bombardement en accusant le Hamas de sacrifier des résidents et de tirer des roquettes depuis des écoles. Pourtant, cette tactique est de plus en plus courante.

Neve Gordon et Nicola Perugini ont découvert qu'entre octobre 2015 et octobre 2016, l'utilisation de la phrase «bouclier humain» dans les articles médiatiques avait augmenté de 850%, souvent en relation avec le conflit contre Daech. Cela est symptomatique, disent-ils, d'une militarisation du civil, en vue d'aligner une violence plus indiscriminée à la proportionnalité et la nécessité militaire. Autrement dit, transformer le civil en bouclier humain fait de lui une figure juridique qui peut être légitimement tuée.

Invariablement, tuer à distance pose de sérieux problèmes éthiques. L'utilisation de drones pilotés par des militaires à des milliers de kilomètres de la cible supprime l'intimité et la réalité sombre de la guerre, érodant la barrière morale-psychologique du meurtre. Être omniprésent, prêt à prendre la vie d'un groupe de personnes peu méfiant à n'importe quel moment, semble avoir un effet traumatisant sur les opérateurs de drones. Mais qu'en est-il des gens sur le terrain, les gens dans les «zones de combat» ?

Actuellement, la Syrie, l'Irak, le Yémen, la Libye, le Pakistan, l'Afghanistan et la Somalie sont tous sous une campagne militaire aérienne. Les gens de ces pays vivent dans la peur constante de la mort venue d'en haut. Mais la banalité des images de la dévastation d'un raid aérien crée une indifférence sur laquelle les belligérants aériens comptent pour continuer leurs campagnes. La «ungrievability» (le fait de ne pas attrister) des vies non-occidentales, comparée à la «grievability» (le fait d'attrister) des vies occidentales, se prête favorablement au fait que les frappes aériennes et leurs conséquences sont un moyen acceptable de protéger les civils occidentaux des attaques terroristes ainsi que les armées occidentales de la publicité négative des soldats tombés.

Malheureusement des frappes de précision basées sur l'intelligence touchent souvent des cibles non intentionnelles, comme la famille du réfugié de Mossoul; mais ce sont les cibles intentionnelles qui sont devenues problématiques.

L'élargissement de la définition du combattant et l'inversion de la culpabilité, afin de s'exonérer de toute responsabilité, établit un précédent sinistre par l'Occident en donnant la priorité à des objectifs militaires (sans doute futiles) sur des vies innocentes. L'apathie de notre part - les habitants de l'ouest mondial - a permis à cette culture de morts civiles acceptables de devenir la norme. Nous ne pouvons et nous ne devons pas laisser cela se produire.

Article publié initialement sur Thraedable

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