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Violence contre les femmes... "Birjouliya"

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VIOLENCE WOMEN
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"Pourquoi parler mal d'une femme? Ne suffit-il pas de dire que c'est une femme?" Athénée,1, XIII. Carcinus le Tragique

C'est avec ces termes ou presque ("ce n'est qu'une femme") que le président actuel de la République tunisienne a rétorqué contre une critique adressée par une élue du peuple. C'était la veille du démarrage de la campagne électorale de 2014 pour la présidence de la République. Ces propos choquants mettent à nu une attitude tragiquement misogyne et trahissent une hostilité profondément enracinée envers la femme. Pourtant, il est le représentant du camp moderniste-féministe! Si telle est l'attitude d'un candidat sous tension qui doit contrôler chaque mot de son discours, vu l'enjeu électoral que représente la femme, que serait alors l'attitude du Tunisien ordinaire, dénudé de toute tension envers elle?

Malgré des décennies de réformes, qualifiées d'exemplaires qui ont hissé la femme tunisienne à l'empyrée en matière de droits, le patriarcat ne semble concéder du terrain que superficiellement. En effet, ce qu'il concède en surface par force des lois, le remet subrepticement en profondeur dans les mentalités qui tendent à procrastiner. Réformer à coups de lois et de législation, ne change pas les hommes, pas de l'intérieur en tout cas. Les modifications des dispositions légales par la voie législative en faveur de la femme opèrent une espèce de thérapie comportementale sur la psyché du tunisien qui a ça de particulier: elle gomme les symptômes en surface mais jamais la racine du problème.

Tel un Iceberg, le Tunisien laisse flotter une forme d'acceptation que le tout féminin empiète sur son territoire mais les ancrages androcentriques sont bien profonds. Sinon comment comprendre que 83,7% des hommes tunisiens pensent qu'une femme doit préserver sa virginité jusqu'au mariage alors que la même proportion, 82% pense que le mariage n'est pas nécessaire pour avoir des rapports sexuels? Ces chiffres ne représentent qu'une des nombreuses facettes d'une société phallocratique où la femme est souvent reléguée au deuxième plan, un "deuxième sexe" dans tout ce que Simone de Beauvoir a voulu y mettre comme sens.

Je ne parlerai pas de la violence visible et patente comme celle citée plus haut mais des représentations sociales qui sous-tendent cette violence. En effet, la domination masculine semble être brodée en filigrane dans nos schèmes de pensées puisque la société ne tolère aucun écart à la norme masculine, elle en éloigne toutes les menaces et rapproche tous les bénéfices, à témoigner de l'attitude du tunisien envers les homosexuels; le Tunisien contre toute attente n'est pas homophobe dans l'absolu malgré que c'est la pratique sexuelle la moins tolérée par la société (77,3 %) mais juste pour certaines formes d'homosexualité: son regard est hyper vigilant exclusivement pour les homosexuels mâles, les lesbiennes, il n'en a cure, les annales de police et de justice n'enregistrent aucun cas de lesbianisme, pas de panique, ça se passe entre femmes!

La société tolère donc l'homosexualité qui ne menace pas l'identité de genre masculine, elle tolère l'homosexuel qui sodomise et non celui qui se fait sodomiser, "le baiseur" et non "le baisé", la justice a tout prévu pour ça: elle utilise l'examen anal pour scruter et vérifier s'il y a eu acte de pénétration pour les "passifs" mais les actifs échappent à la justice puisqu'on ne peut émettre l'élément de preuve. L'homosexuel passif dans les représentations sociales du Tunisien s'appelle "Hssan" c'est à dire cheval: il se fait monter par le cavalier qui prend le dessus et le domine (Tant qu'il domine ce n'est pas grave).

L'homosexuel actif n'est pas perçu comme un homosexuel mais comme un hyper-mâle, il a même un nom dans le dialecte tunisien: un "Taffar", c'est le mâle pénétrant, triomphant, puissant, peu importe si c'est des hommes ou des femmes voire même des enfants, c'est l'acte de sodomisation qui souligne la virilité, ici, l'acte fonde le genre, il fonde non seulement le patriarcat mais le viriarcat dans toute sa "libido dominandi". Les Homosexuels efféminés passifs sont ce que le Tunisien hait le plus, cette haine semble prendre forme d'homophobie alors qu'elle n'est rien d'autre qu'une misogynie masquée et latente.

On ne naît pas homme: on le devient.

Ce n'est pas dans l'intention de juste paraphraser inversement Simone de Beauvoir mais de montrer que l'homme aussi est une construction, une construction secondaire cette fois-ci qui inverse le primat du masculin sur le féminin, on parle d'une féminité primaire, d'une protoféminité. C'est Stoller (1978, 1989) qui a évoqué cela la première fois en réponse aux théories de Freud sur la masculinité innée et que la bisexualité originaire se réduit au primat du féminin. Il reproche à Freud de négliger le tout premier stade de la vie, induit par la fusion qui se produit dans la symbiose mère-enfant. Sur la même lignée, la théorie sexoanalytique, un des courants majeurs de la sexologie, fondée par Claude Crépault reprend l'hypothèse de base de la protoféminité ainsi que les travaux de Mahler sur le processus de séparation-individuation et de l'état de symbiose mère-enfant et stipule l'existence d'une phase de féminité primaire, d'une protoféminité commune aux deux sexes.

Crépault décrit le processus par lequel le garçon construit sa masculinité: "Pour accéder à la masculinité, le garçon doit se désidentifier 'genralement' de l'élément maternel et renoncer, du moins temporairement, à ses composants féminins. Il doit en plus trouver un modèle identificatoire masculin (habituellement le père). La masculinité est donc vue comme une construction secondaire facilitée par la mise en veilleuse de la féminité de base et par l'émergence de l'agressivité phallique".

Pour Stoller: "La prolongation de la phase symbiotique comporte un risque: le risque que la féminité infiltre le noyau d'identité de genre, ainsi le comportement que les sociétés définissent comme convenablement masculin est fait de manœuvres de défenses". De toutes ces craintes Stoller déduit les attitudes de l'homme ordinaire: "être rude, tapageur, belligérant; maltraiter et fétichiser les femmes; rechercher seulement l'amitié des hommes mais aussi détester les homosexuels; parler grossièrement ; dénigrer les occupations des femmes. Le premier devoir pour un homme est: ne pas être une femme".

Elisabeth Badinter souligne: "Crainte des femmes, crainte de montrer quelque féminité que ce soit, y compris sous la forme de tendresse, de passivité ou de soins dispensés aux autres et bien sûr crainte d'être désiré par un homme".

La construction du mâle Maghrébin

On voit donc se profiler l'explication de la misogynie tunisienne, une protoféminité favorisée par une longue symbiose mère-enfant? il semble que oui, les études de type ethnographiques, psychanalytiques s'accordent pour dire que le maternage du garçon tunisien est un maternage excessif, tellement excessif que Malek Chebel n'hésite pas de le qualifier de "Manternel". Il décrit un état symbiotique parfait, une relation très intense et hautement gratifiante pour le garçon, sa mère fait tout pour le maintenir dans un état de félicité paradisiaque.

Bouhdiba en pionnier a montré qu'il y a un véritable "culte" de la mère, il en a fait un complexe spécifique de l'homme maghrébin: le complexe Jawdar. L'enfant se trouve coincé dans la société patriarcale, castratrice et émasculante, représentée d'un côté par un père terrible, autoritaire et lointain et de l'autre par une mère, havre de paix et de sécurité, mais dont rien ne le prépare à se séparer.

Longtemps élevé dans le gynécée, comme en atteste la conduite du Hammam où le garçon accompagne sa mère et où il est baigné par les images des corps nus des femmes et une fois arrivé à la puberté, il devra renoncer à ce monde féminin qu'il connaît si bien pour être "happé" littéralement par le monde masculin dont il ignore les contours, il devra bannir toute trace de féminité en lui.

Camille Lacoste-Dujardin, pense que la symbiose mère-enfant dans les sociétés maghrébines ne se limite pas aux premiers mois de la vie mais perdure tout le long de l'existence par différents aménagements: La mère va exclure le père de la dyade mère-enfant et du coup l'image paternelle devient floue et distante, ensuite c'est la bru qui remplacera la mère en continuant à prodiguer les soins à son mari, le pérennisant à jamais dans la dépendance maternelle. La carence paternelle quant à elle se trouve confirmée par des données cliniques assez récentes: Nicole Sfayhi a trouvé dans son étude sur les représentations du père et de l'homme chez des adolescentes tunisiennes au TAT, que l'image du père est négative en raison de l'indifférence quasi totale de celui-ci mais en raison aussi de la prééminence de la figure maternelle. Ainsi donc la mue du garçon tunisien est difficile, il ne jaillira pas de son éclosoir facilement et complètement débarrassé de son exuvie féminine, il restera longtemps en état de chrysalide, c'est un homme en perpétuelle quête de masculinité.

La face cachée de la domination masculine

L'évolution de la société a laissé peu de place à l'architecture familiale traditionnelle et à sa dynamique, ainsi donc, on voit disparaître la conduite du hammam ce qui laisse supposer en toute logique la disparition du complexe du hammam et du complexe Jawdar?

La modernité adoptée par la plupart des familles tunisiennes a certainement mieux réparti le maternage entre garçons et filles et a assoupli les pratiques éducatives et pourtant la structure patrilignagère continue à se reproduire comme en témoigne le phénomène du plafond de verre: En Tunisie, les femmes représentent 62,3% du nombre total des étudiants et 67% des diplômés, elles n'occupent cependant que 14,8% des postes exécutifs dans le secteur public ou privé en Tunisie.

Le plafond de verre serait l'ensemble des barrières invisibles qui nuisent au développement des carrières féminines. Il y a donc quelque chose de l'ordre de l'invisible qui maintient la domination et l'a fait perdurer; c'est essentiellement dans la sphère symbolique que la domination se reproduit, elle est partout et dans tous les domaines, elle agit comme une énorme machine symbolique qui avale tout dans son passage. On a sous les yeux, tous les jours, dans tous les domaines, les effets et les mécanismes même de cette domination, son omniprésence nous aveugle. Le ravalement et la dégradation de la femme pullulent dans les discours, les mythes, les proverbes, les dictons, les postures... ce que Bourdieu appelle la "violence symbolique" qu'il défini ainsi:

"Et j'ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et la manière dont elle est imposée et subie, l'exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j'appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s'exerce pour l'essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment".


Elle passe inaperçue de ceux même qui la subissent, en exemple la galanterie masculine tant souhaitée voir même rêvée par les femmes n'est rien d'autre qu'un moyen de domination durable parce que la femme ne saurait prétendre à une quelconque émancipation quand elle se fait prendre en charge quotidiennement, cela équivaut à une défaillance de soi, ainsi donc présenter la note du restaurant à l'homme et non à sa conjointe sera perçue comme un geste galant et bien inscrit dans les bonnes manières mais il exprime en même temps la domination économique de l'homme. La galanterie masculine est l'allégement de la domination masculine, le gant de velours de la chosification sexuelle de la femme. A l'intérieur de la politesse, de la courtoisie, de la magnanimité et de la sollicitude de l'homme à l'endroit de la femme, se joue la construction de la femme en objet érotique.

Un autre aspect où la violence symbolique opère efficacement est l'utilisation du patronyme du conjoint. Certaines femmes ont elles senti que c'est une manière d'être inféodées symboliquement à leur mari "résistent" et gardent leur nom de jeunes filles dans le but de ne pas estomper leur nom de jeune fille mais y rajoutent le nom de leur mari, ainsi elles se trouvent doublement enchainées et au père et au mari. Combien sont les femmes féministes avant-gardistes qui portent le nom de leur mari? Renversons le problème, est ce que les hommes accepteraient de prendre le nom de leur épouse? Bourdieu pense que cette domination est incorporée. C'est pour cette raison qu'elle paraît anhistorique, paraissant relever de l'ordre naturel des rapports et se posant sur le mode de l'évidence, alors qu'elle n'est rien d'autre qu'une construction culturelle. Cette domination s'incruste même jusqu'aux fantasmes primaires des femmes: la majorité des femmes s'excitent par des fantasmes de soumission non perverses. Quelles est la proportion de femmes qui choisiraient un conjoint plus petit de taille qu'elles?

Birjouliya

C'est surtout dans les discours que les valeurs patriarcales sont véhiculées. Les analyses structurales du langage montrent comment les femmes sont ignorées, banalisées, et dépréciées dans les mots et les termes d'adresse qui les définissent.

Spender, part de l'hypothèse que l'homme a fait le langage. De ce fait les femmes seraient obligées de faire usage d'un langage qui n'est pas de leur fabrication.

Dans ce sens, voyons ce que le Tunisien a inventé comme langage pour préserver ses avantages de genre: le Tunisien a inventé un énoncé pour exprimer ce qu'il a de plus authentique: Hommes, femmes petits et grands, l'utilisent, une sorte d'énoncé idiomatique, c'est l'énoncé "Birjouliya".
Si on traduit littéralement ce mot il serait "en toute masculinité". Ainsi le tunisien pour dire "sois sérieux et dis-moi" il te dit "Dis-moi en toute masculinité-Qolli Birjouliya", pour dire "partage en toute équité", il te dit "partage en toute masculinité-Aqssim Birjouliya", pour dire "en toute vérité, je pense que ... " il te dit "en toute masculinité, je pense que... ", pour dire qu'il est plus courageux, il te dit: "je suis plus masculin que toi -Arjel minnek", les variantes sur le même thème sont nombreuses.

"Birjouliya" somme toute exprime la vertu, une sorte de complexe virilo-vertueux. Le Tunisien à chaque fois qu'il veut exprimer une vertu, emploie le mot "masculinité" ("Birjouliya"), pour lui ce sont des équivalences: il interverti toutes les valeurs humaines par le mot "masculinité" ("Birjouliya") car cette dernière possède le monopole exclusif de la vertu et de l'humain.

Bien sûr l'effet de contraste s'impose tout de suite à l'esprit dès qu'on dit "Birjouliya". La femme serait tout le contraire, elle n'est ni sérieuse, ni juste, ni vertueuse, elle est tout de suite exclue du cercle vertueux, le sous entendu est éloquent: la femme est aux antipodes de la vertu, elle est le vice incarné. Comment élever des enfants au respect de la femme si on leur inculque cet énoncé dénigrant?

L'hypothèse de Saphir-Wolf soutient que les catégories linguistiques déterminent les représentations mentales, autrement dit la façon avec laquelle on perçoit le monde dépend du langage. Dans ce sens, "Birjouliya" perverti l'inconscient du Tunisien et structure sa perception de la femme.

De même, la pragmatique linguistique d'Austin "How to do things with words" (1962) montre que la fonction du langage n'est pas essentiellement de décrire le monde, mais aussi d'accomplir des actions. L'énoncé Birjouliya dès qu'il est prononcé accomplie des actions: il façonne notre inconscient, fonde la misogynie, s'accapare l'humain et dégrade la femme. La virilité n'est-elle pas dans sa racine étymologique du latin "Vir" c'est à dire vertu? Eh bien, le tunisien expert en étymologie, emploie cette définition à la lettre dans sa pratique linguistique quotidienne.

Cet énoncé n'existait pas dans le dialecte tunisien, Il a été inventé. Tous les tunisiens savent que leurs grands pères n'utilisent pas ce mot, je lui donne une date naissance: il est né avec le code du statut personnel tunisien en 1956 (le statut progressiste qui vise l'instauration de l'égalité entre hommes et femmes). L'homme a t-il senti que ses avantages sont menacés par "la déferlante féministe" a rétabli sa prééminence "genrale" en se rabattant sur la sphère symbolique laquelle, aucune loi ne peut agir, un subterfuge sournois pour reproduire perpétuellement (au sens bourdeursien) l'androcentrisme.

Est-ce la faute au féminisme tunisien qui a longtemps négligé ces aspects profonds et symboliques? D'ailleurs critiqué pour être un féminisme d'état ou de féminisme institutionnel, servant d'alibi pour les régimes dictatoriaux successifs afin de cacher le manque de liberté.

Assiste-t-on à une vraie crise de la masculinité? Une masculinité humiliée qui trouve réparation narcissique-viriliste dans les attitudes guerrières djihadistes d'un radicalisme le plus sanglant?

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