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Hirak: une analyse des rapports de force

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HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - Analyse du terrain de confrontation et son objet, des postures, discours et perceptions des parties prenantes, de la capacité de nuisance des protestataires, et enfin de la résonance médiatique induite.

Le Rif, un terrain propice Ă  la contestation

Certains font référence à la glorieuse histoire du Rif contre le colonialisme (français et espagnol), lorsque d'autres rappellent les malheureux griefs passés (du temps de Hassan II), et tous ont encore en mémoire la mort tragique de Mouhcine Fikri.

Au-delà de la longue liste des revendications exprimées, faut-il également identifier et comprendre les ressorts cassés? Ou, faut-il de manière réactive et pragmatique, d'abord répondre à la crise, et viendra par la suite le temps de comprendre pourquoi certains terrains sont plus propices aux rapports de force durs et récurrents? Tel un incendie qui se déclare, nul ne peut prendre le temps de rechercher son origine, avant de l'avoir circonscrit.

Hirak, un mouvement de protestation né de l'émotion

Hirak (la mouvance) est un mouvement de protestation mené par un citoyen lambda, Nasser Zefzafi. Mouvement né de l'émotion après la mort accidentelle de Fikri, et qui se nourrit du désespoir social. Il porte en lui des revendications de plusieurs natures: sociales, économiques, politiques et identitaires. Il porte également l'expression de sentiments de colère, contre l'humiliation (la "hogra") et le pouvoir de l'État (le "Makhzen").

Son chef (Zefzafi) a été arrêté le 29 mai, après avoir amplifié la protestation en interrompant le prêche d'un imam dans la ville d'Al Hoceima. 25 personnes, dont plusieurs militants du Hirak ont été également arrêtées. Elles sont poursuivies pour "atteinte à la sécurité intérieure", soupçonnées "d'avoir reçu des transferts d'argent et un appui logistique de l'étranger" et de "porter atteinte à l'intégrité du Royaume".

Hirak, mouvement offensif, mais qui ne veut pas ou ne sait pas convaincre

Toute action naît d'une intention. Bonne ou mauvaise, une intention n'est pas toujours avouable. Parfois, afin de maximiser la chance de réussite d'une action, l'intention se voit volontairement masquée, voire travestie. Dans le cas du Hirak, tout observateur neutre est en droit de se poser cette question: "Hirak a-t-il la volonté de convaincre?" et faire en sorte que sphères étatique et sociétale le soutiennent.

Manifester: oui, mais dans le calme et le respect.
Protester: oui, mais en préservant l'ordre public.
Exprimer son identité berbère ou rifaine: oui, mais drapeau marocain à la main.
Crier ses revendications: oui, mais pas avec un discours qui fait peur à l'État et aux citoyens.

Hirak, s'il veut réellement convaincre, peut convaincre, moyennant un changement de méthode. La précédente a démontré qu'elle divisait beaucoup plus qu'elle ne rassemblait. Une nouvelle méthode pourrait lui amener un soutien citoyen large, pesant encore plus sur l'élan étatique, afin de concrétiser ses engagements pris pour le développement de la région.

Une sphère étatique plutôt défensive

L'État marocain sait gérer ce type de crise, il en a fait la démonstration en plein "printemps arabe", vis-à-vis du mouvement du 20 février en 2011. Lorsqu'il a su préserver l'ordre public, et dans le même temps, comprendre puis répondre aux aspirations de ses citoyens. La stabilité du pays a son corollaire: le maintien de l'ordre. Et face à des actions violentes de Hirak, l'État était contraint d'adopter une posture défensive et protectrice de l'ordre public. L'État, réactif sur le terrain sécuritaire, ne l'a pas été sur le terrain économico-social, certainement un des principaux carburants qui a continué à alimenter la protestation rifaine depuis octobre 2016.

Quelles en sont les causes? La régionalisation en cours, avec une transition État/régions mal huilée? Les législatives 2016, avec une inertie (pré-élections) du gouvernement? Des défaillances localisées au niveau de la région ou de certains ministères?

Afin de rassurer jeunes et citoyens de la région, des visites successives de représentants étatiques ont jalonné les protestations. Le 22 mai, sept ministres avaient fait le déplacement à Al Hoceima et promis une accélération des projets d'investissement de 6,5 milliards de dirhams annoncés en 2015. Le 12 juin, lendemain de la marche de soutien à Hirak à Rabat, trois ministres ont participé à une réunion à la wilaya d'Al Hoceima. Le fait est que la sphère étatique a été promptement défensive sur le terrain sécuritaire et tardivement offensive sur le terrain socio-économique.

Une sphère politique peu engagée

Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) et le Parti de l'Istiqlal (PI), tous deux ne faisant pas partie de la coalition gouvernementale, se sont timidement exprimés. Ilyas El Omari, secrétaire général du PAM et président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, le 13 juin lors d'une émission télévisée sur la chaîne publique marocaine, a été jusqu'à qualifier l'attitude des partis politiques de "lâche".

Le faible engagement de la sphère politique sur ce sujet doit être relié à des causes plus profondes. Pour les comprendre, il faudrait sonder l'état de nombreux ressorts, dont celui de la confiance citoyenne, de la légitimité (de certains), de la représentativité (d'autres), de l'honorabilité (de certains), et de la compétence (d'autres). La sphère politique s'est faite remarquer par son silence. Cette posture de neutralité a laissé l'État dans un face à face avec le mouvement de protestation Hirak.

Une sphère sociétale prudente

Depuis le mal nommé "printemps arabe" et ses fâcheuses répercussions, le citoyen marocain est devenu vigilant vis-à-vis des mouvements contestataires. Pour l'unique, la simple et l'évidente raison que tous les pays arabes qui n'ont pas su canaliser la colère de leurs peuples, l'ont chèrement payé et leurs populations en premier.

Tout en étant vigilant, le citoyen marocain demeure à l'écoute, prêt à soutenir toute revendication légitime, pacifiquement exprimée et surtout bien intentionnée. Comme il combattra corps et âme tout ce qui risque de porter atteinte à la sécurité de ses enfants et de son pays, toutes deux garanties par la continuité de sa monarchie.

Cette posture prudente du "sage" a néanmoins plusieurs limites lorsqu'elle se heurte à certaines réalités. Une revendication identitaire peut aveugler. Des aspirations économiques peuvent mobiliser des régions délaissées. Des revendications sociales peuvent amplifier la colère de jeunes désespérés.

Capacité de nuisance non négligeable des protestataires

La capacité de nuisance de Hirak ne peut être minimisée, comme tout mouvement de nature contestataire. En l'occurrence, depuis la mort de Fikri, 359 actions de protestation ont été comptabilisées, avec environ 70.000 manifestants en zone urbaine et rurale, et 164 éléments des forces de l'ordre blessés.

Un premier verdict du tribunal de première instance d'Al Hoceima a condamné 25 personnes à 18 mois de prison ferme. Elles étaient poursuivies pour "violences à l'égard des forces de l'ordre", "manifestations sans autorisation, "rébellion" et "détérioration des biens publics".

Premier signe d'accalmie, l'inflexion dans la forme de protestation à l'occasion de la marche du 11 juin à Rabat. Elle a regroupé environ 10.000 manifestants, s'est déroulée dans le calme, sur fond essentiellement de revendications pour le développement de la région du Rif.

Résonance médiatique élevée

Les médias classiques suivent la crise et reportent numériquement quasi à la minute. Les journalistes rendent compte, et parfois s'improvisent "conseillers en gestion de crise"; ce fut le cas d'Aïcha Akalay (directrice de la rédaction de TelQuel) avec son "Ecoutez le Rif". Et des intellectuels, comme Tahar Ben Jelloun, invitent un peu hâtivement à "réparer le Rif".

Quant aux réseaux sociaux, ils offrent un terrain d'affrontement pour les pro et anti Hirak, où ils trouvent un défouloir, plus qu'un espace d'échange. Les attaques et ripostes informationnelles prennent la forme d'articles, et surtout de commentaires bruts sans filtre. En pleine crise, un article sous forme d'interview donne la parole à la Délégation Générale à la Sûreté Nationale (DGSN), lui permettant de répondre point par point aux accusations de violence aux manifestants.

Précédant la visite au Maroc du 14 au 15 juin du président français Emmanuel Macron, une lettre ouverte a été signée par 25 associations et une trentaine de personnalités. Elle se voulait sensibiliser sur la "situation dramatique" depuis le 17 avril, de réfugiés syriens bloqués à la frontière près de Figuig, et de la "vague de répression" depuis le 26 mai, suite au mouvement de protestation Hirak au Rif.

Nationalement et dans une moindre mesure internationalement, la résonance médiatique induite par ce mouvement augmente crescendo, et son expression la plus forte s'exerce au niveau des réseaux sociaux.

En conclusion, notre grille de lecture spécifique aux rapports de force en place depuis le début de cette crise nous indique que la "victoire" ou la "défaite" du mouvement Hirak ne tient qu'à lui et précisément à sa posture. Offensive sur la durée, elle peut lui donner des "petites victoires" médiatiques, mais ne lui donnera aucune chance de "gagner" son rapport de force.

Car Hirak sera à tous les coups "vaincu" par un État légitimement défenseur de sa stabilité; État soutenu par une société civile aussi défensive dans sa grande majorité. De ce fait, seul un changement de posture peut permettre à Hirak de "gagner" son rapport de force. En effet, avec une posture et un discours adaptés, Hirak pourrait compter sur un soutien plus large de la sphère politique et de la société civile, de nature à appuyer ses revendications, tant qu'elles seront bien intentionnées.

L'État quant à lui, mettrait fin à sa posture défensive sur le terrain sécuritaire, pour ne laisser s'exprimer que son élan offensif sur le terrain du développement socio-économique.

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