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"Colère royale": du discours marquant aux actions marquantes

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MOHAMMED VI
Zoubeir Souissi / Reuters
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POLITIQUE - Dans l'échelle de l'insatisfaction, la colère est le niveau d'expression maximal. Elle véhicule le sentiment d'exaspération par le biais d'une émotion démonstrative. La séquence "colère" fait partie de l'arsenal dissuasif, et son usage est parfois nécessaire avant de recourir à d'éventuelles sanctions.

Au Maroc, les hauts responsables qui ont failli ont "goûté" aux colères royales depuis Hassan II. Mohammed VI a probablement usé de cette "arme" depuis le début de son règne, mais avec grande discrétion. Voici une analyse "à froid" de la "colère royale" de ces derniers mois, du discours marquant aux actions aussi marquantes.

Une posture offensive

A l'ère numérique, tout se sait à la vitesse grand V. Désormais, nos responsables doivent réapprendre ou apprendre à rendre compte de leurs actions. Cette posture offensive au plus haut niveau du royaume révèle que responsabilité était bien souvent confondue avec privilèges, au lieu d'être conjuguée avec service du pays et des citoyens. Tous les indices le confirment, que ce soit au niveau de la corruption, du développement éducatif, social... Nos locomotives doivent tirer, et non freiner.

Une inflexion dans le ton royal

Le 29 juillet, à l'occasion de la Fête du Trône, le roi a prononcé un discours dur contre les partis politiques et l'administration. Sa dureté était à la hauteur de la colère de tout un peuple. Après dix-huit ans de règne, ce discours a marqué une inflexion dans le ton royal. Il engageait au plus haut niveau de l'Etat et devait impérativement être suivi de faits.

Des passages forts du discours royal peuvent être relevés: "Quand le bilan se révèle positif, les partis, la classe politique et les responsables s'empressent d'occuper le devant de la scène pour engranger les bénéfices politiques et médiatiques des acquis réalisés. Mais, quand le bilan est décevant, on se retranche derrière le palais royal et on lui en impute la responsabilité", a notamment déclaré le roi.

Dorénavant, responsabilité ne rimera plus avec lauriers et parapluie royal, mais avec travail bien fait. "Les événements, qui se sont produits dans certaines régions, ont révélé, hélas, une irresponsabilité sans précédent". Les récents évènements liés au Hirak dans le Rif illustrent ainsi les fâcheuses conséquences de l'irresponsabilité: conséquences économiques, sociales et de troubles à l'ordre public.

"L'un des problèmes qui entravent aussi le progrès du Maroc, réside dans la faiblesse de l'administration publique, en termes de gouvernance, d'efficience ou de qualité des prestations offertes aux citoyens". L'administration a d'énormes marges de progression. Un chantier conséquent mérite d'être ouvert.

"Face à cet état de fait, le citoyen est en droit de se demander: à quoi servent les institutions en place, la tenue des élections, la désignation du gouvernement et des ministres, la nomination des walis et des gouverneurs, des ambassadeurs et des consuls, si, visiblement, un fossé sépare toutes ces instances du peuple et de ses préoccupations?". Le roi exprime ainsi le sentiment de colère de tout un peuple. Un peuple qui voit ses responsables de plus en plus déconnectés des réalités.

Des perceptions diverses

La séquence de "colère royale" a recueilli l'approbation totale des citoyens, doublée d'une attente de changements perceptibles dans leur quotidien. Quant à la réaction de la sphère politique, elle varie entre approbation sincère ou insincère de certains et silence des autres. Enfin, la sphère intellectuelle a réagi entre décryptage du fond et de la forme, et entre critique et positivisme.

Une colère légitime...

Aïcha Akalay, directrice de la rédaction du magazine TelQuel, avait par exemple estimé que le roi "gouverne par la colère, parfois avec excès". La colère serait ainsi réservée au peuple, et le roi n'aurait pas droit aux émotions avec parmi elles, la colère! Imaginons le citoyen lambda que nous sommes, avec nos petites responsabilités de citoyens: combien de fois sommes-nous en colère dans une journée ordinaire? Imaginons maintenant un roi, avec des responsabilités étatiques, où chaque journée n'a rien d'ordinaire. Les Marocains sont reconnaissants, car lorsque la colère royale s'est manifestée, c'est indéniablement l'expression de leur colère légitime.

...Et a postériori justifiée

Mardi 24 octobre, le roi a reçu des mains du président de la Cour des comptes le rapport sur la gestion du projet "Al Hoceima Manarat Al Moutawassit" ("programme de développement de la province Al-Hoceima, phare de la Méditerranée"). Lancé en 2015, il a été doté de 6,5 milliards de dirhams. Depuis la signature de la convention-cadre devant le roi, sur les 644 projets prévus, à fin 2016, seulement 5 projets ont été achevés et 45 projets sont en cours.

Dans son rapport, la Cour des comptes indique que son enquête a révélé "un ensemble de déséquilibres" durant la précédente législature. Le document précise également que "plusieurs secteurs ministériels et institutions publiques" n'ont pas respecté leurs engagements. Toutefois, aucun cas de fraude ou de détournement de fonds n'aurait été constaté. La colère royale, légitime, a ainsi été amplement justifiée par la gravité des faits relevés par ce rapport.

Du discours aux sanctions

Dans la foulée de la présentation des conclusions de la Cour des comptes, des sanctions qui se veulent exemplaires sont tombées. Une première, le roi a relevé des ministres et hauts fonctionnaires de leurs postes. Et d'anciens responsables gouvernementaux qui ont failli à leur responsabilité se voient privés, à l'avenir, de toute fonction officielle.

Colère, suivie de sanctions et de disgrâces... Nul doute que les visés et les concernés ont bien saisi le message et compris la leçon. Et comme dit l'adage, "un homme averti en vaut deux".

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