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Voilà pourquoi notre école publique doit être repensée

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FETHI BELAID via Getty Images
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Depuis l'indépendance, l'école a toujours été l'un des principaux piliers de la République tunisienne. Obligatoire, gratuite et accessible à tous, elle avait pour mission d'assurer, autant que faire se peut, l'alphabétisation de la société et de lui permettre de rattraper le retard de scolarisation, hérité de l'ère coloniale. Elle avait aussi servi pour le jeune État de l'époque d'outil pour la réalisation de la cohésion sociale et de la fondation de l'État-Nation, cher au premier président Habib Bourguiba.

Cet état de grâce ne dura pas longtemps. Vingt à trente ans après, l'école publique trébucha. Son niveau a périclité inexorablement. Les causes sont multiples: réformes inappropriées, manque de moyens financiers et humains, concurrence déloyale de l'enseignement privé, etc. Toutes ces causes ont abouti au nivellement par le bas du niveau général des élèves. Le classement PISA est venu à maintes reprises corroborer l'affaissement de notre système éducatif. Ce programme international pour le suivi des acquis des élèves classe la Tunisie parmi les derniers, parmi les cancres.

Aujourd'hui, l'école a du mal à se réformer. Elle demeure enferrée dans un schéma classique. Elle n'arrive pas à se mettre en phase avec les évolutions scientifiques, technologiques et culturelles qui bouleversent nos sociétés d'aujourd'hui. Pire encore, elle est en total déphasage avec la façon de réfléchir, d'être et de se comporter d'une tranche d'âge ultra connectée, évoluant déjà dans un monde devenu un village planétaire. S'ajoute à cette spectaculaire perte de performance et d'attrait, une infrastructure de plus en plus obsolète. De nombreux établissements scolaires manquent de l'essentiel: 1200 écoles à travers la Tunisie ne sont pas raccordées à l'eau potable et ne respectent pas les normes d'hygiène les plus élémentaires. Ce qui est susceptible d'exposer un bon nombre d'enfants, surtout dans les régions rurales, à plusieurs types de maladies.

Force est de constater que la carence de notre système éducatif qui malheureusement perdure a négativement impacté notre société. Et pour cause, l'école a cessé d'être la gardienne de certaines valeurs morales et éthiques. Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Nous assistons aujourd'hui à la recrudescence de l'incivisme sous toutes ses formes. Nos citoyens ne manifestent aucun respect ni pour l'environnement, ni pour la nature, transformant les rues et les jardins publics en dépotoirs. Enclins à la violence et à l'agressivité, ils sont prompts à se moquer royalement du code de la route, des règles de bon voisinage et de la politesse. De surcroit, leur propension au farniente et à la paresse a fait d'eux des incultes à l'esprit étroit et étriqué. Quatre-vingt pour cent d'entre eux ne manifeste aucun intérêt ni pour les livres ni pour la lecture, selon certaines statistiques. Si aujourd'hui la chienlit règne partout, c'est qu'elle est vraisemblablement le reflet de toutes les failles dont continue à souffrir notre système éducatif. Et si les adultes se comportent d'une manière aussi irresponsable, immature et inconséquente c'est parce que jadis les enfants qu'ils étaient n'ont jamais appris des notions telles la citoyenneté et le vivre ensemble.

Alors, qu'attendons-nous de notre école à l'aune de cette nouvelle démocratie fraichement conquise? Il est impératif aujourd'hui que l'école revisite le contenu de ses programmes à la lumière des bouleversements que connaissent notre pays et le monde en général. Pour pouvoir reconquérir son attrait, elle doit s'adapter et survivre aux contingences actuelles. Parallèlement à l'enseignement traditionnel, l'école doit aussi inculquer des valeurs telles que celles de la république et de la citoyenneté. Pour cela, il faut qu'elle instruit en même tant qu'elle éduque. Car il y a bien une différence entre instruire et éduquer. Le premier signifie transmettre un certain nombre de connaissances, le second sous-entend orienter et guider dans le sens des valeurs.

En tout état de cause, le contenu du programme scolaire doit être global, riche et bigarré. Outre l'apprentissage de la lecture, de l'écriture, de l'orthographe et du calcul, l'école doit aussi viser d'autres disciplines et développer d'autres compétences. A titre indicatif, l'éducation artistique, qui figure déjà dans le programme à travers des cours de musique, de dessin et de théâtre, doit être renforcée et doit contenir une initiation au chant et à la danse. Le but étant de permettre aux enfants de cultiver leur créativité, de s'exercer à regarder et à interpréter le monde qu'ils voient, d'exprimer leurs idées, leurs désirs et l'émerveillement qu'ils éprouvent.

Aussi, à l'instar de ce qui se pratique en France et dans les pays scandinaves, une initiation à la philosophie doit être de mise à un âge précoce, laquelle initiation permettra aux élèves de se connaitre, de forger l'esprit de synthèse et de critique, de construire une pensée autonome, de s'ouvrir à l'autre, de développer la souplesse mentale et de se familiariser à des notions telles l'estime de soi, le respect, la tolérance, la liberté, etc.

Pour ce qui est de l'éducation religieuse, il est important d'élargir l'éventail des connaissances. Au-delà de l'apprentissage des préceptes de la religion musulmane - l'islam étant la religion officielle de l'État, une initiation aux deux autres religions monothéistes, le christianisme et le judaïsme est la bienvenue. Une telle approche éviterait aux enfants, autant que faire se peut, de se replier sur leur propre identité et de voir l'autre comme un ennemi à abattre.

Enfin, les règles d'hygiène, le respect du code de la route, de l'environnement, de la nature doivent également être incorporés dans le programme et soigneusement enseignés. Sans oublier, bien sûr, la sensibilisation à l'importance de la lecture. Tous ces apprentissages devraient se faire à travers des ateliers, ce qui fera valoir leur côté pratique pour une meilleur assimilation.

L'école, avec ces deux mamelles, l'instruction et l'éducation, doit converger vers la construction chez l'enfant d'une citoyenneté pleine et responsable. Outre l'acquisition des compétences, l'école doit aussi transmettre des valeurs républicaines. Elle ne doit en aucun cas "préparer les enfants à vivre dans un monde qui n'existe pas", comme l'avait mentionné Albert Camus, mais plutôt stimuler leur capacité cognitive et intellectuelle pour qu'ils puissent se confronter à la réalité dans toute sa complexité.

Pour conclure, les enfants sont pareils à une feuille blanche, sur laquelle on se doit d'écrire proprement et soigneusement aussi bien les premières notions de base de certaines connaissances que les nobles valeurs de la république et de la citoyenneté. La moindre erreur commise aura un impact négatif sur toute une vie durant.

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