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Michel Boujnah, Israël et nous

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MICHEL BOUJENAH
FETHI BELAID via Getty Images
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Suite à la programmation du spectacle de Michel Boujnah à l'édition 2017 du festival de Carthage toute une polémique s'est installée dans nos prétendus cercles bienpensants. Une polémique, ayant fait couler un océan d'encre et ayant remué des vagues de contestation, entre celles ou ceux qui défendent, contre vents et marrées, l'humoriste franco-tunisien voyant en lui un fervent ambassadeur de la Tunisie en France et ailleurs, et celles et ceux qui le pourfendent pour son inconditionnel soutien à l'État d'Israël. Une polémique en plus qui vient s'ajouter à cet état de confusion qui nous caractérise depuis peu. Mais qu'en est-il exactement?

Au fait, il se trouve qu'il existe deux Michel Boujnah. Il y a celui qu'on a vu s'émouvoir jusqu'aux larmes en parlant de la Tunisie après la date du 14 janvier 2011, celui qui défend mordicus, toutes les fois qu'il en a l'occasion, notre soleil, nos plages de sable fin et notre huile d'olive et celui qui s'indigne que la France et l'Europe n'aient pas pu aider suffisamment cette Tunisie qui s'éveille peu à peu à la démocratie. Mais paradoxalement, il y a aussi l'autre Michel Boujnah, celui qui s'est mobilisé corps et âme pour défendre Israël, celui qui a soutenu, sans aucune retenue, Netanyahou et Sharon et leur logique meurtrière au proche-Orient.

Quelle attitude alors faut-il prendre vis-à-vis de cet humoriste, de nationalité franco-tunisienne, de confession juive, défenseur invétéré de la Tunisie, et souteneur inconditionnel d'Israël et de ses dirigeants? Comment concilier entre les deux Boujnah?

Soyons d'abord clair, il faut incontestablement dénoncer la politique menée par l'État hébreu dans les territoires palestiniens, laquelle politique est faite de haine, de mépris et de racisme; et dont le principal objectif est d'empêcher le peuple palestinien, spolié de la plupart de ses territoires, de recouvrir son droit le plus élémentaire et le plus légitime, celui de créer son propre État. Mais est-ce bien raisonnable de vilipender un homme parce qu'il défend Israël et refuse de se conformer à la doxa ambiante? Surtout quand cette même doxa appelle à la destruction de l'État hébreu.

À-t-on le droit de sanctionner un citoyen tunisien pour avoir des idées, des prédilections idéologiques ou des points de vue différents de ceux de la majorité? Si c'est le cas, dans cette Tunisie fraichement démocratique, pourquoi n'avoir pas autant polémiqué quand de dangereux prédicateurs salafistes se sont fait accueillir à bras ouverts par des officiels tunisiens? Ces derniers ne sont-ils pas aussi dangereux que Netanyahou et Sharon? Pourquoi n'avoir pas pointé du doigt et n'avoir pas spolié de leurs droits de se présenter aux élections, parlementaire ou présidentielle, tous ceux qui ont manifesté une sympathie, parfois un peu trop appuyée, qui pour le Qatar, qui pour l'Arabie Saoudite, qui pour la Turquie, qui pour la France, qui pour les États-Unis, qui pour des organisations indexées comme terroristes?

Il va sans dire que la démocratie n'est pas la tyrannie de la majorité, mais elle est plutôt le respect des personnes dans tout ce qui les distingue aussi bien sur le plan idéologique cultuel, culturel ou racial. À moins que ceux qui réclament haut et fort leurs différences quelles qu'elles soient ne portent aucun préjudice ni à l'intégrité morale ou physique de leurs concitoyens, ni à l'intégrité territoriale de la nation à laquelle ils appartiennent.

Qu'on se rassure Michel Boujnah n'a pas trahi les siens. C'est tout le contraire, il a été et est encore pour nous, en cette période de vache maigre, un extraordinaire vecteur de communication à l'étranger et notamment en France et de surcroît un de nos meilleurs ambassadeurs. Il est par conséquent de son droit de se reproduire en tant qu'artiste tunisien dans son propre pays. Et nul ne peut l'en empêcher, ni la constitution, ni le gouvernement, ni l'opposition, ni même l'UGTT, ni aucune loi divine. Au surplus, qui, à part nous citoyens tunisiens, a le droit de décider pour nous de ce que nous devons lire, écouter ou voir? N'est-on pas entièrement libre de nos choix culturels, cultuels ou sociétaux?

L'UGTT, certains partis politiques et une partie de la société civile ont tout faux. En revendiquant l'interdiction du spectacle de Michel Boujnah, ils frisent l'ubuesque et le risible. L'on se demande parfois que vient faire l'UGTT sur ce terrain si ce ne sont pas ses dérives et sorties de route auxquelles elle nous a habitué ces derniers temps ?

Quant au prétendu soutien de l'humoriste tunisien à l'État d'Israël, en quoi ceci peut importuner nos organisations sociales ou une partie de notre classe politique? Israël n'est-il pas un État souverain, reconnu par les Nations-Unies et la communauté internationale dans son ensemble? De surcroit, pourquoi cherchons-nous à être plus royalistes que le roi? Pourquoi donc cette hypocrisie, ou plutôt cet excès de zèle vis-à-vis de la question palestinienne? Sachant que des relations secrètes existent entre la plupart des pays du proche-Orient et Israël aussi bien sur le plan politique, sécuritaire que commerciale, et ce sans parler de l'existence d'une véritable reconnaissance diplomatique entre l'Égypte et la Jordanie d'une part et Israël d'une autre part. Plusieurs entreprises israéliennes travaillent pour les pays arabes du Golfe dans le champ sécuritaire, entraînant leurs forces spéciales et leur fournissant de l'armement lourd. Même les plus concernés, les palestiniens, pour des raisons purement logistiques, traitent volontiers avec Israël.

Pourquoi donc nos partis politiques rivalisent entre eux quant à leur refus de la normalisation avec l'État hébreu alors que la Tunisie se trouve à des années-lumière du conflit israélo-palestinien et que la question de la normalisation en elle-même ne se pose pas? N'emboîtent-ils pas le pas à certains dirigeants arabes qui, eux, ont fait commerce, des années durant, de la cause palestinienne pour conforter leurs régimes dictatoriaux?

Au lieu d'avoir appelé à la destruction d'Israël, ces derniers n'ont-ils pas mieux fait d'être pragmatiques et d'avoir accepté, à cette époque, comme l'avait conseillé notre combattant suprême, le Président Habib Bourguiba, le verdict des Nations-Unies. On aurait certainement évité toutes ces années d'errance, d'humiliations, tout le sang versé et toutes les souffrances inutiles.

Avouons-le tout de go, notre attitude est on ne peut plus pathologique vis-à-vis de l'État hébreu.

Pour nous ce pays constitue un tout exécrable, alors qu'en réalité il est multiple. C'est une mosaïque composée de modérés et de radicaux. Les premiers, pacifistes, soutiennent l'idée de la coexistence pacifiste d'un État palestinien à côté d'un État israélien, les seconds défenseurs invétérés du grand Israël appui la politique de colonisation au détriment de la population palestinienne. Par leur attitude belliqueuse, agressive et inefficace les régimes arabes n'ont fait que renforcer le camp des durs, flattant leur cupidité insatiable et leur permettant ainsi d'étendre leurs tentacules en dehors de leurs frontières légitimes.

Enfin revenant à notre Boujnah national. Est-ce parce qu'il est de confession juive qu'il doit taire ses penchants idéologiques? Et si c'était un Tunisien de confession musulmane qui ait eu la même position que lui, aurait-on eu la même réaction? Qu'à cela ne tienne, Michel Boujnah est un citoyen tunisien et fier de l'être. N'en déplaise à certains esprits obtus, qu'il porte Israël dans son cœur et qu'il soit en même temps amoureux de son pays la Tunisie ne constitue point un oxymore.

Enfin, parce que rire de ses propres travers, de ses propres aberrations et de ses propres marottes est la meilleure des thérapies et parce que l'humour et l'autodérision sont de loin les meilleurs remèdes contre la bêtise humaine qu'il ne faut pour rien au monde manquer le spectacle de Boujnah. Peut-être aussi y trouverons-nous des réponses à nos sempiternelles interrogations existentielles en tant qu'arabes et musulmans dans ce monde mouvementé et en perpétuel changement.

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