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Tunisie: De quelle démocratie nous parle-t-on?

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TUNISIA FLAG STREET
Nacer Talel/Anadolu Agency/Getty Images
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La démocratie signifie le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. C'est ce qu'on nous a toujours asséné, enfants déjà sur les bancs de l'école. Mais cette démocratie-là nous l'avons plutôt observé se réaliser ailleurs, de l'autre côté de la Méditerranée. Jusqu'au jour du 14 janvier 2011, date de la chute de la dictature de Ben Ali, où ils nous ont fait croire que nous aussi allons vivre la même chose et que désormais nous allons avoir notre destin entre nos mains. Nous, c'est le peuple; ils, ce sont ces opposants à l'ancien régime, toutes sensibilités confondues.

Après moult débats, discussions, conclaves et longues réflexions, ces bateleurs ont accouché d'un système de gouvernance, on ne plus hybride. Un système porte-manteau construit de dictature, de démocratie, de partitocratie et même de ploutocratie. Un truc difforme, sans queue ni tête, où tout le monde gouverne ensemble, aussi bien les gagnants que les perdants. Leur argument: le pays a besoin d'un modus vivendi pour sauver sa démocratie naissante et fragile.

Le peuple, lui, déchante après les avoir cru. Car une fois au pouvoir ces oligarques, auxquels se sont joints, sans vergogne aucune, l'engeance Rcdiste, lui ont tourné le dos. Ils n'en ont cure, car seuls les arcanes du pouvoir les attirent comme les flammes attirent les papillons. D'ailleurs, ils y rodent autour comme des fauves affamés. Pour atteindre leur objectif, ils sont prêts à pactiser même avec le diable. Conséquence: tous pataugent dans l'ubuesque. Et c'est ainsi qu'on s'est étonné de voir, malgré leur opposition idéologique, Nidaa tounes et le parti islamiste Ennahdha la main dans la main. Et c'est ainsi qu'on est tombé des nues de voir quelques ministres, ennemis invétérés de l'idéologie islamiste, siéger dans un gouvernement où les Nahdhaouis raflent six portefeuilles.

Voilà donc à quoi ressemble aujourd'hui notre machine gouvernementale, à un méli-mélo schizophrénique où les alliances se font et se défont au gré des intérêts personnels et des plans de carrière. S'ajoute à cette pétaudière un président qui outrepasse ses prérogatives et un vieux gourou qui, dans les coulisses, s'échine à tirer les ficelles et à orienter le pays dans la direction qu'il affectionne. Enfin, pour boucler la boucle, c'est l'argent sale qui débarque avec fracas dans l'hémicycle pour servir à acheter et à vendre les élus du peuple comme sur un vulgaire étal de marchandise.

Face à cette désolation, le peuple dans sa grande majorité a vite rompu avec le fait politique. Il a le sentiment d'être instrumentalisé par ces politicards qui n'ont eu de cesse que de parler en son nom. Il n'y qu'à voir le taux d'abstention lors des dernières élections législatives et présidentielles pour s'en rendre compte. L'élite politique est par conséquent discréditée. Bien pis, l'État est défié à tout bout de champ parce qu'il est perçu comme un ennemi. Outre la contrebande et le commerce parallèle qui prospèrent ici et là, grevant ainsi les caisses de l'État, l'espace public est continuellement foulé aux pieds.

Nos rues sont devenues crades, nos jardins publics se sont transformés en dépotoirs, nos transports publics sont vandalisés, les règles du code de la route sont bafouées,etc. Cerise sur le gâteau, on réclame mordicus dans certaines villes une part de gâteau des bénéfices de l'exploitation du pétrole, du gaz, du phosphate, etc. C'est comme si les richesses nationales appartiennent désormais aux villes, aux régions, aux tribus ou que sais-je encore. C'est comme si aussi on assistait à la dissipation du sentiment d'appartenance à la nation au profit de celui à la région ou à la tribu.

La situation est telle qu'on a l'impression que le modèle de l'État-nation, sur la base duquel une nouvelle société a été édifiée au lendemain de l'indépendance, se craquelle peu à peu.

Face à ce pandémonium, le gouvernement essaye tant bien que mal de colmater les brèches, en faisant barrage contre la corruption qui gangrène lourdement le pays. Mais l'écheveau est extrêmement difficile à démêler si bien que les prises de position du Chef du gouvernement Youssef Chahed risquent de se traduire en coups d'épée dans l'eau.

Bref, peut-on nous considérer comme étant démocrates? Loin s'en faut. Parce que la démocratie n'est pas seulement institutionnelle, elle repose aussi sur des valeurs telles la tolérance, le respect, l'égalité, la liberté, la solidarité, le don de soi, l'altruisme, etc., lesquelles doivent être inculquées à l'ensemble de la population. De ce point de vue, nous sommes à mille lieues des sociétés foncièrement démocratiques. Ces dernières sont policées, disciplinées et de surcroît respectueuses des règles de bienséance, de celles du code de la route, des minorités raciales et confessionnelles, des enfants, des personnes âgées, des personnes aux besoins spécifiques, de la nature, et au demeurant, de l'être humain dans sa multi-dimensionnalité.

La démocratie est consubstantielle à des valeurs humanistes. Elle n'est pas un simple slogan qu'on aligne dans des discours chloroformes et soporifiques. Elle n'est pas seulement une technique qui sert à élire un Président, un Chef de gouvernement ou un député, elle est aussi un état d'esprit et surtout une valeur de modernité, censée permettre l'émergence de l'individu en tant qu'entité unique et singulière. Enfin, la démocratie est un combat de tous les jours, exigeant de nous tous d'être continuellement vigilants et alertes. Sauf que pour pouvoir la défendre il faut d'abord saisir son essence. Car elle tient à un fil, ténu et fragile. Malmenée, elle est susceptible de se transformer en une anarchie. La dictature serait alors mille fois plus salutaire. L'histoire nous a déjà fournis de nombreux exemples.

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